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leur si contraire à l'écoulement des produits du Midi. Le capital-esclave en est venu à représenter une valeur énorme. L'élève du bétail humain, accomplie coùteusement, mais avec un succès qui a fait décroître sensiblement la mortalité, maintenant que la traite est devenue plus difficile par suite de l'interdiction légale, a tout à la fois multiplié les esclaves et augmenté leur prix dans une proportion considérable. Les Etats du Sud comptent environ 20 millions d'esclaves, et c'est par milliards qu'il faut compter la valeur que représente l'esclavage. C'est d'ailleurs le malheur des mauvaises causes que leurs conséquences aillent s'aggravant avec le temps et qu'elles deviennent plus hautaines à mesure que s'approche pour elles l'heuredeladéfaite. Jadisles hommes du Sud admettaientque l'esclavage est un mal. L'abolition, à les entendre, n'était qu'une question de temps; il fallait dès lors marcher vers ce but désirable. En 1832 la législature de la Virginie, — la même qui a pris une si triste part dans l'affaire de John Brown, — en adoptait le principe avec une sorte d'enthousiasme. Sur trente-six sociétés abolitionnistes qui existaient dans les Etats-Unis, vingt-huit étaient composées de propriétaires d'esclaves. Quelque chose de l'esprit des Mason, des JefTerson, ces planteurs abolitionnistes.se retrouvait dans l'esprit de leurs compatriotes. Combien les temps sont changés! L'esclavage, dont on repoussait le principe, est aujourd'hui devenu une institution de droit divin. Les arrêts des cours déclarent que la propriété de l'esclave est un immeuble comme un autre. L'esclavage, selon une philosophie politique et historique de circonstance, est représenté par Calhoun et par d'autres écrivains ou orateurs comme la « base la plus sûre et la plus stable des institutions libres dans le monde, » et, « comme la plus grande bénédiction morale, soc cialeetpolitiquepourle maître et pour l'esclave. » M. Fizhugh écrivait récemment, à l'applaudissement général, dans un langage qui renchérit sur Aristote, avec le paganisme de moins comme circonstance atténuante et une brutalité de termes qu'aucune réserve faite en faveur de l'humanité ne tempère : « Il est des hommes qui naissent tout bâtés, il en est d'autres au contraire qui naissent armés du fouet et de l'éperon. Toute société qui veut changer cet ordre de choses institué par Dieu même, est condamnée d'avance à la destruction. Non-seulement il est bon, logique, humain, de réduire les nègres en esclavage, mais encore il serait raisonnable d'étendre les bienfaits du même système aux pauvres éinigrants irlandais et allemands aussitôt qu'ils mettent le pied sur le sol des Etats à esclaves. Ils seraient les premiers intéressés à ce qu'on eût l'attention de les vendre aux enchères de New-Orléans et Charlestown au plus offrant et dernier enchérisseur. En effet, la liberté doit être le lot du petit nombre. Quant à la niasse, jamais elle n'échappe à l'esclavage qui se présente sous mille formes diverses, et dont la plus hideuse est sans contredit celle qui est déguisée sous un faux vernis de liberté. Les doctrines des philosophes modernes sont autant de non-sens et de lieux communs; on doit les remplacer par des doctrines plus larges, plus morales, plus chrétiennes, fondées sur l'observation des faits. Le monde reviendra à l'esclavage domestique lorsque foutes les autres formes artificielles inventées par les sophistes auront disparu. L'heure de la régénération du genre humain par l'asservissement universel de tous les prolétaires ne saurait être éloignée. » Lorsque le défi au sens commun, a la morale, au progrès, a pris un tel caractère de provocation insultante, le moment des crises n'est pas loin. Il faut ajouter que la haine contre le Nord, dès longtemps existante, est montée au même diapason, sous l'influence de cette question brûlante qui met le feu en ce moment aux quatre coins de l'Union. Un correspondant du Times lui adressait ces jours derniers une lettre sur l'état des esprits dans la Caroline dn Sud qui présente à ce sujet les détails les plus curieux dans les tfrmes les moins ménagés. « Pour un étranger, écrit le correspondant de Charlestown, pour un étranger qui essaie de se maintenir dans un certain esprit d'impartialité et de neutralité, la violence des expressions dont os fait usage contre le Nord paraît au plus haut point étrange : « Si le t maudit vaisseau qui a apporté ces damnés pèlerins en Amérique avait « pu sombrer en route ! s'écrie l'un. — Nous aurions pu nous tirer d'af« faire avec ces fanatiques s'ils étaient seulement des chrétiens ou de? « gentlemen, dit un autre, car ils auraient eu de la charité ou bien ils « se seraient battus après nous avoir insultés; mais il n'y a parmi ein « ni un chrétien ni un gentleman. — Qu'on nous donne tel gouvernet ment qu'on voudra, dit un troisième, la tyrannie même et le despoc tisme; mais rien au monde ne nous obligera à rester unis avec le « canailles brutales et fanatiques de la Nouvelle-Angleterre; noœ « mourrons plutôt tous jusqu'au dernier, hommes, femmes et enfants! » « Imaginez-vous ces expressions sortant de la bouche d'hommes bien élevés et polis, qui observent avec beaucoup d'attention les formes et l'étiquette de la société et qui n'arrivent à ce degré d'exaspération qne lorsqu'ils parlent du Nord; vous comprendrez la violence de la haine des Caroliniens pour les Etats libres.

« 11 y a en Europe des antipathies naturelles assez vigoureuses et opiniâtres. La haine des Italiens pour les Allemands, des Grecs pour les Turcs, des Turcs pour les Russes, sans compter quelques petites aversions entre puissances alliées et même entre les différentes parties d'États homogènes; tout cela n'est que de l'indifférence en comparaison de l'animosité qu'éprouve l'aristocratie de la Caroline du Sud pour le Nord. Les luttes des « Cavaliers» et des « Têtes-Rondes, » des Vendéens et des républicains n'ont été que des joutes élégantes et courtoises en comparaison des actes que le Nord et le Sud sont prêts à commettre, s'il faut les en croire sur parole. La haine, la vengeance dirigeront chacun de leurs coups. Il n'y a rien de plus cruel et de plus mortel que l'aversion que les Caroliniens portent aux Yankees. Cette haine s'est accrue pendant les dernières années au point d'être devenue la vie même de cet État. La Caroline du Sud s'est préparée et a organisé ses ressources pour une lutte qu'elle voulait provoquer dans le cas où l'événement ne serait pas survenu de lui-même, et je ne doute pas qu'il n'y ait eu un dessein préconçu déjà ancien de se séparer de l'Union. >

Nous avons indiqué que l'issue de cette lutte terrible jusqu'ici suspendue, malgré de formidables armements de part et d'autre, et les premiers engagements qui ont fait couler le sang, ne nous paraissait point douteuse. Le gouvernement du Sud installé à Montgomery est loin de posséder en hommes et en capitaux les ressources du gouvernement que représente M. Lincoln, qui a avec lui, dans le général Scott, la première illustration militaire du pays. Le Sud, privé du moyen de l'emprunt, qu'il ne saurait plus demander au Nord et que l'Europe se montrerait peu disposée à lui accorder, en est réduit à vivre sur lui-même et à recourir aux moyens les plus violents dès le début, comme la délivrance de lettres de marque, c'.est-a-dire le rétablissement de la course maritime, dont le congrès de Paris a déclaré l'existence incompatible avec les exigences de la civilisation moderne. Combien de temps cet état violent pourra-t-il durer? Ce qui parait certain, c'est que le Sud, qui avait espéré voir le Nord se diviser, se divise lui-même à l'heure qu'il est en face du Nord, plus uni et plus compacte que jamais. On assure que la portion occidentale de la Virginie se montre portée vers le Nord. Le Kentuckv s'y est rallié finalement. Quelle que soit l'attitude hostile au Nord de plusieurs États intermédiaires entraînés vers le Sud malgré leurs plus vrais intérêts; quelque puissantes que soient les ressources d'un État comme le Tennessee, qui vient de consommer législativement son adhésion aux séparatistes du Sud; quelque énergie de résistance que présentent la Caroline et les autres États séparés, le groupe du Nord possède, outre les avantanges matériels, l'avantage moral de représenter le droit dans la question de l'esclavage, et de demeurer le symbole légal et vrai aux yeux du monde de l'Union américaine. Ne faudrat-il pas aussi que les États du Sud distraient une partie de leurs forces pour veiller de près sur leurs esclaves, dont le nombre, dans plusieurs États, l'emporte de beaucoup sur celui des hommes libres? Faut-il en effet voir autre chose qu'une bravade dans la menace de quelques États séparés d'enrôler leurs esclaves pour combattre avec eux contre les abolitionnistes du Nord, qui viennent si malencontreusement troubler la félicité de la population servile et interrompre l'agrément de ses travaux forcés dans les plantations?

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Si l'issue de la lutte nous paraît certaine, non pas, hélas ! peut-être sans des torrents de sang et sans d'incalculables malheurs, est-il besoin de dire que nos vœux non plus ne sont pas douteux, malgré l'intérêt que nous porterions à la race si intelligente et si sympathique du Sud dans d'autres circonstances? Le recueil dans lequel nous écrivons n'a pas h faire ici sa profession de foi sur cette question de l'abolition de l'esclavage, but qu'il n'a pas cessé de désirer et de poursuivre. Mais il n'est peut-être pas inutile qu'il s'explique ici sur le désaccord prétendu entre les intérêts économiques de la France et la cause de l'abolition, désaccord sur lequel insistent beaucoup, depuis quelque temps, dans leurs journaux et dans des brochures dont plusieurs ont été publiées à Paris, les défenseurs des États du Sud. Vous voulez donc, nous disent-ils avec un concert des plus touchants, vous voulez donc par négrophilie sacrifier vos manufactures de coton, qui tirent des États du Sud la plus grande partie de leur matière première nouvellement affranchie ? Et ces pauvres consommateurs, ces consommateurs qui attendent en ce moment le bon marché des récentes mesures commerciales, vous ne craignez pas de les immoler! En vérité, peu s'en faut qu'en lisant ces apologies nous ne nous sentions pris de remords; peu s'en faut que nous ne nous accusions de dureté de cœur, tant les rôles y paraissent retournés! Les partisans de l'esclavage ont des larmes dans la voix. Ils s'apitoient sur notre sort de telle façon qu'ils ne nous laissent que l'alternative d'êtres cruels ou dupes. Et cependant nous nous rassurons contre nos propres scrupules! N'avons-nous pas assez souvent témoigné de* notre sympathie pour les consommateurs nos compatriotes ? Mais, qu'ils nous le pardonnent, notre humanité ne saurait s'émouvoir pour toutes les situations au même degré. Entre le blanc qui regrette de ne pouvoir compléter sa douzaine de mouchoirs ou de renouveler un peu plus souvent le nombre de ses chemises, et le nègre tenu dans l'abrutissement, exclu de la famille ou pouvant l'être à chaque caprice, roué de coups, si cela plaît au maître, c'est vers le nègre que vont et notre pitié et notre sentiment du juste. Ce n'est pas notre faute si nous nous indignons à la pensée que les bénéfices de nos filateurs et les économies que peuvent réaliser dans leurs achats les consommateurs de coton seraient prélevés sur la mise hors la loi de A millions d'hommes. Que les États du Sud jugent que ce n'est pas payer trop cher l'avantage de fournir le monde de coton que de l'acheter au prix de l'esclavage, nous sommes moins accommodants. Nous ne pensons pas que le développement du coton vaille un crime social et une souillure de lMiumanité. Un écrivain esclavagiste, cherchant à nous piquer d'honneur, nous citait dernièrement les journaux anglais. « La presse anglaise, écrivait-il, la presse anglaise, qui se loue du progrès incroyable des richesses de la nation et du bien-être du peuple provenant de la consommation qui s'accroît chaque jour, ne se plaint plus aujourd'hui de ce que, sur chaque centaine de livres importées en Angleterre, quatre-vingt-trois sont le produit du travail d'esclaves. Elle avoue pleinement qu'il n'est pas possible, au moins pendant quelques siècles, d'avoir pour les besoins généraux assez de coton parle travail libre, ou du coton autre que le nôtre. » Il n'est pas exact que la presse anglaise présente cette respectable unanimité qui rendrait une arme terrible à ceux qui, dans la question de l'abolition de l'esclavage, où elle s'est montrée si résolue, ne craignaient pas de traiter d'hypocrites ses protestations de. désintéressement. Non, l'Angleterre ne mentait pas quand elle attestait l'Évangile et qu'elle poursuivait partout l'esclavage au nom du christianisme. Lorsque l'Angleterre payait au prix de 500 millions l'émancipation des esclaves qui devait lui coûter encore d'autres sacrifices, elle obéissait sincèrement à l'inspiration généreuse qui animait les Wilberforce et les Canning. Quelques journaux dissidents ou renégats ne sauraient inculper l'opinion anglaise, dont l'irrésistible courant a tout fait pour renverser l'esclavage dans les possessions britanniques, et qui recommencerait encore aujourd'hui sa tâche glorieuse, si c'était à refaire, nous n'avons aucun doute à cet égard.

Grâce au ciel, cette incompatibilité de la culture du coton avec la liberté de 4 millions d'hommes n'existe pas. On peut encore espérer, en France comme en Angleterre, se procurer les étoffes qui ont pour base le coton sans acheter cet avantage par une des plus- grandes abominations qui soient devant Dieu et devant les hommes. La possession de

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