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manufactures florissantes n'implique pas la nécessité d'un genre de propriété qu'on ne peut admettre un instant sans nier du même coup le droit, la justice, la dignité humaine et la légitimité même de la propriété fondée sur le travail et sur l'inviolable liberté de l'individu, noir ou blanc. Car quelle chose pourra nous appartenir légitimement si nous ne nous appartenons pas d'abord nous-mêmes de plein droit ? Pourquoi respecterai-je l'effet, si je ne respecte pas la cause ; les fruits du travail, si je me crois le droit d'accaparer le travail lui-même? Soutenir qu'il faut pour cultiver le coton s'approprier et les fruits du travail d'autres hommes, et leur travail, et leur personne, est une de ces propositions tellement énormes qu'elles révoltent avant tout examen. Heureusement l'examen ne les laisse pas subsister davantage. Non que nous songions à nier ni les difficultés particulières de l'émancipation aux États-Unis, ni la solidarité qui unit cette question aux intérêts européens. C'est le caractère et la grandeur de notre temps, que rien, en bien ou en mal, ne s'y opère isolément. Nous profitons ou nous souffrons de ce qui se passe à des distances qui eussent été autrefois un abîme infranchissable. L'esclavage aux États-Unis, c'est aujourd'hui un bras qui contribue à nous servir; ce n'en est pas moins un bras malade. S'il doit demain être amputé, nous subirons le contre-coup de cette opération douloureuse.

Ainsi, que cela soit bien entendu, il ne s'agit pas desavoir pour nous si les pays importateurs de coton ne se trouveront pas compris dans la crise américaine. Cela, malheureusement, ne saurait faire question, et dé^ja l'Angleterre se sent atteinte, dans ses grands centres manufacturiers, par des souffrances que quelques-unes de nos villes d'industrie ressentent aussi, quoiqu'à un moindre degré. Nul doute qu'uue guerre qui ensanglanterait les États-Unis et qui se prolongerait n'eût pour effet de porter ces maux à un degré extrêmement triste. Mais ce serait l'affaire de peu d'années de rétablir l'équilibre, et non de plusieurs siècles, comme on n'a pas craint de le dire; de peu d'années au bout desquelles le coton serait aussi abondant et même plus, et qui nous' rendraient en outre le bien inappréciable de la sécurité. Certes, la question est grave et compliquée. Si l'esclavage disparait des ÉUts du Sud, il faudra quelque temps pour y introduire le travail libre, destiné, comme dans les colonies affranchies, à devenir plus fructueux. S'il subsiste dans un petit nombre d'États, définitivement séparés, de gré à gré avec la grande république, ce que quelques personnes espèrent encore, et ce qui vaudrait mieux qu'une guerre sanglante ayant peut-être pour

terminaison une insurrection d'esclaves, il est probable que l'esclavage ainsi confiné s'usera assez vite, que les germes d'indépendance ferménteroDt, et il est certain que les États qui peuvent devenir producteurs de coton engageront désormais la lutte contre le travail esclave. L'Angleterre est en train d'y aviser avec la prévoyance et la persévérance qui la distinguent, et la Société Manchester, si puissante déjà par l'étendue de ses capitaux, ne sera pas la seule à entrer dans-cette carrière. Le Brésil, l'Algérie, l'Egypte, l'Inde surtout, l'Australie enfin, sont loin d'avoir dit leur dernier mot, et n'attendent, quelques-uns surtout de ces pays, qu'une occasion favorable pour développer leurs productions dans des proportions qui, sur beaucoup de points, peuvent aller jusqu'au quintuple ou au décuple. .Nous ne fournirons pas ici les chiffres et les recherches sur lesquels s'appuie cette opinion que soutenait récemment 1 Economist, en avançant peut-être un peu trop l'échéance. De ce travail, qui remplirait à lui seul plusieurs pages, il résulterait .que le coton peut se passer de l'esclavage, et qu'il gagnera à s'en passer. Quant à l'étrange solidarité que les États du Sud prétendent établir entre la cause de la liberté commerciale et celle <lu maintien de l'esclavage, nous ne pouvons que la repousser avec énergie. Nous savons que, sous l'empire d'intérêts réels ou prétendus, et que nous osons dire mal compris, lorsqu'on étend son horizon au delà des courtes vues du moment, un parti qui veut être une école se montre à la fois partisan de l'esclavage et ennemi des prohibitions. La liberté du commerce offre à ses yeux ce merveilleux avantage d'ouvrir de nouveaux débouchés aux produits du travail esclave. Tel serait donc le résultat définitif de chaque pas accompli dans la voie de la civilisation générale! Tout progrès de l'aisance dans le monde n'aboutirait qu'à multiplier le nombre des esclaves par celui des consommateurs, qu'à river leurs chaînes, qu'à en alourdir le poids. Ah ! c'est justement pour cela que l'esclavage doit disparaître! Comment ne repousserionsnous pas l'alliance que nous proposent les partisans de l'esclavage au nom de la liberté commerciale? Nous voulons le développement du travail libre sous toutes les formes, et ils traitent le travailleur luimême comme une bête de somme, ils suppriment la liberté de l'intelligence qui conçoit, du bras qui exécute. L'alliance qu'ils imaginent entre la cause de la liberté du commerce et celle de l'esclavage peut trouver des prétextes dans les calculs égoïstes d'intérêts passagers. Mais elle répugne à tous les principes; elle est un démenti donné à la logique, aux meilleurs sentiments du cœur humain, qui ont leur logique aussi; elle est contraire aux intérêts permanents des États-Unis et du monde entier.

A nos yeux, toutes les libertés se tiennent, s'enchaînent les unes aux autres, et, tôt ou tard s'appellent comme compléments ou garanties réciproques. Le lien qui les unit à la sécurité n'est pas moins étroit. Les planteurs ont rendu l'indemnité impossible par la masse de capitaux engagés dans l'exploitation esclave. Que les nègres soient renvoyés sur la côte d'Afrique pour fonder des cultures, ou qu'ils restent affranchis, ce qui paraît désormais difficile, sur le lieu même où ils sont encore esclaves, ou qu,'ils reçoivent toute autre destination, la fortune des planteurs, à force de s'asseoir exclusivement sur un fondement ruineux, subira des perturbations, et tout le monde en pâtira. C'est ainsi que les principes se vengent; mais ce n'est pas du moins sans avoir averti. Vainement on croit les détruire en les niant; ils persistent pour le châtiment de ceux qui s'en écartent. Dieu veuille que ce châtiment ne soit pas terrible! Quant au mal fait, il n'y a que le retour aux principes qui puisse, autant que possible, le réparer. Que le xix' siècle, qui a accompli de si grandes choses déjà, ne s'écoule pas du moins sans avoir fait disparaître cette lèpre de dessus la face de la terre, sans que tous les membres de l'humanité soient affranchis jusqu'au dernier, et sans que les yeux consolés de ceux qui assistent aujourd'hui à de déplorables luttes se reposent sur le spectacle de la prospérité générale unie à la liberté de tous, devenue le patrimoine inaliénable de la race humaine, affranchie enfin de cette première et lamentable étape de la barbarie honteusement attardée en pleine civilisation!

Henri BAUDRILLART.

DE L'ÉDUCATION PROFESSIONNELLE

AD POINT DE VUE DE LA PRODDCTION

Tout économiste qui fait l'énumération complète des moyens de développer la production et les échanges, y comprend nécessairement l'éducation professionnelle des travailleurs. En effet, s'il est constaté que l'ouvrier fait plus d'ouvrage suivant qu'il est mieux nourri, n'est-il pas évident aussi que son ouvrage doit être meilleur suivant que son intelligence est plus ouverte et son esprit plus éclairé? La dextérité de la main et la justesse du coup d'oeil, si précieuses qu'elles soient, ne rem-* plissent qu'en partie les conditions du progrès. Le secours de la science est devenu de plus en plus nécessaire depuis que Bacon, répudiant le dédain traditionnel des savants pour les applications pratiques, a tiré d'un injuste abaissement les travaux qui ont directement pour but d'améliorer le sort de l'homme ici-bas. Chaque découverte scientifique a fourni l'idée de nouveaux procédés qui ont changé complètement la face de l'industrie, et combien de perfectionnements doivent encore sortir de la même source!

Mais ce n'est pas même assez de s'éclairer du flambeau de la science; car des produits qui auraient pour eux l'utilité, la solidité et le bon marché, ne réuniraient pas encore toutes les conditions requises pour obtenir la préférence sur les marchés du inonde. Il faut, en outre, que le producteur sache les embellir par la justesse des proportions, par le choix et l'harmonie des couleurs, par l'élégance de la forme et le bon goût des ornements. L'art doit donc venir au secours de l'industrie et l'éclairer de ses conseils.

Quant à la production agricole, est-il nécessaire de rappeler qu'elle forme une science des plus étendues, en même temps que le premier des ails? La pratique suffit pour apprendre à manier la charrue et la bêche; mais il faut savoir choisir, élever et soigner son bétail; connaître les propriétés de la terre qu'on exploite et tous les végétaux qui lui conviennent; calculer les pertes qu'elle fait en substances nutritives, et les réparer par un assolement raisonné, par des engrais choisis et mesurés avec discernement. 11 importe aussi de savoir employer, pour la maind'œuvre, des machines perfectionnées, afin de rendre la production plus économique, plus régulière et plus abondante; en un mot, il faut porter, par tous les moyens imaginables, l'exploitation du sol à son maxi

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mum de fécondité. Or, ce n'est ni l'empirisme, ni l'expérience qui peuvent suffire à une pareille lâche ; pour l'accomplir, il faut recourir aux sciences proprement dites, en s'aidant des travaux du physicien et du. chimiste, du physiologiste et du mécanicien.

Entrée des premières dans cette voie de perfectionnement indéfini, à quel point la France est-elle arrivée? Quels progrès l'éducation professionnelle a-t-elle faits jusqu'à ce jour, et comment peut-on lui donner un prompt et sûr développement? C'est ce que nous nous proposons d'examiner, en commençant par la production industrielle.

I

Un des plus nobles spectacles que présente le monde industriel, est l'enfant du peuple surmontant, pour s'instruire, tous les obstacles que lui oppose la pauvreté de sa famille, et acquérant, à force de courage et d'intelligence, le bien-être, la considération publique, parfois même un nom illustre parmi les bienfaiteurs de l'humanité. George Stephenson, en Angleterre, et Gambey, en France, fournissent les deux exemples les plus frappants d'une semblable destinée. Mais ce sont là des natures exceptionnelles en qui d'heureuses dispositions sont secondées par une force de volonté peu commune. En général, pour que l'instruction se répande parmi les travailleurs, il faut qu'à leur portée se trouvent des moyens d'enseignement appropriés à leur condition, à leurs habitudes, aux exigences de la profession qui les nourrit, et qu'en outre la bonne volonté soit encouragée par des récompenses ou d'autres avantages positifs (1).

Nous possédons toutes les institutions propres à former autant d'ingénieurs civils et de chefs de grands établissements industriels que le travail national en réclame. L'école centrale des arts et manufactures (2) pourrait, à elle seule, fournir des sujets capables pour tous les emplois élevés qui existent dans l'industrie. L'école impériale des mines et l'école des mineurs de Saint-Etienne forment des directeurs pour les exploilationset les usines minéralurgiques. L'application des sciences aux grands travaux de construction s'enseigne à l'école impériale des ponts et chaus

(1) Dans son ouvrage sur les Population ouvrières, M. Audiganne a consacré à l'enseignement professionnel de l'industrie un chapitre que l'on consultera avec fruit.

(2) C'est M. Lavallce qui, avec le concours de MM. Dumas, Péclet et OUivîer, a créé, en 1829, ce bel établissement, Ct, l'on peut même dire, le genre d'enseignement qui s'y donne. Après l'avoir dirigé pendant vingt-huit ans, M. Lavallée l'a cédé gratuitement à l'État, couronnant ainsi son œuvre par un rare exemple de désintéressement.

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