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sées. A Mulhouse est établie une école qui, sans égaler à beaucoup près l'école centrale, suit du moins un programme analogue. Puis, de chacune des trois écoles impériales d'arts et métiers d'Aix, d'Angers et de Chàlons, sort chaque année un essaim d'élèves munis d'un fonds d'instruction théorique et pratique au moyen duquel ils peuvent se mettre promptement en état de diriger des constructions mécaniques comme contremaîtres ou même comme chefs d'établissements.

Mais cet enseignement n'est accessible qu'aux jeunes gens qui peuvent y consacrer les vingt premières années de leur vie, ou même davantage. C'est l'état-major de l'industrie, c'est-à-dire une faible minorité dispersée parmi des millions d'ouvriers et d'artisans auxquels leur condition sociale interdit de semblables études. Dans toute famille vivant du salaire de la journée, les enfants sont les aides naturels de leurs parents dans les soins domestiques; les aines gardent les plus jeunes; on en voit qui, dès leur huitième année, commencent à alléger les charges de la famille par le produit de leur travail. Quand, à onze ou douze ans, les enfants d'ouvriers ont achevé leur instruction élémentaire et fait leur première communion, ils ont accompli tout ce qu'il est possible d'attendre de leur part. Puis, soit pendant la durée de leur apprentissage, soit après leur admission au rang d'ouvriers, les exigences de leur carrière laborieuse ne leur permettent communément de consacrer au développement de leur instruction qu'une heure ou deux par jour. Ce qu'on peut donc faire pour eux de plus utile est de combiner l'apprentissage avec des cours spéciaux et appropriés aussi bien aux ouvriers adultes qu'aux apprentis. C'est l'idée qui est exposée en ces termes dans le préambule des statuts du Mechanics' Institute de Manchester (1): o Cette société est formée pour fournir aux ouvriers et aux artisans, à quelque profession qu'ils appartiennent, les moyens de se familiariser avec les sciences dont la connaissance leur est nécessaire dans l'exercice de leur profession, d'acquérir des notions plus approfondies sur leur état et une plus grande habileté dans la pratique; enfin pour les rendre capables non-seulement d'apporter des perfectionnements à leur art, mais encore d'y introduire des inventions nouvelles. On n'a pas l'intention de former des mécaniciens, des teinturiers, des charpentiers, des maçons, ni de former à aucune autre profession; mais

(i) Sur les douze cents mechanics' institutes qui ont été établis chez nos voisins, celui de Glasgow est à peu près le seul où se donne un enseignement sérieux et régulier. Presque tous les autres sont devenus des cercles où se réunissent des commerçants et des rentiers. Les fondateurs de ces établissements ne les avaient pas pourvus de revenus assurés, et les ouvriers n'étaient ni d'humeur ni en état de subvenir aux dépenses. L'esprit de secte a exercé aussi une influence nuisible.

il n'y a pas de métier qui ne soit fondé sur des principes scientifiques. Or, rechercher quels sont ces principes, faire ressortir l'application qu'on peut en faire dans la pratique, tel sera le principal objet de cette institution (1). »

D'après ces données, il conviendrait, quant à la partie de l'enseignement professionnel qui s'adresse à l'esprit, d'établir dans les villes, des cours publics et gratuits de sciences appliquées, en nombre proportionné à l'importance de l'industrie locale, et organisés à l'instar de ceux du Conservatoire impérial des arts et métiers. Ces cours ne seraient établis et entretenus ni par l'industrie privée* puisqu'ils devraient être gratuits, ni par l'État, puisqu'ils serviraient un intérêt local plus que général; ce seraient les communes qui devraient les organiser et en supporter les dépenses. Les grandes agglomérations d'ouvriers, telles que celles qui existent à Munster, à Wesserling et au Creusot, pourraient aussi être pourvues de cours semblables par la libéralité des propriétaires de ces établissements. Seulement, cet enseignement a sa méthode particulière qui devrait être fidèlement suivie; il ne suffirait pas de mettre la science à la portée de l'auditoire, il faudrait encore avoir soin d'ajouter à l'explication des principes celle des applieations qui s'y rattachent, et donner aux leçons un caractère pratique qui, du reste, ne fait que les rendre plus attrayantes. Puis il serait bon, pour entretenir le zèle et exciter l'émulation, de joindre aux cours des examens et des concours à la suite desquels on distribuerait solennellement des récompenses aux élèves les plus méritants.

Avec cet enseignement se combinerait l'apprentissage qui façonne l'œil, les doigts, les muscles, et ne se fait bien, suivant l'expression animée de M. de Laborrle, que veste bas, manches retroussées, le tabiier sur le ventre et le marteau à la main (2), c'est-à-dire dans les ateliers ordinaires. Maintenantcette éducation est tropsouvent défectueuse. Tantôt c'est le maître qui manque à ses devoirs envers l'apprenti; tantôt ce dernier a déjà l'esprit infecté par de mauvais exemples, et le cœur atteint d'une corruption précoce. Ici, des parents abandonnent leurs enfants à la discrétion des maîtres d'apprentissage qui les emploient comme bon leur semble; là, des maîtres retardent l'enseignement dans la crainte que les parents ne retirent leurs enfants sous de vains piétextes aussitôt que ceux-ci seraient en état de gagner leur vie ailleurs. La loi prescrit de laisser aux apprentis le temps d'aller dans les écolta., mais seulement pour qu'ils acquièrent l'instruction primaire élémen

(1) Extrait d'un rapport fait par M. de Chocquiel au gouvernement belge, concernant l'enseignement professionnel dans le Royaume-Uni.

(2) De l'union des arts et de l'industrie.

taire, et d'ailleurs combien y en a-t-il qui réclament le bénéfice de cette disposition et qui en profitent?

Il faudrait évidemment l'assistance d'un intermédiaire bienveillant, commandant le respect et la confiance, étendant sur les apprentis des soins paternels; et cet intermédiaire, on n'a pas à l'inventer; car depuis trente ans, il fonctionne à Nantes avec le plus grand succès. La société industrielle de cette ville se charge de placer les enfants qu'elle prend sous son patronage, chez des maîtres qu'elle choisit et qu'elle surveille; elle fait conduire ces jeunes apprentis à des classes où ils reçoivent, avec l'instruction primaire élémentaire, des notions de sciences appliquées (1). Que ce bel exemple soit imité dans les autres villes de France, qu'un semblable patronage y soit exercé assidûment par des associations philanthropiques ou par des commissions municipales, et l'apprentissage relevé, purifié, animé d'une vie nouvelle, fournira des légions de travailleurs plus utiles à eux-mêmes et à la société. Examinons maintenant l'application des beaux-arts à l'industrie.

II

Depuis que l'industrie s'efforce d'élargir ses débouchés en travaillant pour le plus grand nombre possible de consommateurs, elle prend conseil de l'art, non-seulement pour les objets de luxe, mais en. jre pour les objets les plus vulgaires, et ce ne sont plus des centaines d'ouvriers comme autrefois, ce sont des centaines de mille qui doivent avoir une certaine connaissance des arts du dessin. La France, sous ce rapport, possède une supériorité que les expositions universelles ont constatée avec éclat. L'éducation artistique de notre industrie s'est faite pendant que les nations étrangères négligeaient ce moyen de succès, en s'efforçant uniquement de l'emporter par le bon marché. Mais elles sont maintenant revenues de cette erreur. En Angleterre et dans d'autres pays, on fait des sacrifices et des efforts considérables pour former le goût public et apprendre aux classes laborieuses à se servir contre nous de l'arme qui nous a si bien réussi.

Cette concurrence réclame d'autant plus d'attention, que, si nous possédons des maîtres tels que Morel, Yechte, Liénard, Fourdinois, nous avons aussi un grand nombre d'ouvriers artistes et de dessinateurs peu préparés à soutenir une lutte sérieuse. Les juges les plus compétents trouvât que l'élégance des formes et l'harmonie des couleurs cachent trop souvent un manqua réel d'invention et de style; qu'on n'é

(1) La Société de Nantes donne, en outre, à chaque enfant 3 kilogrammes de pain par semaine, et 3 francs, dont la moitié est versée à la caisse d'épargne.

2' séniE. T. xxx. — juin 18GI. 23

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tudie pas assez d'après les bons modèles; qu'en s'efforçant de satisfaire aux exigences d'une consommation surexcitée, on obéit aux caprices de la mode plutôt qu'aux principes de l'art. Combien de dessinateurs ne font même que copier et recopier les mêmes motifs publiés depuis plusieurs siècles, et ne mettent en circulation que des compositions banales et des dessins rebattus!

Ceux de nos rivaux qui ont entrepris le plus résolument de nous vaincre sur ce terrain, les Anglais, n'ont pas su, jusqu'à présent, tirer profit des sommes considérables qu'ils consacrent à l'accomplissement de leur projet. L'administration publique qu'on a créée sous la dénomination de deparltnent of practical art et l'école centrale de Londres sont loin de rapporter en perfectionnements artistiques l'équivalent de ce qu'elles coûtent au trésor (1 ). Le musée renferme, comme le palais de Sydenham, un amalgame de spécimens de tous les styles, d'échantillons de modes de tous les temps, qui peuvent satisfaire la foule des oisifs et des curieux, mais qui ne sauraient servir à des études sérieuses ni à l'épuration du goût public. Jusqu'ici, les poteries de Minton sont le seul produit anglais qui, sous le rapport de l'art, ait remporté une victoire certaine, et encore ce fabricant s'étant formé lui-même, sans aucune assistance de l'Etat, peut-il être considéré comme une de ces supériorités exceptionnelles qui se produisent parfois dans le milieu le moins propice. Au reste, nous sommes avertis, et nous n'avons besoin, pour défendre

* notre suprématie, ni d'établir une administration publique, ni d'inscrire au budget des crédits considérables. Les arts du dessin sont aussi

'répandus qu'ils peuvent l'être dans les familles où règne l'aisance; quant aux ouvriers, nous possédons déjà, pour leur usage, des écoles qui peuvent servir de modèles. La principale est celle qui fut créée en 1766 en faveur des six corps de métiers de la capitale et qui existe sous le nom d'école impériale spéciale de dessin et de mathématiques appliqués aux arts industriels. Un enseignement analogue se donne au Conservatoire des arts et métiers, à la manufacture impériale des Gobelins, ainsi que dans plusieurs écoles privées qui sont subventionnées par la ville de Paris et fréquentées par un millier d'élèves moyennant une légère rétribution. Mademoiselle Rosa Ronheur dirige avec succès une école où de jeunes filles se préparent pour la gravure, la sculpture industrielle, la peinture sur porcelaine et le dessin do< broderies ou des éventails. Dans les départements, Lille et Duuai se distinguent par leurs écoles dites académiques, qui offrent gratuitement

(1) Voy. le rapport précité de M. de Cocquiel, et l'Union des arts et de in duslrie, de M. L. de Laborde.

aux jeunes garçons, des cours à peu près semblables à ceux de l'école impériale de Paris. La Société industrielle de Mulhouse entretient une école où se recrutent les dessinateurs de l'industrie alsacienne, et Lyon possède aussi des classes de dessin dont ses soieries attestent l'heureuse influence.

Il suffirait, pour compléter ces moyens d'enseignement, quelescorps municipaux, ou les sociétés industrielles établissent un plus grand nombre d'écoles du même genre, en ayant soin de fournir aux élèves des modèles corrects, puisés aux sources les plus pures. Au dessin devrait s'ajouter le modelage qui met à même de se rendre compte des formes, ainsi que la géométrie élémentaire qui sert à régler l'imagination. Puis il importerait que chaque année des concours fussent ouverts entre les élèves et suivis d'expositions et de distributions de prix; la publicité, la présence des autorités, rehaussent le mérite et excitent l'émulation. On pourrait ainsi doter à peu de frais l'industrie d'un capital immense qui non-seulement la mettrait en état de lutter avec avantage contre ses rivales du dehors, mais qui contribuerait en outre à avancer la civilisation dans le pays en y répandant des objets propres à développer l'amour du beau (1).

11 nous reste à parler de la production agricole.

III

Les travailleurs de l'agriculture ont besoin d'un ensemble de connaissances beaucoup plus nombreuses et plus variées que ceux de l'industrie. En effet, la division du travail n'est praticable que dans les grandes exploitations agricoles, et encore est-ce à un degré infiniment moindre que dans les établissements industriels. Tandis que les produits de ces derniers sont le résultat de la coopération d'un certain nombre de mains différentes qui ont chacune leur emploi spécial, le cultivateur ordinaire est obligé d'exécuter successivement un grand nombre de tâches diverses auxquelles il doit se rendre également apte (2). Les récoltes, d'ailleurs, étant exposées à mille accidents résultant des lois de la nature et qu'il n'est pas donné à l'homme d'empêcher, il faut que l'agriculteur s'ingénie à les éviter au moins autant que possible, qu'il s'efforce d'en atténuer ou d'en neutraliser les effets, et pour y parvenir, il

(1) On trouvera dans l'ouvrage déjà cité de M. L. de Labordc d'excellentes observations sur cette partie de l'enseignement industriel.

(2) Voy. dans le Dictionnaire de l'économie politique (Guillanmin et Cc), l'article Agriculture, de M. Hippolyte Passy.

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