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pendant toute l'année du droit de correspondre avec l'autorité; sur ce point, le pouvoir civil s'est montré tout aussi sourd à leurs vœux que le pouvoir militaire. Déni de justice d'autant plus grave que les chambres de commerce sont permanentes; d'où résulte une infériorité préjudiciable à l'intérêt agricole. La fusion des deux institutions en une seule serait préférable à cette inégalité sans justice.

Le 9 novembre suivant, des milices algériennes furent réorganisées, avec de nombreuses améliorations de détail, qui furent malheureusement compensées par un accroissement de centralisation : les nominations d'officiers, précédemment attribuées au gouverneur général, furent toutes réservées à l'Empereur ou au ministre, sous le vain prétexte « qu'ainsi nommés, les officiers comprendraient mieux l'importance de leur commandement et que leur autorité serait plus élevée aux yeux de leurs concitoyens. » Avec l'incessante mobilité des populations dans une colonie naissante, la bureaucratie seule peut gagner à ces réformes. — La réorganisation des milices fut suivie de l'enrôlement des israélites, à leur grande joie: mesure entièrement digne d'éloges.

Le 30 décembre, l'administration de l'Exposition permanente des produits algériens et coloniaux fut organisée et confiée à une commission qui lui donna un éclat et une popularité que n'avaient jamais connue les expositions séparées des deux ministères.

L'année 1859 se termina par une réforme, devenue urgente, de la justice musulmane. En 1854, une malencontreuse réaction, opérée sous l'influence de l'esprit alors prépondérant à la direction des affaires algériennes, et qui aimait à conserver les indigènes purs de tout contact avec les Européens, avait séparé complètement la justice arabe de la justice française. Sous l'illusion que l'islamisme pouvait se suffire à lui-même, les vingt et un medjelés, ou tribunaux d'appel, avaient été érigés en cours souveraines. Aussi la concussion et la vénalité n'avaient-elles plus connu de bornes, et des tribunaux entiers avaient été poursuivis pour malversation. On dut revenir sur ce malheureux engouement des mœurs arabes. Les medjelés redevinrent des autorités consultatives, et les appels des jugements des cadis furent rendus aux tribunaux d'appel français. Admis à contracter sous le statut français, les musulmans se virent ouvrir nos prétoires suivant une procédure abrégée et économique, quoique moins simple encore que celle de leur propre législation.

L'année 4859 s'ouvrit par une mesure qui remplit de joie la colonie. Par décret du 11 janvier, la société du Crédit foncier fut autorisée, c'està-dire invitée à étendre ses opérations en Algérie. Bien que les espérances de l'agriculture risquassent d'éprouver quelques déceptions, au delà comme en deçà de la Méditerranée, ce n'en était pas moins un progrès désirable que l'émigration, devenue certaine, en Algérie des capitaux et des influences d'une institution renommée par sa prudence, son honorabilité et son habileté; l'intervention qui en découlera, dans une mesure quelconque, procurera les garanties que réclame la propriété, et l'Algérie participera aux opérations du Crédit agricole, complément éventuel du Crédit foncier. Dès le début, un prêt de 1 million à la ville d'Alger, quelques prêts hypothécaires dans la campagne ont engrené la Société avec la colonie; le reste viendra de lui-même par l'impulsion naturelle des événements, et déjà le taux primitif de 8 0/0 a été réduit par la Société elle-même à 6 fr. 75 pour les immeubles situés dans la ville d'Alger.

Le 18 janvier de la nouvelle année, les sociétés de secours mutuels, rattachées à la métropole, reçoivent une nouvelle organisation beaucoup trop empreinte encore de tutelle administrative, mais qui est un commencement de charitable et volontaire association.

Le 7 février, les postes furent séparées de la trésorerie, suivant le vœu persévérant du pays. Quoique le nouveau service, livré à ses propres forces et réduit à des crédits insuffisants, n'ait pas, dès le début, répondu à toutes les espérances, la séparation n'en est pas moins un progrès réel, qui, à l'aide de perfectionnements successifs, portera des fruits qu'on eût en vain demandés à l'ancien système, où les intérêts et les vues du trésor tenaient nécessairement la première place. Déjà un service de terre est organisé entre Oran et Alger par Orléansvilie, et entre Alger et Constantine par Aumale, ce qui soustrait les voyageurs et les dépêches aux périlleux caprices de la mer.

Un décret du 41 février apporta une amélioration considérable dans le régime commercial de l'Algérie. Une centaine de produits naturels ou fabriqués furent gratifiés de la franchise d'entrée dans les ports de France. Ainsi se-trouvait complétée la loi du 11 janvier 1851 (1),par un nouveau pas vers l'union douanière. Une décision de principe eût été préférable à une énumération qui laisse toujours hors de ses prévisions, des articles importants (et c'est le cas cette fois); mais à cet égard il parait que les bons désirs du ministre trouvèrent une répugnance invincible dans les traditions du ministère des finances. Accomplie sous cette forme, la mesure adoptée n'en reste pas moins préférable à un système qui, sous le prince Napoléon, avait été annoncé comme sa propre conception. Sous le nom de libre-échange, ce système n'en était que l'ombre trompeuse, en ce que, partant de l'idée fausse que les colonies sont des pays étrangers aux métropoles, il ne

(1) Rappelons que l'honneur d'avoir conçu et étudié la loi du 11 janvier 1851 appartient à M. Léon Blondel, directeur, en 1849, des affaires de l'Algérie, qui lui avait donné un caractère plus libéral que dans le projet présenté à l'Assemblée législative.

réclamait pour l'Algérie que la franchise d'importation, et relevait contre ses produits exportés les barrières douanières à l'entrée des ports français. C'eût été revenir au passé, bien loin d'avancer vers l'ave. nir; aussi le projet, en même temps qu'il soulevait dans les villes industrielles de France des inquiétudes que le Moniteur dut apaiser, fut-il repoussé en Algérie, même par les partisans de la liberté commerciale, qui, en place de mots, voulaient des réalités. Le décret du 11 février qui, sans toucher aux progrès accomplis, les étendait, n'éveilla de regrets que pour le silence gardé à l'égard de certains articles qui eussent mérité la même franchise.

Le 25 février, le ministre proposait à l'Empereur de consacrer à des travaux publics les cinq millions attribués à l'Algérie dans la répartition du reliquat resté libre de l'emprunt de guerre. Les projets renvoyés au conseil d'Etat furent adoptés dans le courant de 4859, et l'année 1861 assiste à leur exécution. Ces travaux concernent les ports d'Alger, d'Oran et de Philippeville, les routes d'Alger à Laghouat, de Stora à Biskra, d'Oran à Tlemcen et d'Alger à Constantine; ils s'étendent à des dessèchements de marais, des forages de puits artésiens, l'établissement de phares, enfin la construction de la douane et du lycée d'Alger. Rarement la colonie avait eu une aussi heureuse aubaine.

Une autre, plus importante peut-être, lui vint de la promulgation, à la date du 10 mars, du traité de commerce avec l'Angleterre, que l'article 18 déclarait expressément applicable à l'Algérie.

Quelques jours auparavant, le 6 mars, le port de Collo avait été ouvert au commerce, décision qui aurait pu être prise depuis plusieurs années, si l'on n'eût considéré que la soumission des tribus avoisinantes.

Le 15 mars, un décret, donnant satisfaction à l'un des vœux les plus énergiques de la population, décida que les Européens et les israélites résidant en territoiremilitaire, jusqu'alors justiciable des conseils de guerre pour les crimes et délits dont ils se rendaient coupables, leseraientdésormais des cours d'assises et des tribunaux correctionnels, c'est-à-dire, rentreraient dans le droit commun.

Le même jour, les juges de paix reçurent le pouvoir de légaliser la signature des officiers ministériels, exemple que la France devait imil^r en 1861, et les officiers de bureaux arabes furent investis, comme les officiers de gendarmerie, et en vue de la plus prompte instruction des affaires, de la qualité d'officiers de police judiciaire.

A la même date, le journal ['Algérie nouvelle est supprimé. Les amis de la liberté de la presse, tout en regrettant l'intervention administrative dans dos luttes que le pouvoir judiciaire eût suffi à modérer, durent reconnaître que la violence des polémiques de l'Algérie nouvelle compromettait la cause même que ses rédacteurs voulaient servir, ensuscitant contre celle-ci, rendue solidaire de ces attaques, l'animadversion des chefs de la plupart des services publics. •

Le 31 mars, un décret étendit en Algérie le bénéfice des loi du 28 mai i8iiS sur les négociations concernant les marchandises déposées dans les magasins généraux, et sur les ventes publiques des marchandises en gros, ainsi que le règlement d'administration publique du 42 mai 1859. Quelques semaines plus tard, une société était autorisée à ouvrir un magasin général pour les ventes publiques en gros.

Le 2li avril, le système des encouragements à la culture du coton était modifié par la substitution d'une prime d'exportation, décroissante d'année en année, à l'achat des récoltes par le gouvernement; en même temps la protection était garantie pour douze années. Aux réclamations de la théorie la pratique répondait, non sans raison, que c'était le gouvernement qui, sans aucune initiative ni sollicitation des colons, les avait poussés à grands renforts de primes, de promesses et d'espérances dans la culture des cotons. Pouvait-il se retirer soudainement d'une situation que lui-même avait créée par ses excitations? C'eût été peutêtre de la science orthodoxe, mais en tout cas de la très-mauvaise administration. Ausurplus, l'Etat ne poursuit pas une chimère, comme lorsqu'il voulut, sous le blocus continental, naturaliser le coton dans le midi de la France : dans les plaines basses du Tell, surtout celles de la province d'Oran, et dans les plaines sahariennes le coton africain prospère comme en Amérique, et ce n'est pas un privilège qu'il convienne de dédaigner, au moment où la scission politique des États-Unis menace l'agriculture de ces pays de profondes perturbations dont l'Europe ressentira le contre-coup. En ce moment l'industrie anglaise cherche par toute la terre des lieux où la culture du coton puisse se faire par des bras libres, et l'Algérie appellerait à ce titre ses capitaux si la terre y était plus facilement accessible; mais ce n'est pas en vain que la fable plaçait en Afrique le jardin des Hespérides gardé par des dragons. La terre algérienne n'est pas moins bien gardée aujourd'hui qu'au temps d'Hercule contre l'invasion étrangère. Il y a quelques années déjà, des Anglais ont en vain sollicité des concessions pour cet objet. Nous ne voulons pas introduire le loup dans la bergerie, telle a été la raison confidentielle du refus qu'on leur opposa.

Le 12 mai, un décret autorisa les travaux nécessaires pour la construction des fronts de mer de la place d'Alger, pour l'établissement de magasins et rampes d'accès vers les quais, et pour la création du boulevard de l'Impératrice : entreprises monumentales qui, par un trop rare accord, unissent le grandiose à l'utile, et qui ont été scellées sur place, au mois de septembre, de la main de Leurs Majestés Impériales. Le 20 juin, la loi sur les chemins de fer algériens, depuis six années objet de tous les vœux, était votée à l'unanimité par le Corps législatif, 2» Série, T. xxx. — 15 juin 1861. 26

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unanimité regrettable parce qu'elle ne fu tbbtenue qu'à l'aide de fâcheuses concessions au parti protectionniste de la Chambre. Ce parti, dans une pétition signée de 52 membres (c'était la preuve même de son impuissance), avait réclamé la suppression d'une clause du projet antérieur qui admettait en franchise tous les matériaux et le fer notamment, nécessaires à la construction des voies: il l'obtint. Ce ne fut pas la seule imperfection qui diminua la grandeur du triomphe remporté par le ministre et par la colonie. La garantie d'intérêt, portée à 3 p. 400, se réduisait, déduction faite de l'amortissement, à 4 fr. 84, taux évidemment trop modique pour des placements en un pays où l'argent rapporte constamment 10 à 42 p. 100. La garantie de 6 p. 100 eût été nécessaire ; et si le ministre des finances résistait trop résolument, il fallait, à l'instar des Etats-Unis et des colonies anglaises, gratifier la compagnie de terres, de forêts, de carrières, de mines, de tout ce qui pouvait relever par des bénéfices aléatoires, les chances de prospérité, évidemment très-modérées, de l'affaire principale. Au lieu d'envisager de face la vérité, onse plut à croire que l'Algérie, sans dot,séduirait les amants, rien que par ses beaux yeux : l'appel fait au public quelques mois plus tard prouva combien grande avait été l'illusion; le capital ne put être couvert qu'à l'aide de la souscription personnelle, pour une très-grosse part, delà maison anglaise qui avait obtenu l'entreprise des travaux, et qui faisant mine de se retirer aujourd'hui, laisse la société concessionnaire dans un embarras extrême.

Malgré ces réserves, ce sera pour M. de Chasseloup-Laubat un grand honneur d'avoir attaché son nom à la loi qui a doté l'Algérie d'un système de travaux publics destiné à renouveler la face du pays. L'esprit civil doit s'en honorer doublement, la conception première du système étant l'œuvre d'un comité d'études qui, sous la direction d'un colon et d'un ingénieur civil, MM. Warnier et Mac-Carthy, publia en 4854 un mémoire qui entraîna bientôt l'importante adhésion de M. le général de Chabaud-Latour et plus tard celle de M. le gouverneur général Randon, à qui revient le mérite d'avoir mis la main à l'œuvre et fait exécuter les premiers terrassements.

Le 25 juin, la frontière du sud est ouverte aux produits de l'Afrique centrale. Elle était fermée à toute importation depuis l'année 4843, où le général Bugeaud, heureux de pouvoir donner carrière à ses préjugés anti-économiques, avait obtenu du gouvernement l'interdiction de tout commerce par les frontières do terre. Il réussit en effet à détourner les caravanes chargées de marchandises qui, depuis un temps immémorial, fréquentaient les marchés algériens; il n'y eut d'exception que pour les esclaves amenés du Soudan, dont il toléra la vente, comme le constate sa lettre restée célèbre à M. le duc de Montmorency. Dix ans après, un premier retour au bon sens ouvrit les frontières du Maroc et de la Tu

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