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l'importance croissante des capitaux immobilisés. Aussi est-il d'observation cerlaine que la situation des ouvriers est beaucoup plus précaire dans les branches du travail où le capital fixe n'occupe qu'une place insignifiante. Si ce petit capital est la propriété de l'ouvrier, celui-ci est plus encore livré au péril. « Les entrepreneurs, dit M. Verdeil, n'ont pas la faculté de diminuer à volonté les salaires, souvent ils travaillent à perle pendant quelque temps, et continuent cependant à payer les mêmes salaires. — Il n'existe pas, je crois, en Angleterre, d'exemple d'entrepreneurs faisant travailler à vil prix et profitant de la détresse des ouvriers. Leur propre intérêt et la pression de l'opinion publique s'y opposent. » Je crains qu'il n'y ait un peu d'optimisme dans cette déclaration absolue, mais il est vrai, les dernières coalitions l'ont fait voir, que les ouvriers anglais se prononcent énergiquement contre les réductions de salaires ; ils préfèrent la suspension du travail qui inflige un plus rude coup au présent, mais qui ne compromet pas autant l'avenir. Les ouvriers lyonnais, la population la plus avancée de France, ont manifesté le même sentiment à diverses reprises. Malheureusement nos travailleurs n'ont pas, comme ceux d'Angleterre, d'Amérique, de Belgique, de Suisse, de Hollande, la liberté de se réunir pour saisir l'opinion publique de leurs griefs, et pour engager la lutte pacifique et légale avec le capital, dont l'empire n'est légitime qu'avec ce contrôle et ce contre-poids.

Cette organisation du travail, cette distinction du personnel en chefs et soldats, soulève en France des répugnances sérieuses ; nous nous défions de tout ce qui rappelle le souvenir de supériorités sociales justement détestées et à jamais bannies. Cependant, soyons assez hardi pour le dire, il y a dans ces répugnances beaucoup de faux et beaucoup de mauvais. On retrouve au fond celte envie haineuse de la supériorité, supreme expression de l'égoïsme, le plus antisocial et le plus méprisable des instincts, le plus contraire au sentiment vrai d'égalité, qui a pour bases la dignité et le respect de l'être humain dans toutes les conditions sociales. Toute opération collective (et les opérations industrielles prennent de plus en plus ce caractère) réclame des chefs qui dirigent et des subordonnés qui exécutent. On voudra que les chefs soient choisis par l'État ou élus par les ouvriers ? Je ne discuterai pas cette grosse question. Je ferai une seule observation, c'est que si l'intelligente direction des travaux peut se concilier avec ces procédés d'investiture, l'expérience est loin de démontrer que des chefs désignés par l'Etat ou par l'élection, gérant un capital collectif, seraient aussi disposés que les chefs à délégation personnelle à l'économie, à l'épargne, à l'accroissement du capital. Le mobile de l'intérêt est peut-être déjà inutile au travail, dans certaines populations avancées ; mais son apreté continue à être indispensable pour l'épargne. Les dangers réels, sérieux,

lorsque la liberté pourra exercer son contrôle, ne sont pas d'ailleurs aussi grands qu'on paraît le croire. Il n'y aurait de péril formel pour la société que si les chefs industriels, possesseurs des capitaux, tendaient à se constituer en caste fermée. Mais ce n'est pas là ce qui s'observe en Angleterre, dans une société cependant où l'aristocratie survit encore, et dont les démarcations sont fortement accusées par les meurs. M. Verdeil a observé en ce pays que l'élévation des ouvriers au rang de chefs est rapide et commune, à la faveur de ces deux causes : 1° la facilité pour les ouvriers d'acquérir une éducation scientifique pratique, qui les rend aptes à la direction du travail; 2° l'accessibilité du capital, qui se confie aisément sur des garanties personnelles d'aptitude et de probité. Cette tendance se vérifie par l'origine récente de la plupart des fortunes industrielles en Angleterre.

Ainsi, aux deux bouts de la chaîne historique, nous trouvons opposés deux par deux les caractères de l'industrie : l'empirisme et la science; la destination bornée aux jouissances et au loisir des classes privilégiées, la destination étendue à la communauté entière; le travailleur esclave, sacrifié dans sa dignité et dans son bien-être, le travailleur libre, maître de ses actions et subordonné seulement dans les opérations industrielles aux légitimes directeurs du travail. Devant de semblables résultats, le brillant météore des corporations et des bourgeoisies du moyen âge pålit, la raison s'affermit contre les inquiétudes et les troubles que la vue des souffrances inspire, elle se fortifie contre les aberrations du sentiment d'égalité et de justice, et contre la séduction des chimères. L'Angleterre apporte à la liberté son secours accoutumé, rendant témoignage pour elle. Si quelque part les terreurs inspirées par la grande industrie devaient se vérifier, c'était dans cette société qui s'y est précipitée sans réserve. La transition a été cruelle : mais il est incontestable, quoi que puissent dire des déclamateurs mal préparés à observer, que le sort des ouvriers de la grande industrie s'est largement amélioré depuis vingt ans.

Les chapitres spéciaux que M.Verdeil a consacrés à diverses branches de production ne se prêteraient pas facilement au résumé, la richesse des détails étant leur principal mérite. Ces chapitres reproduisent les caractères de l'ouvrage. Les idées générales qui donnent au livre sa portée philosophique y reparaissent fréquemment, quelquefois même sous forme de digressions un peu longues; chacune des industries ou des groupes envisagés est pris dès son origine historique et conduit par un récit clair et rapide jusqu'à son développement moderne. Ces études manifestent chez M. Verdeil une qualité d'esprit assez rare, qui est aussi un mérite de caractère, la volonté ferme d'être exact, de ne dépasser jamais par l'expression les limites de la réalité, de dire ce qui est tel que cela est. Nous exprimerons sculement à l'auteur le regret de 2° SÉRIE. T. xxx.' - 15 juin 1861.

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n'avoir pas rencontré, pour chaque branche de travail, une esquisse de la condition actuelle des travailleurs.

L'ouvrage de M. Verdeil a ce genre de mérite propre aux choses originales : indépendamment de ce qu'il apprend directement, il sollicite la méditation longtemps après que la lecture en est terminée; il laisse l'esprit en travail. Peut-être un esprit chagrin trouverait-il prétexteà quelques critiques de détail : nous n'avons nulle envie de nous y arrêter. L'Industrie moderne a été une heureuse et féconde idée, dont l'exécution remplit une lacune de notre littérature économique, et l'auteur a fidè lement accompli le but qu'il se proposait, « de fournir des éléments d'appréciation pour la révolution industrielle qui s'opère sous nos yeux.

MARCEL ROULLEAUX.

LA STATISTIQUE CRIMINELLE DE 1859

ET SES CONCLUSIONS (1)

Il y a quelques mois, nous avons apprécié dans ce Recueil la statistique de 1858.

Qu'avons-nous constaté? Des résultats singulièrement consolants pour l'humanité.

D'une part, les pénalités avaient été moins rudes, et, dans une me sure relative au moins, indulgentes et douces. La peine de mort notamment, ce terrible sacrifice social, avait été plus rarement appliquée.

En regard, nous avons montré, toujours par des chiffres, que le nombre des délits et des crimes avait diminué.

Nous avons trouvé dans ce double et simultané résultat l'occasion de rendre hommage à un principe proclamé par les théoriciens les plus éminents du droit pénal. — C'est qu'en définitive la rigueur des peines ne contribue pas à l'efficacité de la répression; c'est que l'intimidation n'est point un moyen d'amélioration sociale; qu'issue de la barbarie, elle tend à y ramener, et que ce ne sont point là les procédés de la civi

(1) Rendons cette justice au Bureau de statistique, qu'il déploie une activité avec laquelle il finira par être au courant. Espérons que la statistique de 1860 suivra de près.

lisation ni ceux de la raison, pas plus que ce ne sont les éléments d'une bonne organisation pénale.

Voilà quelle a été la conclusion de notre étude sur la statistique de 1858.

Nous remarquions en même temps une chose assez étrange: c'étaient les conclusions toutes différentes que MM. du Bureau de statistique parvenaient à tirer des mêmes faits, des mêmes prémisses, de ces mêmes constatations fondarentales que nous leur empruntions.

Eh bien! les consolations que nous avons trouvées pour l'humanité dans la statistique de 1858, nous les trouvons encore dans la statistique de 1859, — doublées, il est vrai, comme la première fois, des mêmes étrangetés de la part de MM. les rédacteurs.

Commençons par la partie grave et sérieuse de cette statistique.

L'indulgence, qui scandalise MM. du Bureau, a continué à s'exercer comme les années précédentes, tant de la part des jurés que de la part des magistrats. C'est le Bureau qui l'établit : nous lisons en effet (1), page 9 :

« La répression a été, en 1859, manifestement plus faible qu'en 1858. Le nombre proportionnel des acquittements a augmenté de 2 0/0, et celui des condamnations à des peines afflictives et infammantes a diminué de 30/0.

« Ces résultats fâcheux (d'après MM. du Bureau), doivent être attribués, en grande partie du moins, aux décisions du jury de la Seine, qui a été, en 1859, bien plus indulgent qu'en 1858. En effet, il n'avait acquitté pendant cette dernière année que 21 accusés sur 100, et il en a acquitté 25 en 1859. Il avait été prononcé sur ses verdicts 465 condamnations afflictives et infamantes sur 1,000, et en 1859 on n'en compte plus que 437. »

A la page 13, nouvelles constations d'indulgence :

« Si les tribunaux correctionnels, y dit-on, acquittent un petit nombre de prévenus traduits devant eux, ils montrent une très-grande indulgence dans l'application des peines. . . . . . . . . .

Les peines d'amendes et d'emprisonnement de courte durée sont tous les ans prononcées en beaucoup trop grand nombre... »

Venons à la peine suprême. Les applications du dernier supplice ontelles encore diminué?

(1) Nous empruntons, comme la première fois, nos citations au journal le Droit, dans lequel M. Bertin continue en faveur de l'humanité pénale sa noble et habile croisade.

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Hâtons-nous de l'établir.

Page 9 : « Le nombre des condamnés à mort a été de 36 en 1859, le même, à deux unités près en moins qu'en 1858. Il avait été beaucoup plus élevé de 1854 à 1857.»

Page 40 : » La peine capitale a été exécutée à l'égard de 21 des condamnés de 1859. Sa Majesté a daigné commuer la peine de 15 condamnés à mort en celle des travaux forcés à perpétuité. En 1858 il y avait eu 23 exécutions. »

Deux exécutions de moins, c'est déjà quelque chose pour l'humanité; mais combien grande est la satisfaction du progrès accompli, lorsqu'on constate que la diminution, relativement à ce 1854 qu'invoque le bureau, est de 54!!!

Voilà donc qui est bien constaté, bien établi. Chaque année l'indulgence augmente, chaque année voit progresser le règne de la douceur, et la peine capitale diminue avec une rapidité qui fait espérer sa disparition ou son indéfinie suspension!

Il nous reste à faire la contre-épreuve qui doit mettre en relief le triomphe, dans l'application, de nos principes, de nos théories en matières pénales, théories qui, ne l'oublions pas, ont pour elles déjà les leçons de l'histoire et les grands noms de Beccaria et de Montesquieu.

Les peines ayant diminué, qu'ont fait les délits et les crimes?
Ils ont diminué simultanément!

Cette diminution est incontestable; voici comment la statistique l'établit.

Pour les cours d'assises d'abord.

Exposé préliminaire : « La diminution des accusations et des accusés jugés par les cours d'assises a continué dans une mesure plus large encore qu'en 1857 et en 1858. Ainsi, la durée moyenne des sessions, qui était de neuf jours en 4855, n'a plus été que de sept jours en 1859.

Page 6 : «Les cours d'assises n'ont jugé en 1859 que 3,918 accusations contradictoires; elles en avaient jugé 4,032 en 1858, et 4,399 en 1857. En 1854, on en comptait 5,525.

«La plus grande partie de la diminution a porté sur les accusations de vols qualifiés et de banqueroute frauduleuse. Cependant on constate, en parcourant le tableau des différentes natures de crimes, que les autres accusations ont éprouvé aussi une réduction. Aucune catégorie de crimes n'offre un véritable accroissement. »

Voyons maintenant pour les tribunaux correctionnels et les délits, toujours avec messieurs de la statistique.

Page 5 : «Les tribunaux correctionnels ont jugé 12,000 affaires et

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