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mais encore de se voir obligé de vendre ce qui lui en reste pour beaucoup moins qu'il aurait pu en retirer quelques mois auparavant. Si, en ne faisant pas monter le prix assez haut, il décourage si peu la consommation que la provision de l'année ne suffira pas, nonseulement il perd une partie du profit qu'il eût pu faire, mais encore il expose le peuple à souffrir avant la fin de l'année, au lieu des simples rigueurs d'une cherté, les mortelles horreurs d'une famine. C'est l'intérêt du peuple que sa consommation du mois, de la semaine, du jour, soit proportionnée aussi exactement que possible à la provision existante. Or l'intérêt du marchand qui commerce sur le blé dans l'intérieur est absolument le même. En mesurant au peuple sa provision dans cette proportion, aussi exactement qu il lui est possible d"en juger, il se met dans le cas de vendre tout son ble au plus haut prix et avec le plus gros profit qu'il puisse faire; et la connaissance qu'il a de l'état de la récolte ainsi que du montant de ses ventes du mois, de la semaine, du jour, le met à portée déjuger, avec plus ou moins de précision, si réellement le peuple se trouve approvisionné dans cette proportion ; sans se régler sur l'intérêt du peuple, son intérêt personnel le porte nécessairement à traiter le peuple, même dans les années de disette, à peu près de la même manière qu'un prudent maître de vaisseau est quelquefois obligé de traiter son équipage. Quand ce maître.prévoit que les vivres sont dans le cas de pouvoir manquer, il diminue la ration de son monde. »

Voilà ce qu'écrivait Adam Smith, ce que répète M. Stirling, et nous en sommes à peu près encore pour le négoce des grains, nous qui devrions au moins connaître les admirables lettres de Turgot, aux plus arbitraires règlements ou aux plus criminelles révoltes.

M. Stirling examine successivement toutes les questions qui naissent du négoce, et parfois leur donne un tour fort inattendu. C'est ainsi qu'il démontre que les produits se troquent toujours contre des produits, vérité si souvent rappelée en faveur de la liberté commerciale, par les variations du change. « Lorsqu'un pays importe plus qu'il n'exporte, dit-il, ses débits dépassent ses crédits, et le change devient défavorable; mais du moment que cela a lieu, le change défavorable force les exportations et restreint les importations jusqu'à ce que la balance soit rétablie et le change revienne au pair. Augmentez les importations de Londres à New-York et vous augmentez l'offre des effets sur NewYork sur le marché de Londres, et leur prix baissera. Diminuez les exportations-de'New-York à Londres, et vous réduisez l'offre des effets sur Londres sur le marché de New-York, et leur prix haussera : les deux causes opérant en même temps et dans la même direction.

a Mais si la quantité additionnelle de marchandises anglaises ne peut être, sur le marché américain, vendue sans perte, ou plutôt cans un profit qui compense le coût et le risque de transmission, ces marchandises ne seront point exportées, et l'échange deviendra, par conséquent, de plus en plus défavorable pour Londres, jusqu'à ce que la prime sur le papier arrive à répondre à la dépense de transmettre des espèces. A. ce moment, les espèces disparaîtront et le change remontera au pair, la dépense de transmission d'espèces étant la limite naturelle de la hausse ou de la baisse du change provenant d'un excès d'importation ou d'exportation.

« La tendance du change, en tant que ses déviations du pair ont pour cause un excès de débits ou de crédits, ou l'abondance ou la rareté relative de papier sur le marché, est donc le revenu toujours au pair; mais, que le change soit au pair, ou au-dessus ou au-dessous du pair, on voit que le commerce étranger n'est autre chose que l'échange d'une marchandise contre une autre. »

Cette dernière citation, tout entière de M. Stirling, donnera, je crois, un très-juste aperçu des mérites et des défauts de son livre. Elle révèle une grande connaissance des faits, une ingénieuse étude de la science, mais en même temps un style et une exposition qui exigent chez le lecteur une attention trop soutenue, trop tendue. Je préférerais, pour moi, que sa Philosophie du commerce fût un peu plus volumineuse et contînt des discussions plus longues, plus amples, qui ressemblassent moins à des théorèmes degéométrieou d'algèbre. C'est toutefois un livre que peu de personnes auraient été capables d'aussi bien faire, et chacun de ceux qui l'auront suffisamment parcouru, accéderont pleinement à ce témoignage qui termine l'introduction de M. Stirling : « Je puis dire que la tâche ardue que j'ai osé entreprendre, je me suis appliqué à l'exécuter honnêtement et de bonne foi. N'importe où la vérité m'a paru conduire j'ai essayé de la suivre avec résolution et cependant respect, bien qu'en adoptant cette marche je sois souvent arrivé à des concluqui, justes ou non justes en elles-mêmes, différant des opinions généralement admises d'après l'autorité de noms distingués. »

GCSTAVK DU POTNODI.

L'espagne E* 1860, par M. Léom Vidal. — Paris, Ledoyen. 1 vol. in-12.

M. Vidal remarque fort justement, au commencement de son livre, qu'on connaît beaucoup plus le passé de l'Espagne que son présent. Son présent vaut cependant beaucoup mieux que son passé. Elle n'a plus, il est vrai, l'éclat qu'elle possédait sous Charles-Quint; mais elle n'a plus en elle les causes de misère, d'abaissement, de honte qu'elle avait aussi. En tout, elle renaît à la vie laborieuse, active, libre, et cette renaissance n'est pas l'œuvre de son gouvernement, mais l'œuvre de la nation elle-même ; on n'entendra plus désormais dire par aucun de ses hommes d'État, comme autrefois par Albéroni « C'était un cadavre que j'avais animé, à mon départ il s'est recouché dans sa tombe. » Ce n'est pas cependant à marquer cette opposition ques'est appliqué M. Vidal ; il passe en revue les divers travaux statistiques publiés en Espagne dans ces dernières années, en les résumant fort bien, et donne d'intéressants détails surlesdiverses partiesdel'administrationespagnole. Voici comment il expose d'ailleurs lui-même le caractère et le but de son livre : « J'ai trouvé, dit-il, dans la Péninsule, toutes les institutions utiles qui existent chez les nations les plus avancées;je les ai vues fon tionnant tantôt sous leur forme séculaire, issues des idées, des mœurs, des croyances religieuses des anciens temps de leur fondation, tantôt dans les formes modernes après avoir été retouchées dans le but de les améliorer et de ies rendre égales à celles d'autres contrées dotées d'uno civilisation perfectionnée. « Presque surpris par les révélations de l'état vrai de l'Espagne, à la vue de cette organisation administrative, de ces institutions pratiques si variées, de ce développement de l'instruction publique, deces créations de moyens de viabilité, de crédit, d'industrie et de commerces nombreux, de cette adaptation de l'Espagne ancienne aux idées et aux besoins de l'Espagne moderne, je suis resté convaincu que, loin d'être en retard sur les autres nations, l'Espagne est à leur niveau sur plusieurs points et à la veille de s'y élever sur tous les autres. « Cet examen m'a suggéré la pensée d'écrire ce livre, destiné dans mon esprit à faire connaître l'Espagne actuelle telle qu'elle est, à donner un aperçu aussi exact que possible de son administration, de sa statistique, de son état militaire, de sa marine, de son mouvement commercial et industriel, de ses établissements d'instruction publique de sa législation pénale, de ses institutions de bienfaisance et de répression, enfin de tous les détails de son état actuel, en les reliant à son organisation politique et administrative. » On voit combien d'intérêt peut présenter la lecture du livredM. Vidal.Malheureusement les documents dont il a pu disposer ont un caractère presque purement administratif. On y retrouve l'organisation officielle du gouvernement jusqu'en ses moindres parties, admirablement dépeinte; mais on y rencontre à peine la nation elle-même au sein des travaux indépendants de l'agriculture, des fabriques, du commerce du crédit. Un autre regret que je dois exprimer, et celui-ci est à l'endroit de M. Vidal seulement, c'est qu'en certaines parties son livre s'éloigne des enseignements de l'économie politique. Ainsi, traitant des etabissements de bienfaisance, il range parmi ceux qu'il approuve les posila

ou greniers de réserve, établis dans vingt-six provinces. Les positos se divisent en positos-pios, créés par des associations charitables, au nombre de999, eten/KWifos nationales, crééseldirigésparladministration publique, au nombre de 2,004. Madrid a son posito, dépendant de l'ayuntamiento uu municipalité, qui présente une assez grande importance comme grenier de réserve; « il doit fonctionner, dit M. Vidal aux époques de cherté des grains, surtout pour vendre à prix modéré et afin d'empêcher l'effet de l'accaparement, sans nuire toutefois à la liberté du commerce, problème difficile à concilier. • Je le crois bien. C'est là de toute évidence une fâcheuse appréciation et de très-peu scientifiques paroles.

Malgré ces légères taches, le livre de M. Vidal rend un vérilrMoservice en nous faisant connaître un pays qui nous étaitresté fort inconnu, quoiqu'aussi rapproché de n >tre territoire, et vers leqiel se portent en ce marnent avec un remarquable empressement nos capitaux. Les voyageurs qui dépassent les Pyrénées devront surtout le lire et le relire.

GUSTAVE DU PCTNODK.

La Cswk Comtmporaine, par M. Ch. Lavollée. Paris, Michel Lévy frères, 1860.

La Chine présente à l'économiste, aussi bien qu'à l'homme d'É'at, à l'historien et au moraliste, encore- bien des problèmes à résoudre. Comment s'exercent dans ce pays les fonctions économiques qu'on résume par les mots de pro ludion, distribution et consommation? Quel rôle y jouent notamment le capital et le cré.iil? Quels sont les rapports entre les patrons et les ouvriers? La misère, le paupérisme, ces fléaux qui forment l'ombre au tableau de toute civilisation, ont ils fait naître des institutions destinées à les contenir ou à en atténuer les effets?

Et pour poser des questions d'un intérêt plus direct, plus pratique pour l'Europe, quels sont les pro luits que nous pouvons tirer de la Chine? quelles sont les marchandises que nous y enverrions avec avantage? Comment vaincre l'esprit d'exclusion qui règne dans l'Empire du milieu, depuis le château impérial jusqu'à la chaumière, des bords du la mer au pied de la muraille devenue proverbiale?

Nous pourrions facilement multiplier les questions, car, pour nous, ce peuple si ancien est encore un inonde a découvrir. Il viendra un temps, du reste, où l'obscurité qui cache la Chine aux yeux des bariar«se dissipera, grâce aux efforts des gouvernements chrétiens d'une part, et, de l'autre, à ceux des nombreux voyageurs, savants, diplomates, missionnaires, simples marins, qui notent leurs ob-ervations et nous les transmettent. C'est dans leurs écrits, souvent pleins di.térét, qu'il faut chercher le peu de vérité qu'il nous est, quant à présent, permis d'entrevoir sur les hommes et les choses du mystérieux empire.

Depuis plusieurs années, M. Charles Lavollée, qui a accompagné, il y a quinze ans, M.-de Lagrenée dans sa célèbre mission en Chine, a entrepris ce travail. « Je me suis attaché, dit-il, à noter les points saillants, les épisodes caractéristiques, les traits de mœurs épars dans les récits des voyageurs; j'ai essayé de prendre, en quelque sorte, un raccourci, une réduction de la Chine telle que chacun de cas observateurs l'a décrite. J'ai pu ainsi comparer les impressions des uns et des autres, et, par ce rapprochement, signaler les différences d'appréciation, les jugem nLs contradictoires qui s'appliquent, ici et là, aux mêmes faits et aux mêmes coutumes. »

Le résultat de ces études a été résumé dans l'ouvrage que nous analysons. On ne doit donc pas s'attendre à ce que M. Lavollée nous présente un traité systématique, un exposé comprenant l'ensemble de la situation de la Chine. Narrateur aussi scrupuleux qu'il est observateur attentif, il ne raconte que ce qu'il sait, et évite de bavarder sur ce qu'il ignore. Le lecteur a appris, d'ailleurs, par les articles que M. Lavollée a publiés dans la Revue des Deux-Mondes, que la plume de cet auteur est aussi ferme qu'élégante, et que ses travaux sont aussi substantiels qu'intéressants.

La Chine contemporaine renferme les chapitres suivants : La guerre de 1840 à 1842, d'après les documents chinois. — Aventures d'un missionnaire catholique, M. l'abbé Hue. — La mission de Kiang-Nan; les Jésuites en Chine au xvii* et au xix' siècle. — Pérégrinations d'un botaniste, M. Fortune. — La campagne de 1857, d'après une correspondance.— Les traités de Tien-Tsin.

Le premier de ces chapitres nous initie aux idées politiques, géographiques et militaires des Chinois. Pour qu'on les juge, il suffit de citer le détail suivant : Le vice-roi de Canton, un lettré éminent, propose à la cour de Pékin d'expédier, h travers le territoire russe, une aimée chinoise qui s'emparerait de l'Angleterre. Il a abouti à ce beau projet, après une étude approfondie de la question politique du moment, étude qui lui a fourni l'occasion de publier un ouvrage en douze volumes, intitulé : Notes statistiques sur les royaumes de l'Ouest.

Les aventures de M. Hue, que nous avions lues dans la relation du savant et courageux missionnaire qui vient de mourir, nous ont paru toutes nouvelles dans le récit de M. Lavollée. Nous avons refait avec lui ce voyage si rempli de fatigues et d'émotions, en nous laissant aller au charme que cet écrivain répand sans effort sur tout ce qui sort de sa plume.

La mission de Kiang-Nan est un tableau très-instructif n plusieurs égards. Il renferme de curieux rapprochements sur les xvu* et xix' siècles. Mais nous avons lu avec un intérêt bien plus soutenu les pérégri

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