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forces et la grandeur de l'influence que la distribution de l'éducation exerce sur la direction des sociétés, se sont de plus en plus portés à convertir leur bienfait en instrument de domination. Le clergé et l'Etat n'ont pas résisté à la tentation de s'arroger le monopole, et se le sont vivement disputé. La liberté s'est fait jour à travers leurs querelles; elle a protesté, de moins en moins timidement, contre le monopole et en faveur du droit individuel. La liberté se tromperait si, en haine du monopole, elle se donnait pour tâche de faire disparaître ou d'amoindrir les établissements créés ou soutenus par lui. Nous ne possédons rien de trop; et ce qui existe me répond qu'à une faible partie des besoins. La liberté a mieux à faire: elle doit, procédant par addition et non par suppression, conserver tout ce qui a été fondé, en l'accroissant et le vivifiant par la concurrence de fondations nouvelles. Notre passé, nos traditions, nos mœurs, nos lois, ont couvert notre pays d'établissements d'éducation que le clergé et l'Etat y ont fondés. Il s'agit, non de faire le vide en démolissant ce qu'ils ont édifié, mais de bâtir librement à côté d'eux et en concurrence avec eux. Le concours de tout le monde n'est pas de trop. Dans le problème de la participation de l'Etat à l'éducation, la solution historique doit précéder la solution philosophique. Il sera donné satisfaction à la philosophie s'il advient que l'aide de l'Etat devienne inutile; mais nous sommes à longue distance encore de cette virilité;et comme le besoin urgent et premier est que l'instruction se distribue immédiatement avec largesse, la question actuelle consiste à savoir si l'on peut, aujourd'hui, se passer des secours et des lumières de l'Etat, Les opinions diverses développées dans cette réunion sont, en réalité, moins éloignées les unes des autres qu'elles ne le paraissent. Il y a unanimité pour souhaiter que l'instruction se propage jusqu'à l'individualité; unanimité pour vouloir la pleine expansion des efforts individuels, pour protester contre le monopole, pour appeler la libre concurrence; ce sont là les points essentiels et fondamentaux. Le dissentiment porte sur la part actuelle à faire à l'Etat, et sur la question de savoir sison intervention hâte ou retarde, favorise ou gêne la marche de notre pays vers le progrès de l'éducation. Je pense, quant à moi, que, bien longtemps encore, ce concours sera indispensable, et que les efforts des hommes éclairés seront suffisamment efficaces s'ils s'emploient à multiplier les précautions afin que cette immixtion de la personne publique dans la formation des individus ne crée pas de sérieux obstacles à l'avénement de la liberté. La place que l'ignorance occupe au cœur de notre société reste si large que la réunion de toutes les forces est nécessaire pour lui disputer le terrain. Il faut améliorer tout; mais, en attendant, il ne faut renoncer à rien.

CHRONIQUE ÉCONOMIQUE

SOMMAIRE. – Discours sur l'agriculture par M. l'évêque d'Orléans. - Discussion au

Sénat à propos du hareng. — Abolition de l'échelle mobile. – Un banquet d'ouvriers. — Traité de commerce avec la Belgique. — Tableau des douanes en avril. - Mort de M. de Cavour.

Nous fuyons tout ce qui divise; nous aimons tout ce qui rapproche. Aussi est-ce avec un véritable mouvement de joie que nous accueillons toute parole émanée d'une des grandes puissances morales qui dominent le monde, en faveur ou dans le sens de l'économie politique. Lorsque c'est la religion qui prononce cette parole, nous en sommes particulièrement heureux, en raison même des préventions dont la science économique est encore trop souvent l'objet de la part des personnes religieuses qui y voient une science matérielle et matérialiste. Il y a peu de temps c'était un prêtre éminent de l'Oratoire, le P. Gratry, qui nous procurait cette satisfaction dans un écrit d'une remarquable éloquence, intitulé la Paix, dont notre confrère M. Frédéric Passy rendait compte, et qui s'est enrichi depuis lors de nombreux chapitres. M. Gratry cite Bastiat à côté de saint Paul, et parle comme Cobden dans la langue de Fénelon. Ce sont les méditations d'une âme généreusement éprise de tous les progrès moraux, politiques, économiques, ramenés à la loi de l'Evangile comme à une souche commune. Le dernier mois, c'est M. Dupanloup, l'éloquent et énergique évêque d'Orléans, qui, à l'occasion d'un concours régional agricole, parlait en termes magnifiques de l'agriculture dans la cathédrale de Sainte-Croix. A ce bel éloge de la vie rurale et de l'art agricole, se mélaient des considérations d'un ordre élevé, qui montraient que le digne évèque comprend bien les conditions de la vie moderne. M. Dupanloup est loin d'anathématiser les intérêts, l'industrie, le commerce, source d'un bien-être qui permet seul à la vie morale, rassurée sur les premières nécessités de l'existence matérielle, de se développer et de s'étendre. Nous regrettons que l'espace nous manque pour citer quelques beaux passages de cette harangue que nous avions notés à cette intention, et auxquels tout économiste eût applaudi de grand cour. Mais on lira ce discours qui mérite bien d'être lu tout entier et dont l'influence sera bonne et salutaire. L'économie politique enseigne les bienfaits de la vie rurale que démontrent les dangers de l'absentéisme, ce vieux mal de la propriété et de la patrie française. On aime à voir précher les devoirs de la vie des champs par la religion, ne dédaignant pas de joindre aux raisons qui lui sont propres les motifs qu'elle emprunte à la science de Quesnay et de Turgot.

- Il ne faut négliger aucun symptôme qui accuse soit quelque progrès des idées économiques, soit la direction des intérêts dans le sens de ces idées. C'est avec un bien vif intérêt que nous avons assisté au banquet qu'un industriel éminent, M. Ch. Christofle, dont la manufacture d'orfevrerie argentée et dorée par les procédés électrochimiques est connue du monde entier, donnait à environ cinq cents ouvriers et ouvrières convoqués pour recevoir les livrets à la Caisse d'épargne distribués par ce grand établissement. Plusieurs notabilités de la science, de l'enseignement industriel, du commerce, étaient venues prendre part à cette fète du travail et de l'économie. La tenue des nombreux convives était excellente, la cordialité brillait sur tous les visages, et les applaudissements qui ont accueilli l'honorable président du banquet, lorsqu'il a fait entendre à l'assistance de sages et bienveillantes paroles, montraient bien qu'entre le chef et ses nombreux et zélés auxiliaires il n'y avait qu'un même intérêt, comme un mème sentiment d'attachement réciproque. Faire connaître les bases de cette fondation si utile nous parait une sorte de devoir; il y a là un exemple dont plusieurs établissements pourraient profiter; tout ce qui tend à améliorer le sort des classes ouvrières, à resserrer plus étroitement le lien qui doit unir tous les membres de la grande famille du travail n'est-il pas d'ailleurs éminemment digne d'être encouragé par la reconnaissance publique et par la publicité ? Nous nous sommes fait expliquer le mécanisme de cette excellente fondation. Il y a d'abord une caisse de secours alimentée par les amendes pour infractions aux règlements et par une retenue de 50 centimes par quinzaine sur la paye de chaque ouvrier. Le déficit en fin d'année est comblé par la caisse de l'établissement. A la caisse de secours est venu s'ajouter un abonnement de trois lits à l'asile de Vincennes et de trois lits à l'asile du Vésinet. Quelques-uns des statuts montrent enfin la pensée toute philanthropique qui a servi de mobile aux honorables chefs et propriétaires de l'établissement. Tout ouvrier ayant cinq années consécutives de travail dans l'établissement est inscrit pour une gratification de 150 francs. Après trois années consécutives de travail ajoutées aux cinq années ci-dessus, il est inscrit pour une seconde gratification de 150 francs. Après deux années consécutives de travail ajoutées aux trois années ci-dessus, il est inscrit pour une troisième gratification de 200 fr. Dans les questions qui pourraient sembler douteuses, la solution la plus favorable aux ouvriers a toujours été adoptée. Ainsi, lorsqu'un ouvrier perd son droit par suite d'une retraite volontaire ou forcée, la somme à lui afférente au moment de son départ est reversée au compte des ouvriers restants au prorata des périodes échues pour chacun d'eux. En cas de mort, c'est à ses héritiers, père et mère, enfants, veuve, frères ou sœurs, selon le cas, pourvu qu'ils soient ouvriers eux-mêmes, que ses droits sont transmis; à défaut d'héritiers dans ces conditions, la somme fait encore retour aux ouvriers restants. Le placement de la somme est obligatoire en livrets de la Caisse d'épargne ou en rentes. Depuis 1842, près de 60,000 francs ont reçu cet emploi, si propre à encourager les habitudes d'économie et de prévoyance parmi les travailleurs. A la dernière distribution, qui s'est faite avec une particulière et touchante solennité, M. le général Rollin avait remis à M. Christofle, au nom de l'Empereur, comme témoignage de haute approbation et comme encouragement, une somme de 1,000 fr. destinée à instituer dix livrets à la Caisse d'épargne. Ces dix livrets ont été remis, au milieu des témoignages de la reconnaissance générale, aux plus anciens ouvriers de la maison. Tout le monde einportait de cette fète ces sentiments de bienveillance mutuelle et de fraternelle affection qui peuvent seuls, Dieu veuille qu'on le comprenne de plus en plus! opérer le salut de cette société si longtemps troublée et divisée.

Au reste, la discussion des intérêts économiques n'a pas chômé ce mois-ci. L'échelle mobile a été l'objet au Corps législatif, d'une discussion qui sera la dernière. C'en est fait de ce vieil engin. On admirera que le régime de l'échelle mobile, qui réunissait il y a deux ans la majorité des suffrages, eût succombé sous l'unanimité des votants; car il ne se trouvait que douze voix pour protester en sa faveur. Nous avons trop de fois insisté sur l'inutilité et sur les inconvénients de ce mécanisme abandonné partout, pour y revenir devant nos lecteurs. L'agriculture et la consommation gagneront en sécurité à sa suppression, et on n'aura même point à subir ici les difficultés d'une transaction, ni les incertitudes d'une nouvelle expérience, puisque les décrets successifs qui l'ont suspendue pendant plusieurs années ont suffisamment rassuré nos agriculteurs et détrompé la plupart des protectionnistes sinceres et dont l'esprit ne reste pas fermé aux faits. Constatons seulement ici un mode de raisonner qui a été employé dans cette question et qui est encore usité dans celle de l'intérêt de l'argent limité par notre législation ; c'est celui qui consiste à reconnaitre qu'une législation est vicieuse en elle-même, mais à la défendre néanmoins comme étant soutenue par le préjugé populaire. Quel progris s'opérerait avec cet argument qu'on peut nommer l'argument politique ? Ceux qui le mettent en avant, avec si peu de courag: d'esprit, devraient du moins se montrer ardents à la propagation de l'enseignement économique. Ce sont pourtant souvent les mêmes personnes qui se défient de l'économie politique.

On aura remarqué avec quel respect, disons mieux, avec quelle superstition il a été question dans la discussion du Sénat, à propos des droits sur le hareng, de l inscription maritime « peuvre de Colbert, » comme l'on dit. Il semble qu'il ne faudrait pas moins que l'apparition de Colbert lui-même au sein du Sénat pour déclarer que son oeuvre a fait son temps. Dans le silence de cette grande ombre, il nous faut bien parler pour elle et chercher à rassurer les consciences timorées. M. Itier, par ses excellentes observations sur la marine, contenues dans notre der. nier numéro, a fait tout ce qu'il faut pour y réussir; nous aurons sans doute à revenir plus d'une fois sur cet important sujet, et peut-être nos braves amiraux eux-mêmes arriveront-ils à regarder comme désastreuse cette dure servitude désormais sans raison d'être.

Quant à la question des droits sur le hareng, on se souvient comment elle se présentait devant le premier corps de l'Etat. Il s'agissait d'une pétition signée par quelques pécheurs de nos ports de la Manche, qui priaient le Sénat d'intervenir auprès du Gouvernement pour obtenir que le droit à l'importation du hareng de pêche étrangère fùt relevé à son ancien taux de 40.fr. (48 fr. avec les décimes de guerre), au lieu d'être réduit à 10 fr. (soit 12 fr.), comme le prescrit la convention supplémentaire, du 16 novembre 1860, au traité de commerce avec l'Angleterre. En renvoyant le pétition au ministre, le Sénat a paru lui donner raison. Cependant nous ne voyons pas qu'il ait été répondu rien de satisfaisant à l'argumentation de M. Michel Chevalier, de M. Rouher et des orateurs qui ont soutenu le Gouvernement. Comment admettre que le pays ait intérêt à payer le poisson qu'il consomme plus cher que ses voisins, et surtout un poisson que la nature, en le prodiguant, parait avoir destiné à la nourriture des classes peu aisées ! N'est-ce pas l'effet des difficultés imposées à la consommation de resserrer la production, et par conséquent de nuire à l'intérêt même qu'on se propose de protéger ? Si le hareng semblant, par une coïncidence pleine de malignité, prendre le parti de nos ennemis a abandonné nos côtes, en 1815, pour celles de l’Angleterre, n'est-ce pas une raison de plus pour ne pas le raréfier encore par des tarifs ? Or, nul doute que ce dernier résultat ne se soit produit quand on voit M. le préfet de la Seine venir déposer que le plus grand centre de consommation, la ville de Paris, avec plus de 1 million 700,000 habitants, n'achetait pas plus de 800,000 harengs salés à nos pêcheurs, soit moins d'un demi-poisson par tête d'habitant, et moins de 6 c., même quand on le calcule au prix du commerce de détail.

– Nous avons eu sous les yeux le texte officiel du double tarif annexé au traité de commerce entre la France et la Belgique. Le premier de ces tarifs est destiné à régler les droits sur les marchandises belges qui entreront en France ; le second est à l'usage de l'autre partie contractante. L'objet des négociateurs français a été, d'une part, d'étendre au commerce des autres nations le tarif d'importation qui, sur sa propre frontière, résulte du traité de commerce avec l'Angleterre, et, d'autre part, de faire adopter ce même tarif par voie de réciprocité aux autres · Etats pour l'entrée des marchandises étrangères chez eux. On peut dire

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