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le droit, l'habileté qui le traduit en fait. Sous ce rapport, il a été prouvé une fois de plus que l'absolu des principes ne suffit pas à leur succès. Sous peine d'incessantes déceptions, le maniement des hommes, comme celui des corps, doit tenir compte des résistances et des frottements, qui font de tout mouvement une résultante, de toute résolution une transaction. Le calcul des obstacles propres au milieu ambiant fait partie de la science.

Les déplaisirs nés de ces luttes inattendues s'étant compliqués des événements d'Italie, où le gouvernement se trouvait engagé dans un sens qui n'était probablement pas conforme aux vues du prince, récemment lié à la cause du Piémont par son mariage, il se retira au moment même qui réclamait le plus une haute intelligence et une main vigoureuse. Nous allons suivre son héritage aux mains de M. le comte de Chasseloup-Laubat.

Jules Duval. — La an au prochain numéro. —

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Peu de personnes s'attendaient assurément, le 25 novembre dernier, 1 spectacle auquel nous venons d'assister. La tribune a recouvré plus éclat, par sa sagesse et son indépendance, et le pays, par son attenon, lui a rendu plus d'importance qu'il n'était possible de le prévoir. ondant trois semaines, la France est redevenue, non ce pays de parment en vacances dont parlait un légiste du seizième siècle, mais le lys d'un parlement grave et respecté, quoique peu composé peutre pour la discussion et la conduite des affaires. Beaucoup d'ilsions doivent à jamais être tombées, comme beaucoup d'espénces conçues. Vico disait bien, l'intelligence s'éveille et s'ennoblit us les grandes assemblées. C'est une raison de plus pour applaudir 1 décret qui nous a rendu ces premières franchises, qu'on le regarde, l'exemple de M. le président du Conseil d'Etat, comme un acte tout ontané, tout arbitraire de l'Empereur, ou qu'on le tienne, ainsi que fait communément le parti libéral, et ce n'est pas en amoindrir le érite, pour un acte de haute prévoyance politique, sollicité par l'état inéral du monde et de l'opinion.

Il serait impossible, même dans ce journal, de parler de la discussion ol'adresse sans rien dire de la question d'Italie, qui lui vaut son princialcaractère et en a été le grand intérêt. Ce n'est pas que je veuille reveir sur les péripéties, tant de fois exposées, de notre politique, depuis le issage des Alpes, par nos soldats, jusqu'à ce moment. Je n'ai pas, je avoue,assez d'habileté diplomatique pour démontrer qu'il ne s'y trouve 1cune contradiction, si divers qu'aient été les événements, ni assez admiration dévouée pour prouver que le gouvernement qui m'inspire n tel sentiment, a commis toutes les trahisons et toutes les lâchetés. e serait, d'ailleurs, peu nouveau. Mais l'impression qui ressort surtout e ce débat, c'est que les différents orateurs qui s'y sont mêlés, sauf le rince Napoléon et M. Jules Favre, n'ont formulé nulle conclusion. Ils e sont plaints de l'état de choses actuel, en ont montré les difficultés et spérils, soit par rapport à nos relations avec le peuple italien et les gouernements étrangers, soit par rapport à la papauté; mais ils n'ont oint indiqué la voie à prendre pour sortir de ces difficultés et éviter es périls. Seulement, comme la pensée de Galiani se devait lire entre es lignes, la pensée des ministres, si ce n'est par rares moments, apparaissait entre chacune de leurs paroles. Leurs adversaires se sont toujours, au contraire, soigneusement appliqués à dissimuler la leur. C'a été de leur part une grande inadvertance ou une grande faute. Qu'estce qu'une discussion politique sans conclusion? Les tribunes sont faites pour traiter des affaires, non pour donner carrière à d'inutiles éloges ou à des regrets stériles. L'histoire juge le passé; la politique décide du présent et prépare l'avenir.

Une opposition, en outre, n'est vraiment importante aux yeux du pays et redoutable pour le gouvernement, que lorsqu'elle sert et invoque la liberté. Les idées conservatrices et libérales, c'est le double enjeu des partis de gouvernement et d'opposition, et le premier abandonnerait le sien beaucoup plus aisément que le second, sans prochain dommage: il le doit même quelquefois. Or, les représentants les plus nombreux et les plus autorisés de l'opinion catholique n'ont fait nul mystère, depuis dix ans, de leur divorce absolu avec toute pensée d'indépendance. S'ils s'étonnaient aujourd'hui de leur peu d'autorité politique, ce serait beaucoup de naïveté. Comment oublieraient-ils si complètement la fin du XVIIIe siècle et la dernière moitié de la Restauration? Il n'est pas douteux, d'autre part, que le gouvernement actuel n'ait fait énormément pour le clergé; mais il se serait par trop mépris également s'il avait compté sur sa reconnaissante soumission. Au sein de la publicité, des désirs, des ressentiments, des souvenirs modernes, il ne se peut qu'on revoie les complaisances ecclésiastiques de certains moments de l'histoire. Cela ne se peut surtout avec des corporations religieuses aussi multipliées et aussi considérables qu'elles le sont parmi nous. Si les moines n'existent pas pour troubler le monde, auquel ils ont renoncé, quoi qu'ait dit Montesquieu, ils existent moins encore pour se prêter aux mobiles exigences des gouvernements ou des sociétés.

Mais j'ai hâte d'arriver aux discussions qui sont du ressort de l'économie politique. La première, selon l'ordre chronologique, c'est celle qu'a soulevée M. Dupin au sénat, à l'occasion de la déconfiture d'un de nos grands établissements financiers. Que ce malheur soit ou non mérité, que les poursuites judiciaires confirment ou démentent les bruits accrédités, notre science n'a rien à y voir. Mais qu'il soit utile, avantageux de formuler de nouveaux reproches contre les spéculations et les hommes d'affaires, c'est ce qu'il lui revient de très-vivement repousser. N'est-ce pas à ces spéculations, tant de fois incriminées sans distinction, à ces hommes confondus encore en un commun blâme, que notre civilisation doit en grande partie d'être ce qu'elle est? Ils ne nous valent pas seulement notre richesse, ils nous valent aussi pour beaucoup notre puissance et nos lumières. Si vous voulez que nos habitudes industrielles se rapprochent de celles de l'Espagne et de la Russie plutôt que de celles de l'Angleterre et des Etats-Unis, soyez convaincus qu'il en sera de notre fortune, de notre influence et de nos connaissances comme de nos habitudes industrielles. Est-ce, d'ailleurs, par excès que pèchent aujourd'hui les entreprises? Caton qui, malgré sa rigidité, savait si bien, par l'usure, accroître ses revenus, n'est pas le préférable guide à proposer à notre époque. Qu'on punisse sans merci les coupables; mais qu'on respecte, qu'on honore profondément l'industrie, le crédit, la production, les échanges et les personnes qui remplissent ces premiers services des sociétés modernes. Combien nous aurions plus de chen.ins de fer, de lignes de navigation, de comptoirs, de compagnies manufacturières, d'exploitations agricoles, c'est-à-dire de capitaux, de salaires, de ressources publiques, de bonheur et d'importance, si chacun ne s'était autant efforcé de décrier les affaires et les gens d'affaires, et si nos lois avaient mieux respecté les libres conditions du travail et des transactions!

Le plus étrange, c'est que M. Dupin, dans son discours écrit, car il lui a plu de compter, aussi lui, parmi les orateurs à papier, s'en soit presque pris à la presse des criminelles manœuvres qu'il signalait, sans demander que le régime sous lequel elle se montre si funeste ou si coupable, fût en rien modifié. Que j'aurais voulu voir un journal attaquer les grands personnages qui composaient le conseil de surveillance de la Caisse des chemins de fer! Et si la presse a eu tort de ne le pas faire avant les poursuites qui se continuent, comment la justice serait-elle excusable de ne les avoir pas commencées plus tôt? Il convient néanmoins d'espérer que ce désastre financier attirera l'attention sur notre loi des sociétés commerciales, si fâcheuse et si inefficace.

Je ne parlerai qu'à peine de la discussion qu'a fait naitre la réforme douanière. Je serai presque aussi discret, à cet égard, que nos deux chambres. Elles se sont refusé le plaisir d'énumérer les nombreux faits qui se sont accomplis, dans notre production et nos échanges, depuis que cette réforme s'expérimente, en montrant qu'aucun n'en est la condamnation. Elle devait, selon les protectionnistes, on s'en souvient, faire fermer nos ateliers, laisser sans travail nos ouvriers"; et les achats des matières premières se sont augmentés, et nulle classe d'ouvriers n'est en chômage. Deux événements surtout sont remarquables, après ces sinistres prédictions : la hausse du prix des laines et des bois, et la nullité de l'importation des fers étrangers. Sans doute, notre industrie n'a pas l'activité qu'il conviendrait de lui voir; mais était-elle plus florissante il y a un an? Quelque libre-échangiste qu'on soit cependant, l'on n'en doit pas moins avoir de reconnaissance pour l'engagement pris par le gouvernement, de soumettre à la sanction des chambres les décrets qui tendraient à restreindre les délais fixés d'abord, pour les dégrèvements, dans notre traité avec l'Angleterre.

Je ne saurais résister à rapporter ici quelques paroles que me disait Cobden peu de jours après la signature de ce traité. Je le félicitais d'avoir autant contribué à ce grand acte, si honorable pour les deux Etats qui l'ont accompli, comme pour les hommes qui l'ont préparé. J'aime à le reconnaître, c'est une gloire impérissable pour le gouvernement français surtout, dont les difticultés étaient bien autres, à cet égard, que celles du gouvernement anglais. Je félicitais Cobden, sans oublier, je n'ai pas besoin de le dire, son illustre collaborateur et ami dont le nom aussi reste à jamais attaché à ce traité; mais je ne pouvais m'empécher d'exprimer quelques regrets sur la manière toute personnelle, quoique très-constitutionnelle, dont il s'était accompli. « Ce n'est point anglais, me répondit Cobden; mais attendez : toutes les libertés se tiennent. 11 se peut que ce soit un grand commencement. » Et le décret du 24 novembre a déjà donné raison à Cobden: une liberté économique, ce sera pour nous tous un noble souvenir, a été le prélude des franchises politiques.

Je m'en voudrais, toutefois, de passer sous un complet silence le discours que notre traité de commerce a inspiré à l'un des députés de la Gironde, tout à coup pris d'effroi en face du libre-échange. Quelle singulière apothéose de notre inscription maritime, qui pourtant n'a rien de commun avec lui 1 Quel amour infini des droits différentiels pour notre pavillon ! Je recommande à ce député la lecture d'un charmant pamphlet anglais adressé aux protectionnistes, qu'il nommait, et c'est son titre, Les singes économistes, de même que cette réflexion d'un mémoire sur les douanes, récemment publié en Belgique: « Si vous protégez le pavillon, vous augmentez le fret et vous chassez la marchandise. »

Mais la grande discussion économique de l'adresse, c'est celle qui, dans le corps législatif, a porté sur le vote du budget. Deux amendements demandaient que ce vote eût lieu, non plus par ministère, mais par chapitre; le gouvernement repoussait ces amendements. Chacun sentait qu'il y allait d'immenses différences, et la discussion, où s'est trouvé engagé l'état présent de nos finances, a été digne du sujet. Pour que nous soyons, en effet, revenus au régime parlementaire, il ne nous manque que deux choses : le vote vraiment indépendant du budget par les chambres, et la liberté de la presse. Or, de ces deux choses, la plus importante est incontestablement le vote du budget. On sait, d'ailleurs, que le gouvernement a déclaré, dans ses dernières explications, prendre en sérieuse considération le vœu exprime dans les amendements que je viens de rappeler, et s'est à peu près engagé à le satisfaire.

Je ne pourrais, dans une revue si sommaire de discussions aussi nombreuses, exposer en détail la situation de nos finances. Un article spécial serait à peine suffisant pour cela. Mais voici les chiffres

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