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principaux qui rendent compte de cette situation : Des découverts qui s'élèvent à 98a millions, une dette publique augmentée de près de 2 milliards depuis dix ans, et un budget de 1 milliard 867 millions, qui ne se solde en équilibre que grâce à de nouveaux impôts et à de nouveaux emprunts. Ces nouveaux impôts sont l'élévation du prix des tabac?, l'accroissement des droits sur les alcools et le maintien du second décime de guerre. Ces nouveaux emprunts résultent des obligations trentenaires, s'élevant à 10 millions, qui sont donnés en subvention aux compagnies de chemins de fer, et des annuités trentenaires, également destinées aux chemins de fer, qui devront être négociées. Si grandes que soient les ressources de la France, « c'est une situation trop tendue, » s'est écrié M. Gouin. «C'est une situation très-digne d'attention, » a dit M. Magne, qui précédemment avait reconnu que l'accroissement des découverts « est une chose redoutable pour le Trésor, un mal considérable, » en ajoutant : « Le mal, je ne le nie pas. » Oui, ce sont là de lourdes charges et de graves engagements. Mais la chambre n'en a-t-elle en rien la responsabilité? M. Magne avait cent fois raison quand il lui rappelait qu'elle s'était chaleureusement associée à chacun des actes d'où proviennent et ces charges et ces engagements. Et si la marche suivie jusqu'ici se continue, de quelque façon que ce soit, rien n'y fera; les découverts s'accroîtront, la dette augmentera , l'impôt s'élèvera. Les meilleurs conseils ne changent pas l'arithmétique. Ce serait, en outre, une singulière illusion que d'imaginer, comme l'a semblé faire M. Gouin et ont paru le penser un grand nombre do ses collègues, que l'amélioration de nos finances dépendrait surtout de la remise en activité do notre caisse d'amortissement. Qu'est-ce donc que l'amortissement sans ressources disponibles? Et quand existent de telles ressources, pourquoi les employer en partie à payer le matériel et le personnel d'un pareil établissement, en ne se servant du reste que selon des règles établies en l'ignorance absolue des circonstances où l'on se trouve? Le corps législatif, à qui semblent singulièrement étrangers, il est vrai, les enseignements, économiques, en serait-il encore aux calculs du docteur Price? Tous les Etats qui ont le plus diminué leurs dettes, ont renoncé à les amortir; et M. Magne a fort justement remarqué que ce singulier jeu décaisse, consistant presque toujours à vendre à bon marché et à acheter cher, avait coûté 250 millions à la France, sous la monarchie de juillet. Cela devrait calmer bien des regrets. Si l'on veut améliorer notre situation financière, il faut diminuer nos dépenses; il n'y a pas d'autre moyen. Et si l'on veut diminuer nos dépenses, il faut entrer résolument dans l'application des principes de non-intervention de l'Etat hors du champ qui lui revient réellement dans le règlement des affaires extérieures ou des intérêts purement français. Tant que l'Etat se chargera de

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trop d'entreprises, il y devra pourvoir; tant qu'il aura trop de fonctionnaires, il les devra payer.

Aucun orateur n'a malheureusement soulevé cette question; mais, sur les points qu'elle a traités, la discussion a été très-habile, trèsdigne, je le répète, et très-bonne pour le pays et pour le pouvoir. M. Magne surtout, en s'y mêlant, comme M. Jules Favre au sujet de l'Algérie, a eu la véritable éloquence des affaires. Quelle facilité, quells élégance, quelle mesure, quelle connaissance exacte des faits, quelle constante élévation des pensées, chez ces deux orateurs !,On ne saurait trop louer leurs discours. Je les admire d'autant plus, que je redoutais beaucoup, je l'avoue, des succès plus faciles et plus bruyants, en pensant que, en fait d'éloquence, la France, un peu comme un malade longtemps à la diète, voulait des ménagements.

Je disais que la discussion dont je parle, avait été bonne pour le pays et pour le pouvoir. Elle a mis effectivement en lumière la vérité; et le pays et le pouvoir, on peut l'affirmer, avaient besoin de cette lumière, communiquée des deux parts avec une sincérité justement reconnue. Les finances sont la grande force ou le grand danger des États, et quoiqu'il soit incontestable, ainsi que l'a dit M. Magne, qu'un gouvernement, en les réglant, cherche toujours le bien, — il y est trop intéressé pour ne pas le faire, — il est également assuré, surtout au sein d'une vaste centralisation, qu'il est enclin à se faire illusion sur ses difficultés et ses périls financiers. Tout ensemble, l'une des premières nécessités des peuples modernes, dans la carrière industrielle qu'ils parcourent, c'est de connaître exactement la situation des finances publiques, qui conservent partout tant d'influence sur les mouvements de la fortune sociale. Non-seulement ils la doivent connaître, mais il leur faut savoir qu'il est laissé à leurs représentants de la modifier, lorsque c'est nécessaire. Comparez entre eux les divers Etats, et voyez si les plus riches ne sont pas aussi, sous ce rapport, le mieux renseignés et les plus consultés. Or, par un juste retour, toutes les fois que le travail se développe, l'État dispose de nouvelles ressources et s'entoure de populations intéressées à sa stabilité. La vieille opposition entre la liberté et l'autorité, si regrettable qu'il soit de renoncer aux phrases reçues, est très-erronée de nos jours. Que de choses ont changé depuis Tacite, qui déjà reportait cette opposition à l'antiquité!

A la question du budget a succédé celle de l'administration municipale des villes de Paris et de Lyon. Cette question avait aussi certainement une grande importance; mais je suis loin d'admirer la manière dont elle a été traitée. En lisant le compte rendu des séances qui s'y sont consacrées, je m'étonnais souvent de ce que j'y trouvais, et plus souvent encore de ce que je n'y trouvais pas. Je me rappelais avoir assisté à une discussion sur les travaux de Paris, que toutes les villes semblent prendre pour modèle, dans une réunion peu nombreuse, singulièrement ignorée du public, qui s'uppelle, — nom moileste, la loi des litres ne lui sera jamais appliquée, —■ la Société d'économie politique, et mes souvenirs, je le confesse, nuisaient à ma lecture. Comment! l'on est en présence des faits connus, des recensements opérés, des difficultés ressenties, et l'on ne dit rien des déplacements de populations et de capitaux qu'entraînent les entreprises dont on disserte avec une complaisance si marquée! En vérité, c'est à n'y pas croire. Quel beau sujet c'était là cependant, et comme il aurait été traité, si le remarquable auteur de l'Agriculture et la population avait pu parler au Corps législatif ainsi qu'il parle à la Société d'économie politique! Toujours est-il que la Cour des comptes ne trouve pas trèsréguliers les livres de la ville de Paris, que les expropriations et les ventes s'y font bien aisément, et que le gouvernement me parait prendre avec grande assurance son parti de la transformation des paysans en ouvriers de villes. Je m'étonne que M. Picard s'en applaudisse moins que M. Uillault.

La dernière discussion de l'Adresse dont l'économie politique ait à s'occuper, c'est celle qui s'e.-it rapportée à l'Algérie, et qu'a commencée le discours de!M. Fa\re, dont j'ai parlé précédemment. Quelque opinion qu'on ait sur le régime militaire ou sur le régime civil, on en doitétre convaincu, tant que le premier dominera le second, la colonisation de l'Algérie ne sera qu'un espoir. Les populations vont en foule sur les libres terres du Canada et du far west de l'Union américaine; elles ne vont point en Russie. 11 y a peu d'années que les journaux d'Allemagne publiaient une lettre d'un comité fort écoulé, qui détournait les habitants de ce pays de se faire nos colons, en assurant que nous ne leur accorderions aucune franchise personnelle ou locale. Ce sont ces franchises, les premières, les plus importantes de toutes, que voulait établir en Algérie le prince Napoléon, durant son trop court ministère, en mettant à réaliser sa pensée la résolution et la hardiesse dont, je crois, le Sénat s'étonnait quelque peu dernièrement. La conquête de l'Algérie est faite; il en souhaitait la colonisation, et qu'a produit de regrettable le régime qu'il avait si heureusement inauguré, et sur lequel, au lieu de le poursuivre, on semble être si promplement revenu? Des libertés municipales, provinciales, civiles, industrielles, voilà les éléments de toute prospérité coloniale ; le passé, non plus que le présent, ne permet, sur ce point, aucun doute. Quant aux franchises politiques, je suis loin de penser comme M. Jules Favre. Je préfère de beaucoup le système anglais à celui qu'il réclame. Ce n'est pas parce que nos colonies auraient au Corps législatif quelques députés que leurs intérêts seraient mieux sauvegardés ou qu'elles se sentiraient plus libres, et quels bienfaits intellectuels et moraux en retireraient-elles? Je m'empresse d'ajouter que, 2« Série, T. xxx. — i5 avril 1861. 6

tout en regrettant le régime trop militaire sous lequel est placée l'Algérie, je ne pourrais ni ne voudrais méconnaître les garanties qu'offre le directeur actuel de ses affaires intérieures, pour prendre le langage administratif. Je souhaite au gouvernement d'avoir beaucoup de fonctionnaires d'habitudes aussi laborieuses et d'esprit aussi distingué. Les regrets du département où il était préfet, avant de se rendre en Algérie, sont très-justes et très-mérités.;

La discussion de l'adresse est aujourd'hui terminée ; mais les pensées qu'elle a suscitées lie sont pas disparues et ne disparaîtront plus. Le décret du 24 novembre, sur lequel, qu'on me permette ce truism. nous n'avons l'avis que des sénateurs et des députés qui l'ont émis, marque le point de partage de deux ordres de faits très-différents, de deux situations fort distinctes. Ce serait se faire une complète illusion que de ne le pas croire. Nous aurons le « couronnement de l'édifice » plutôt que beaucoup ne l'imaginent encore. Mais gardons-nous de replacer une tête libre sur un corps esclave, selon l'expression de M. de Tocqueville. Les mêmes causes entraînent inévitablement les mêmes conséquences. Ce n'est pas parce que le 49* degré de latitude passe près de Paris que nous avons, tous les quinze ou tous les dix-huit ans, une révolution. Non-seulement les libertés individuelles (1) et les libertés locales sont bonnes pour elles-mêmes, dans les métropoles, comme aux colonies, mais seules elles forment des populations dignes et capables des libertés politiques. Tant que nous les repousserons, nous resterons sous la menace d'incessants bouleversements, du despotisme ou de l'anarchie, qui n'est elle-même que le despotisme de l'ignorance et de la bassesse. C'est le comble de l'imprévoyance, de tout abandonner aux mains du gouvernement, directement ou indirectement, en attirant vers lui chaque convoitise et chaque ressentiment, lorsqu'on remet surtout, à périodes rapprochées, son sort au vote populaire, incapable alors de toute responsabilité publique. Et comment croire éviter de tels dangers par une savante organisation administrative ou une forte organisation militaire? Ce sont choses bien peu sûres au milieu du xix* siècle. Considérez l'Europe, le monde entier. Quels sont, en ce moment, les Etats stables, assurés du lendemain, où la population se fie au gouvernement, comme le gouvernement à la population ? Est-ce la Russie ou l'Angleterre? est-ce l'Autriche ou la Hollande? est-ce le Mexique ou le Canada? La politique est une science, et toute science doit reposer sur un rigoureux examen des faits.

En même temps qu'il faut, en vue de nos nouvelles destinées, étendre les libertés individuelles et locales, il faut aussi largement répandre

(t) Je n'ai pas besoin de remarquer que les libertés individuelles sont avant out des libertés économiques.

les connaissances les plus favorables et les plus nécessaires à la liberté: les connaissances économiques. Avec le vote universel surtout, quoi de plus indispensable que de faire pénétrer dans les masses des populations de saines notions sur la propriété, la production, le salaire, le capital, le crédit, la charité? Quelle garanlie d'ordre matériel sera jamais comparable à cette conviction, qui résulte de tout enseignement d'économie politique, que nos progrès dépendent principalement de notre amour du travail et de notre respect de la moralité? Comment ne s'efforce-t-on pas de convaincre chaque classe sociale que la paix publique est la première condition de l'industrie, qui seule pourvoit à nos besoins ou étend notre aisance, et que l'Etat ne nous doit cme de la sécurité? Ne sait-on plus la réponse de l'archevêque de Dublin à la personne qui lui demandait, en 1850, si l'Angleterre, elle aussi, ne céderait pas au mouvement socialiste de cette époque? « Non, disait-il, elle connaît trop bien l'économie politique. » Et aux paisibles et fortunés rivages de ce pays se sont une fois de plus, en effet, brisés les flots où s'abîmaient-les autres peuples, éperdus de colère ou de désespoir.

Mais il convient d'envisager avec confiance l'avenir. Parmi les hommes qui comptent le plus dans le gouvernement français, il en est deux à qui l'opinion libérale doit une vraie reconnaissance : MM. dePersigny et de Morny. Ils sont pour beaucoup dans ce que nous avons obtenu, et l'un et l'autre, presque chaque année, en ouvrant la session des conseils généraux qu'ils président, ont parlé de l'excellence des usages de la décentralisation, ont fait en toute chose appel à la libre initiative des individus. Chacun sait le prince Napoléon favorable aux mêmes pensées. Qu'ils associent leurs efforts, qu'ils poursuivent ensemble le but qu'ils se sont plu à nous indiquer, et ils rendront à leur pays et au gouvernement le plus grand service qu'il leur soit donné de rendre. Quant à l'enseignement économique, c'est aux Chambres de commerce, dont plusieurs désirent dès aujourd'hui suivre l'utile exemple de celle de Montpellier, ainsi qu'aux Facultés, moins empressées, par malheur, à le réclamer, et à nous tous, écrivains ou professeurs, à les assister dans cette grande et belle œuvre. C'est une parole très-juste et qu'il est souvent bon de se rappeler, que celle d'une des femmes les plus célèbres du Xviii* siècle : « Il faut partir d'où l'on est et vouloir ce qu'on veut. » L'avenir, en ses nouvelles exigences, ne doit pas disperser les couronnes que le passé a déposées sur le front de la France.

Gustave Du Potnode.

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