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ment se procurer, qui leur sont offertes à chaque pas, il y en ait encore tant qui sachent résii-ter!

Je me souviens qu'un soir de carnaval je passais dans une rue où chaque maison résonnait du son des instruments; partout on dansait, on chantait, on entre-choquait les verres ; un brillant équipage stationnait devant une porte.

Deux jeunes femmes de ce gai monde sortirent en riant de la maison et s'élancèrent dans la voiture : on allait au bal de l'Opéra... Et h côté de celte maison, tout près de cette séduisante apparition, se tenait appuyée contre la muraille, une lanterne à la main, une enfant de seize ans, ravissante de beauté sous les haillons qui la couvraient, et qui venait d'interrompre sa recherche auprès de la borne pour regarder les deux déesses! Puis le coupé parti, elle se remit à la besogne sans pousser un soupir! Quel contraste !... et la pauvre fillesesera peut-être couchée sans souper! Et sa hideuse profession, et l'éclat des jeunes femmes qu'elle vient de voir n'ont pas fait naître en elle une comparaison qui l'émut ou l'attristât...

Eh bien! à Paris, on les compte par milliers ces pauvres filles honnêtes, et la statistique nous enseigne que celles qui peuplent les lupanars et les rues du quartier de la foliesoi.t rarement de Paris... C'est un hommage que je veux rendre à ces pauvres créatures dans le cœur desquelles on retrouve, quand on veut bien les chercher, les plus nobles sentiments.

A Paris, la condition des ouvrières n'est pas meilleure que dans les autres villes. Là, toutes les branches de l'industrie sont représentées, et les femmes y trouvent de l'emploi. Les chapitres consacrés par M. Simon à la description des petits métiers à l'aiguille est d'un vif intérêt. Il y a même quelques pages qui consolent dans ces chapitres. On y trouve des ouvrières qui peuvent vivre et manger presque à leur appétit! Les fleuristes, les modistes, les couturières en robes, à la condition d'être à peu près des artistes, gagnent jusqu'à 3 et 4 francs par jour, et cela pendant au moins huit mois de l'année, après quoi vient la morte saison.

Les séductions qui entourent l'ouvrière parisienne n'ont pas échappé à M. Simon, il en tient compte, tout en énumérant les tristes conséquences des écarts si fréquents de la pauvre fille.

Et pourtant c'est à Paris encore que la jeune ouvrière a conservé la plus grande somme de dignité. A Paris, il n'est pas de famille de pauvres gens qui consentit à faire de sa fille une servante. Non, elle sera ouvrière aussi, elle aura sa vie de pauvreté, ses jours et ses nuits de travail et de veilles : elle périra à la peine peut-être, mais elle ne servira pas. C'est à Paris plus qu'en aucune ville du monde que le pauvre sait établir une distance énorme entre le travail et les services personnels. La couturière, la jeune lingère de Paris pleurerait ses larmes les plus amères si elle se vojait contrainte à entrer en service!

Les tableaux que nous venons de retracer sont bien tristes. Eh bien! nous trouvons, dans nos propres souvenirs, quelque chose qui nous parait, au point de vue moral, plus triste encore dans ce qui existait à Sheffield il y a quinze ans à peine. .

Shefîield est, en Angleterre, le centre de la fabrication des aiguilles. L'appoiutage de ces aiguilles est un travail facile : il était, il est encore confié à des enfants.

L'ouvrier prend une quantité de fds d'acier coupés de longueur, il présente ces fils ensemble à une meule sèche qui tourne rapidement, et par un mouvement de la main, il fait tourner les fds contre cette meule de façon à ce qu'ils restent ronds, se polissent, puis s'appointent. Or, les particules d'acier imperceptibles qu'enlève la meule en tournant, remplissent l'air de l'atelier, et bientôt les poumons se perforent.

La vie de ces enfants n'allait guère au delà de vingt à vingt-cinq ans!

Et les pauvres êtres étaient tellement façonnés à cette destinée, qu'ils n'y pensaient que comme nous pensons à notre mort naturelle, et ils vivaient en conséquence. Toutes les promesses que la nature a faites à l'esprit et à la bète, ils semblaient par instinct vouloir en hàier l'accomplissement. On y voyait des ménages où les deux pauvres créatures ensemble comptaient à peine trente ans.

La science est venue porter enfin un remède à cet horrible état de choses. Mais que de pauvres enfants immolés!

M. Simon croit que la femme de campagne, la femme du cultivateur est moins à plaindre que celle des villes, que son sort est moins précaire que celui de l'ouvrière. Il a raison : la paysanne vit de la vie de famille, et la vie de famille, il l'affirme lui-même, sera toujours pour la femme la vie normale. C'est là que doit tendre la civilisation, et pour moi, je l'avoue, je n'ai jamais consenti à discuter les travaux de la femme et le salaire de l'ouvrière que comme expédient faisant face aux tristes nécessités du moment. Aussi ai-je applaudi de toutes mes forces à la belle imprécation de Michelet, que rapporte M. Simon dans sa préface : « L'ouvrière! mot impie, sordide, qu'aucune langue n'eut jamais, qu'aucun temps n'aurait compris avant cet âge de fer, e! qui balancerait à lui seul tous nos prétendus progrès! »

En Angleterre, la civilisation a longtemps marché dans la voie que nous appelons de nos vœux. Partout, même dans la boutique, la besogne était dévolue aux hommes. Les mœurs anglaises y contribuent au reste puissamment, et plaise à Dieu qu'elles y persévèrent I

Là, la mère nourrit invariablement son enfant, et lorsqu'une famille s'accroît d'un enfant au moins tous les deux ans, on conviendra qu'il existe, en dehors des soins du ménage, bien peu de loisir à la mère de famille. « La tache d*une femme n'est jamais finie. « Tel est pour la mère de famille le proverbe anglais. Où donc trouverait-elle du temps pour devenir ouvrière?

En France, à Paris surtout, il n'en est malheureusement pas ainsi. La femme riche, la femme de loisir, y est presque toujours en même temps femme déplaisir. Son premier sentiment, lorsque la Providence féconde son sein, c'est de déplorer sa position; sa deuxième pensée, c'est de chercher bien vite une nourrice qui la débarrasse. Aussi quel reproche adresser à celle qui, moins heureuse, envoie loin d'elle ses enfants, s'en sépare absolument pendant quatre ou cinq ans, dans le but, qui parait louable assurément et qui pourrait paraître une excuse, d'aider son mari au magasin, au comptoir, à la boutique!

N'y eûl-il dans la vie anglaise que cette coutume, elle suffirait pour attester une supériorité incontestable, et il me semble que si un extrait bien fait de l'effrayante statistique de la mortalité des enfants ainsi envoyés en nourrice par la mère parisienne était mis sous les yeux de celle-ci, elle réagirait contre l'habitude, contre le vœu du mari peutêtre, et ne pourrait s'empêcher de remarquer qu'entre sa conduite et celle des Chinois qui tuent leurs nouveau-nés, il n'y a que la différence du tout aux trois cinquièmes !...

La femme de campagne est plus heureuse, parce que, en définitive, le paysan est plus heureux que l'ouvrier des villes. Il est remarquable que ce soit le travailleur des champs qui ait le plus gagné à la révolution. Par la division des grandes propriétés, par l'acquisition qu'il a faite de son lopin de terre, il a résolu pour lui ce problème si grave du salaire, il s est assuré le sien. Arrivent les secousses politiques, la rareté même des subsistances, et à leur suite les chômages des ateliers, la misère, la famine, la mort, le paysan a toujours sa subsistance assurée; meilleure ou plus mauvaise, abondante ou restreinte, selon les temps, selon les lieux, le soleil et la pluie, mais jamais absolument nulle. — Est-il donc surprenant que le paysan fasse peu d'usage de la réflexion ? — 11 n'a pas les angoisses de l'ouvrier de la ville en se couchant, il sait qu'il a encore son morceau de pain pour le lendemain: il dort sans inquiétude.

Ce. n'est pas partout cependant que la femme du paysan jouit de ce bonheur relatif. 11 est des pays, même en Fiance, où la pauvre femme n'est guère qu'une bête de somme traitée comme telle par le mari. Dans les Pyrénées, par exemple, il est toute une contrée où les ouvrages où la force musculaire seule est nécessaire sont dévolues à la femme et à la tille.

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On la voit revenir de la forêt portant sur sa tète un fardeau de 40 à 80 kilogrammes, tandis que le mari la suit noblemmt, sa cognée sur l'épaule. Dans ces montagnes, le fumier se porte dans une hotte. Un prétendant à la main d'une belle et grosse servante priait la maîtresse de hâter le mariage, attendu que le temps de fumer était arrivé, et que les épaules de sa future lui devenaient indispensables.

Ces mœurs viennent évidemment des Arabes, dont les Catalans semblent descendre. Hâtons-nous de dire qu'à mesure que la richesse s'accroît, ces mœurs barbares cessent ou se modifient. Ainsi, il est en ce pays une vallée fort remarquable, peuplée de vingt-deux villages et qu'on nomme la Cerdagne : là les femmes sont respectées, et jamais on n'en rencontre une, vaquant à quelque occupation qui lui laisse les mains libres, qui ne les emploie à tricoter : tricoter, pour elles, c'est exister. Les habitants de la Cerdagne sont marchands : ils émigrent dans le Nord et reviennent, les uns chaque année avec un petit pécule, les autres quand leur fortune est faite. Le frottement les a civilisés.

Le chapitre que M. Simon consacre aux machines à coudre est rempli d'intérêt.

Ce n'est certes pas à nous à médire des machines ; si les machines faisaient un jour tout l'ouvrage du genre humain, le genre humain reviendrait à l'âge d'or, il jouirait et contemplerait.

Mais il n'est pas possible d'ignorer que si la machine tient sa promesse, si elle donne le produit à plus bas prix que l'ouvrier, ce dernier doit en éprouver un dommage immédiat. En vain on dit que le produit se multipliera, et que l'ouvrier finira par devenir lui-même consommateur, qu'il ne faut pas s'arrêter à ces misères d'un jour, qu'il faut ne voir que l'avenir...

Mais, en vérité, sommes-nous donc sur un champ de bataille pour entendre préconiser ainsi la théorie de tombe qui tombe? S'agit-ii de conquérir un royaume, de venger une injure nationale, de renverser un gouvernement odieux? Me sommes-nous pas en société? Ne sommesnous pas tous associés solidaires, à un degré ou à un autre, dans nos efforts pour vivre et progresser? Et c'est au milieu de ce progrès auquel tous ont contribué par l'impôt qu'on ose tenir un pareil langage!

Mais, au nom de la liberté elle-même, au nom de l'égalité des charges, le pauvre ouvrier déclassé n'a-t-il donc pas le droit de vous dire: « J'ai contribué à l'accroissement du capital accumulé dans les sciences et les arts; j'ai contribué à la dotation de vos écoles, à la fondation des cours publics, au salaire des professeurs! C'est cet ensemble de dépenses utiles à tous qui a permis à un inventeur de fouiller dans les arcanes de la science et d'y puiser les éléments de son invention, et vous prétendez que je suis sans droits pour réclamer, que je dois me résigner à mourir! Et à quoi bon alors me suis-je associé à vous pour vivre sous une mérm loi, d'une vie nationale commune, ou ce qui revient au même, d'efforts communs? Vous êtes profondément injuste, et la science économique elle-même prononce votre condamnation, au nom de la justice et de la production des richesses. »

Qu'est-ce donc, après tout, que cette civilisation do'nt nous nous gloi'ifions,quc cette science de la production, sur laquelle nous avons pâli, si la vie actuelle du travailleur, celle de la femme surtout, est un état normal ? Quoi! il faudrait prendre son parti de ces misères et n'y chercher d'autres remèdes que la charité, que la bienfaisance des riches, que l'aumône de l'État! Quoi! la jeune femme ne pourrait arriver à vivre dans un tel monde que par un travail forcé, et à l'aisance que par la prostitution? Et moins bien partagée que les êtres inférieurs, que le bison des savanes de l'Amérique ou le chamois des Alpes, elle ne saurait trouver l'été et sa prodigue abondance après l'hiver et ses privations?

Non, cela n'est pas possible, cela n'est pas, parce que cela est injuste, et pour ma part je le crois fermement. Turgot se trompe quand il déclare que le salaire de l'ouvrier est nécessairement restreint à ce qui lui est strictement nécessaire pour vivre. Si les innombrables entraves apportées par les siècles au développement du travail ont fait apparaître le fait comme inévitable, il y a longtemps que la science a démontré, par la théorie du salaire, que l'état énoncé par Turgot n'est qu'un effet circonstanciel, que tout travail laissé libre donne un excédant, et que cet excédant seul a constitué le capital social. — Si la théorie n"est pas encore le fait, c'est que la liberté n'a nulle part encore porté sa moralité, son action ; c'est que son absence a faussé la répartition, car tout est là. Si, pour le vulgaire, la liberté n'apparaît pas encore comme la sauvegarde absolue du travailleur, c'est que la liberté, après des siècles de monopole, d'abus de la fores et de privilège, trouve, lorsqu'elle pénètre enfin par quelque fissure, dans ce monde étroit et égoïste, les uns forts et préparés, les autres faibles et nus. C'est que cette'liberté tardive, qui jette un jour les hommes au hasard au milieu des rigueurs de l'hiver, est encore et pour longtemps un privilège pour ceux qui sont couverts. Est-ce à dire pour cela que la liberté ait tort? Non, car le remède est en elle, en elle seule.

Le livre de M. Simon est une enquête faite avec une grande intelligence sur la condition de l'ouvrière. 11 serait à souhaiter que l'administration se décidât à provoquer une enquête officielle sur tous ces faits. Il en est assurément auxquels son intervention pourrait apporter un remède, et nous ne sommes pas tellement partisans du laisser-faire, que nous voulions distraire du domaine de la justice des faits dont quelquesuns sont prévus par notre Code. Arrêtons-nous ici. Chacune des pages du livre de M. Simon appel

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