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lerait un volume de réflexions. L'auteur, qui a profondément médité sur ces graves questions, n'y trouve, hélas! pas plus que nous de solution actuelle. La peinture qu'il fait des associations de secours mutuels, celle de la condition de certaines ouvrières qui travaillent au sein de la famille, consofent un peu. Le vœu qu'il forme de voir les mœurs s'épurer, la vie de famille préconisée, l'humanité des patrons plus générale, sont des vœux que nous faisons aussi de grand cœur; mais, si cette absence de mœurs, cette dégradation qu'il s'etfraie de voir exister et progresser, n'existe chez les ouvrières que comme conséquence de la misère et de l'insuffisance des salaires, ne progresse que par la progression des souffrances physiques, que peuvent les exhortations de l'homme de bien?...

Finissons comme nous avons commencé. Le livre de M. Simon est un long gémissement poussé par un homme de cœur et de talent.

Hippolyte Dossard.

ÉCONOMIE RURALE DE LA FRANCE

DEPUIS 1789

(2' édition.)

PAR M. LÉONCE DE LAVERGNE, MEMBRE DE L'iHSTITET (1).

Qu'était-ce que la France révolutionnaire de 1789? Quels principes concernant les personnes et les biens a-t-elle inaugurés, ou du moins a-t-olle fait triompher dans nos sociétés modernes? Qu'a-t-elle fait plus spécialement pour l'agriculture? Voilà ce que M. Léonce de Lavergne avait à rechercher et à dire pour s'acquitter de la mission que lui a confiée l'Académie des sciences morales et politiques dont il est un des membres les plus compétents en matière d'économie rurale.

Et cette mission nous a valu un nouveau livre où l'auteur, pour se conformer à l'esprit même de son programme, a dû interroger tout à la fois les faits politiques, les faits économiques et les faits agricoles qui ont précédé, caractérisé et suivi la Révolution de 1789, considérée dans ses rapports avec notre situation rurale actuelle. Le champ d'études était donc immense; il embrassait les plus grands événements de

(1) Paris, Guillaumin et Ce. 1 vol gr. in-18.

notre histoire nationale, et, malgré cela, il fallait faire un petit livre dans lequel l'agriculture occupât la scène principale. Voyons comment M. de Lavergne s'est acquitté de sa difficile mission au triple point de vue de l'écrivain politique, économiste et agricole.

I

Dans sa partie politique, le nouveau livre de M. de Lavergne apparaît dès ses premières pages comme un hommage rendu aux principes de 4789. A cette date mémorable, tout était au mieux; les privilégiés de l'ancien régime eux-mêmes renonçaient volontairement à leurs prérogatives, et, sur le trône de France, se trouvait un monarque prêt à sanctionner toutes les grandes mesures réclamées par l'opinion publique. La nuit du i août 1789 avait consacré tout un nouvel ordre de choses: c'était l'abolition du servage, des maîtrises, des jurandes, des pensions obtenues sans litres, des justices seigneuriales, de la vénalité des offices, des droits exclusifs de chasse, de garenne et de colombier, des privilèges de ville et de province; c'étaient le rachat des dîmes, l'égalité devant l'impôt et devant la loi, l'admissibilité de tous les citoyens aux emplois civils et militaires. En un mot, le régime féodal recevait les derniers coups, et désormais tout conviait la France au régime de la paix, de la justice et de la liberté. C'était presque l'âge d'or.

L'auteur de VÉconomie rurale de la France appartient, nous le répétons, à cette classe d'esprits libéraux qui ont voué toute leur admiration à ce glorieux millésime de 1789. Mais, comme si ce n'était pas là un rêve d'honnête homme, l'éminent écrivain aurait désiré que la Révolution française, dans l'intérêt même de ses principes, restât pure de tout excès. On voit qu'il aime les nobles travaux et les luttes fécondes de la paix; car à peine aborde-t-il la période de 1793, qu'il entre dans le rôle de critique sévère pour ne quitter ce rôle qu'à l'époque de la Restauration. Toutefois, la belle époque du Consulat fait exception, et c'est avec un vrai plaisir d'agriculteur que M. de Lavergne rappelle ici le nom du ministre Chaptal. De 1815 à 1848, M. de Lavergne est sur son terrain, il retrouve sa France parlementaire en paix avec le monde, sinon avec elle-même; il se plaît à redire les progrès de notre population, de notre industrie, de notre commerce. La plus grande époque pour l'agriculture française, dit-il, est comprise entre 1815 et 1847, car c'est le temps où notre pays a joui le plus complètement de la paix intérieure et extérieure et des bienfaits de la liberté politique.

Survient 1848, l'étoile de la France de M. de Lavergne pâlit ; la situation s'assombrit : nouveaux regrets, nouvelles inquiétudes. La nouvelle France agricole, industrielle et commerciale, si vigoureusement constituée sous le régime parlementaire, s'eflace devant la guerre civile et la guerre étrangère; la population se ralentit dans sa progression, l'aisance moyenne s'abaisse, les campagnes voient s'éloigner les bras et les capitaux, qui se concentrent de plus en plus dans les villes, attires qu'ils y sont par la contagion du luxe, et surtout par la centialisalion des dépenses publiques.

Telle est, en abrégé, la manière dont M. de Lavergne, remontant des effets aux causes, caractérise chacune des grandes périodes historiques qui ont suivi 4789. Son livre est donc la glorification de la paix et la condamnation de la guerre. C'est une protestation contre les excès de la Révolution, contre les interminables guerres de l'Empire, contre la centralisation administrative, contre les gros impôts, contre les grosses armées, contre les prodigalités budgétaires en faveur des grandes villes, contre les restrictions apportées au commerce extérieur. En revanche, c'est une apologie du gouvernement parlementaire, parce que, d'après l'auteur, ce gouvernement est une garantie d'ordre et de liberté, une garantie d'économie et de bonne administration des deniers publics, une garantie enfin d'application des principes de 1789.

Certes, il n'est personne qui mette en doute les bienfaits de la paix, surtout quand il s'agit, comme c'est notre mission, notre devoir, notre intérêt, d'améliorer sérieusement le sort du grand nombre. 11 n'est personne non plus qui, de sang-froid, ne regrette et ne flétrisse les violences, les crimes, les exactions que la sanglante période de la Terreur a commis au nom du salut public. Il n'est personne enfin qui ne blâme les guerres de l'Empire en ce qu'elles ont eu d'excessif. Mais, en dépit de tous les chiffres de statistique, s'ensuit-il que la prospérité matérielle dont ajoui la France de 1815 à 1847, soit une preuve de la pacification des esprits pendant cette période? S'ensuit-il que le silence du canon ait été le silence des passions? S'ensuit-il enfin que l'ère des révolutions fût à jamais fermée? Hélas! notre histoire contemporaine repousse un pareil optimisme. Elle nous montre la France vaincue, désarmée, foulée aux pieds par la double invasion de 1814 et de 1815. Et tandis que, dans quelques salons, on se réjouit de la paix réparant les désastres des longues guerres, on conserve dans les chaumières, dans les ateliers, le souvenir de nos modernes temps héroïques; on frémit au moindre chant populaire célébrant la gloire de nos armées de la République et de l'Empire. On dirait deux mondes en présence dans les mêmes frontières: l'un qui revient de l'exil sans avoir rien appris; l'autre qui, après avoir payé largement sa dette à la patrie, ne veut pas que la France de 1789 soit la vaincue de 1815. Gouvernez donc un pays avec de pareils éléments! Les réactions amènent toujours les révolutions, et c'est ainsi que la terreur blanche et les lois sur le droit d'aînesse, sur le sacrilège, sur ou plutôt contre la presse, et tant d'autres encore, ont fait rendre à l'étranger un gouvernement que l'étranger avait imposé à notre pays par la force des baïonnettes.

A ne consulter que la statistique, il fut bien prospère le gouvernement de juillet 1830 !... Et cependant, malgré d'excellentes intentions, il n'est plus!... Évidemment c'est que, malgré son état de paix avec les grandes puissances européennes, il n'a point résolu à l'intérieur le problème de la pacification des esprits; c'est qu'il n'a pas compris que l'heure de la souveraineté nationale était arrivée; c'est que, soutenu par les classes moyennes, il n'a pas voulu faire place aux classes populaires, qui, elles aussi, voulaient exercer le droit de suffrage. Comme tous les principes, ceux de 89 entraînent leurs conséquences, et, parmi ces conséquences, il est évident que l'affranchissement du tiers état, c'était, dans un prochain avenir, l'adoption du suffrage universel. La révolution avait été faite contre les privilèges politiques; il était d'une politique prévoyante, conservatrice, de faire cesser, au plus tôt, les griefs des classes ouvrières déshéritées contre les classes moyennes exerçant le monopole du droit électoral. Dans un pays d'égalité civile, tout privilège politique ne peut être et n'est réellement qu'un germe de dissensions entre ceux qui jouissent et ceux qui ne jouissent pas. Et ce qui est pire, c'est qu'un gouvernement de minorité, un gouvernement de pays légal, ne peut être qu'un gouvernement mal renseigné, mai conseillé, mal défendu. Il règne nécessairement par et pour le petit nombre. Et quand, froissé, irrité par des résistances aveugles, le grand nombre intervient, c'est une révolution.

La France ne veut donc plus de gouvernements exclusifs, que ces gouvernements reposent sur le bon plaisir, sur le sabre, sur le clergé, sur la bourgeoisie. Toutes ces expériences ont été faites, et la preuve qu'elles ne pouvaient pas être la base d'une prospérité durable, c'est qu'elles ont avorté. En France, il n'y a de solide désormais que ce qui s'appuie sur le principe de la souveraineté nationale et sur l'instruction du peuple des villes et des campagnes, parce que, seul, un pareil gouvernement est fort contre les faux prophètes qui trompent le peuple et contre les courtisans qui trompent les rois.

Quand on interroge l'histoire, ce doit être pour en tirer des leçons utiles au présent. J'admire donc, avec M. de Lavergnc, la prospérité matérielle de la période commencée en 1815 et terminée en 1848; mais je crois que, malgré le million d'hommes qu'il a consommés dans ses guerres, le premier Empire n'a pas été sans réagir heureusement sur cette période de paix. En somme, l'Empire a écrit de belles pages dans notre histoire civile. Intermédiaire entre deux mondes qui ne se comprenaient pas, qui se combattaient même, il a promulgué des Codes et institué un système d'administration qui suffiraient à sa gloire. On lui doit la réconciliation, au moins sincèrement tentée de sa part, entre 2« Série, T. xxx. — 15 avril 1861. 7

l'Église et l'État. Il a créé l'Université, encouragé les sciences, relevé les finances et le crédit, jeté les bases de grands travaux publics. Ce qu'il a fait pour l'égalité est énorme. Malheureusement pour la liberté, c'était un gouvernement de lutte à l'intérieur comme à l'extérieur; il fallait qu'il fût militaire, militaire pour défendre les conquêtes de 1789 contre les manœuvres souterraines des partis, militaire pour que notre drapeau national eût l'honneur d'inaugurer ces principes dans l'Europe entière. La Restauration surtout serait ingrate si elle oubliait que c'est à la crainte salutaire qu'inspirait la grande armée de l'Empire, qu'elle a dû en grande partie de s'installer et d'élever la voix dans le fatal congrès de Vienne.

Que la statistique nous montre un second -déclin ou, ce qui est plus exact, un second ralentissement agricole, industriel et commercial, dans la période agitée de 1848 à 1859, il y aurait puérilité à nier l'évidence des chiffres; mais ce n'est pas sous bénéfice d'inventaire qu'un gouvernement peut accepter l'héritage de ses devanciers, et celui-Ia n'est pas toujours l'auteur d'une révolution ou d'une guerre, qui prend le fusil ou tire le canon. Une certaine classe pouvait être satisfaite avant 1848. Pourquoi donc n'a-t-elle pas défendu et sauvé le gouvernement de son choix? Pourquoi n'a-t-elle pas arrêté et contenu le flot populaire, en lui montrant les tableaux de nos importations et de nos exportations? C'est, à coup sur, que ces arguments n'auraient pas suffi; c'est que d'autres aspirations étaient à satisfaire; c'est que, plus l'industrie avait aggloméré les populations ouvrières, plus elles étaient devenues une puissance avec laquelle il était prudent de compter désormais. Bref, et comme le disait il y a longtemps M. Michel Chevalier dans son Court d'économie politique au Collège de France : « Il s'agissait de compléter, sous les auspices de la paix, l'émancipation de la seconde moitié do tiers état, des classes ouvrières des villes et des campagnes, n Le gouvernement de 1830 s'y refusait, il a succombé; et nous disons qu'il fut, par cette résistance même, le grand fauteur de la révolution de 1848 et des premiers événements qui l'ont suivie. Un peuple en révolution n'est plus un peuple de travailleurs : c'est un peuple éminemment accessible à tout co qui chatouille son amour-propre de somerain; il a vaincu, il ne reculera devant rien pour manifester sa puissance, et ceuxlà, par conséquent, étaient sûrs d'être les bien-vernis qui, les premiers, parieraient au peuple souverain de déchirer les traités de 1815 et de replacer la France à la tête des grandes nations.

Telle a été la France de 1789 à 1859. Elle a ensemencé l'avenir plus qu'elle n'a joui du présent. Et ils se trompent étrangement les hommes modérés qui, au souvenir de notre longue période de paix de 1815 à 1848, croient que les gouvernements de cette période de prospérité matérielle étaient appelés, comme on disait souvent alors, à fermer l'ère

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