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des révolutions. La vérité, c'est que la Révolution de 1789 ne pouvait enfanter la liberté qu'après avoir achevé l'œuvre difficile de la pacification des esprits, et quand on se rappelle les résistances qu'elle a dit vaincre partout, au dedans comme au dehors, pour soumettre des minorités plus ou moins ouvertement hostiles, il est bien difficile d'admettre qu'elle pouvait ne pas recourir aux armes. Mais, en résumé" et malgré les dernières fautes, malgré les derniers excès de l'Empire, c'est la Révolution armée qui est restée maîtresse du champ de bataille'; c'est elle qui a promené notre drapeau victorieux dans toute l'Europe; c'est elle qui, partout sur son passage, a réveillé les peuples et les rois] dans le sens des principes do 1789; c'est elle, enfin, qui, après avoirinspiré une crainte salutaire, a permis à la France de jouir de la longue paix de 4815 à 18i8, et de développer, en même terni» que ses forces productives, cet esprit libéral qui est désormais trop français pour qu'il n'ait pas la durée de nos plus belles gloires nationales.

M. de Lavergne a écrit de bonnes lignes contre les excès de la centralisation administrative, et il a eu raison, car la centralisation excessive, c'est ou l'État révolutionnaire lui-même, ou le pouvoir contesté et s'organisant pour la défense. Au contraire, la centralisation modérée, c'est l'état de paix, c'est le pouvoir enraciné dans le pays, c'est la confiance entre les gouvernants et les gouvernés.

Or, l'agriculture, cette industrie des populations dispersées mais les plus nombreuses, l'agriculture progressive est nécessairement l'un des grands instruments de la décentralisation, car c'est elle surtout qui doit en ressentir les effets les plus directs. M. de Lavergne a fait, à ce sujet, une comparaison qui doit nous donner beaucoup à réfléchir. Il n'y à pas, a-t-il dit, de pays plus un, comme esprit national, que l'Angleterre, et il n'en est pas non plus qui soit moins centralisé, qui laisse plus d'activité administrative, plus d'impôts à dépenser dans les diverses localités. 11 n'y a pas, ajoute-t-il comme contraste non moins significatif, de pays plus centralisé que l'empire d'Autriche, et il n'en est pas de moins un. Et puis, aujourd'hui, notre unité nationale est faite; le pouvoir est fort; il est temps de donner plus de vitalité à la commune, au canton, au département. Dans ces réformes administratives, nous irons droit aux campagnes, aux populations rurales qui ont assez fait pour la cause de l'ordre, pour que, par reconnaissance non moins que par prévoyance, on fasse quelque chose pour les libertés locales. L'agriculture attend ce bienfait; elle a beaucoup payé pour la splendeur des villes; elle demande le budget de la commune et du canton pour changer la face de nos campagnes.

II

Autant il m'en a coûté de me séparer de M. de Lavergne en ce qui touche certaines appréciations politiques sur la révolution de 89, autant j'éprouve un véritable plaisir à me retrouver en parfait accord avec une aussi grande autorité en ce qui concerne les questions économiques. Ici, M. de Lavergne sème la liberté à pleines mains; ici, mais tout en ménageant les transitions, il est franchement révolutionnaire contre les abus, contre les restrictions, contre les petites réglementations. Je suis donc tout consolé; l'indépendance même de mon langage dans la critique me donne le droit de le louer sans réserve, quand ma conscience me dit qu'il doit être loué.

Il fut un temps, et M. de Lavergne le rappelle, où notre pauvre agriculture avait à recevoir des ordres de tout le monde. Les uns lui prescrivaient ses assolements, les autres mettaient ses greniers sous le séquestre, d'autres encore fixaient le prix de vente de ses produits, d'autres, enfin, lui désignaient ses marchés en dehors desquels elle n'avait pas le droit de vendre. Tout alors était officiel : il y avait une culture par ordre supérieur. Mais, en même temps qu'on commandait de produire, on commandait aussi de conserver, de nourrir le gibier qui dévorait les récoltes auxquelles on attachait cependant tant de prix.

En ce temps-là se formait ce qu'on appelait alors la petite secte des économistes, gens importuns, s'il en fut, en certain monde, car ces gens-là disaient de rudes et désagréables vérités, et ils étaient de connivence avec les philosophes et les encyclopédistes. Cette petite secte, cette infinitésimale minorité de la veille, c'est elle cependant qui, de concert avec tous les libres penseurs, a préparé les plus grands événements dont la révolution de 1789 fut la puissante manifestation. Liberté de culture, liberté d'industrie, liberté de commerce, les économistes ont tout demandé, et, en France, ils ont, sinon tout, du moins presque tout obtenu. Mais, il faut en convenir, depuis l'époque où, détruisant les douanes intérieures, on a inauguré la liberté du commerce de province à province, jusqu'à l'époque toute récente où l'on a reconnu la nécessité de commercer librement de nation à nation, la lutte a été vive et de longue haleine. On admettait que l'agriculture avait recueilli de très-grands avantages de la suppression des douanes provinciales, et quand il s'agissait des douanes internationales, on niait la similitude d'intérêts: on parlait d'inondation étrangère, d'agriculture nationale sacrifiée, d'anglomanie, et que sais-je encore?

M. de Lavergne a eu l'honneur d'être l'un des courageux porte-drapeaux de cette phalange d'économistes qui ont lutté contre ces préjugés en vertu desquels les peuples étaient antagonistes, tandis que, dans leur mutuel intérêt, ils doivent être solidaires. Toujours fort de l'autorité des chiffres, il a fait voir que la France agricole est plutôt un pays d'exportation qu'un pays d'importation, et que, par suite, loin de redouter la concurrence étrangère, en ce qui touche les produits du sol, elle ne peut que profiter des avantages d'exportations constantes en Angleterre.

On trouvera, dans VEconomie rurale de la France depuis 1789, d'excellentes idées sur l'utilisation des communaux, sur les effets de la loi du partage égal, sur le régime dotal, sur l'impôt des mutations, sur les impôts en général, sur les voies de communication. Mais, plus on lira cet ouvrage, plus on reconnaîtra avec son auteur que la seule conquête vraiment importante qui reste à faire pour notre agriculture, c'est une meilleure répartition des dépenses publiques, car c'est quelque chose qu'un budget de plus de deux milliards à dépenser chaque année. Avec un pareil levier, on déplace les populations à volonté, pour ainsi dire. Ceux qui n'ont que leurs bras à offrir viennent dans les grands chantiers de travaux publics; ceux qui sont atteints ou séduits par le service militaire viennent dans les villes de garnison; ceux qui, par leur fortune même, paraissent libres de choisir leur résidence, viennent où se portent les grandes agglomérations humaines, parce que là surtout, et indépendamment des moyens de faire parfois prompte fortune, abondent les plaisirs et les jouissances faciles. Et c'est ainsi que les populations et les richesses sociales se répartissent inégalement. Et c'est ainsi qu'aux jours de crise alimentaire, les populations, habituées à la toute-puissance du gouvernement, lui demandent du pain à bon marché et du travail bien payé.

Doute-t-on de ces dangers? Conteste-t-on ces résultats? Alors, qu'on remonte à la source du bien comme du mal. M. de Lavergne a exploré la France tout entière, région par région, et ce qu'il y a trouvé de contrastes, de souffrances, de bien-être, d'améliorations à réaliser, il nous 'l'a dit. Suivons-le.

111

Voici d'abord la région du Nord-Ouest, la plus riche de toutes, celle qui comprend Paris. Là s'est condensée notre population la plus laborieuse, la plus entreprenante; là surtout sont les routes, les canaux, les chemins de fer. Là se sont groupées en plus grand nombre les villes les plus industrielles. Là, enfin, le trésor public a prodigué ses faveurs de toutes sortes. Il n'est pas étonnant que l'agriculture, surexcitée par toutes ces causes, ait acquis un très-haut degré de perfection dans cette contrée célèbre. Céréales, betteraves à sucre, plantes oléagineuses, prairies artificielles, chevaux, bêles bovines, troupeaux de bétes à laine, tout, ici, est marqué au coin du progrès le plus avancé. Nulle part ailleurs, n'abondent les plus gros capitaux d'amélioration et d exploitation du sol, les engrais appliqués à haute dose, les grosses récoltes, tes gros profits agricoles. Entre toutes les subdivisions de cette belle région, brille surtout la Flandre, vieux pays de libertés locales et berceau des meilleures méthodes d'agriculture, sans en excepter même la plupart de celles qui ont fait l'illustration de l'Angleterre.

Au second rang d'importance comme richesse agricole, se présente la région du Nord-Est qui est déjà loin du caractère d'homogénéité particulier au Nord-Ouest. Il y a loin, en effet, de l'opulente Alsace, rivale de la Flandre, à la Champagne crayeuse qui, dans le langage populaire, porte le nom plus expressif de Champagne pouilleuse. Il y a loin aussi des montagnes du Jura et des Vosges aux coteaux de la Bourgogne. Les forêts sont en nombre, la mer ne baigne aucun point de la région; les voies do communication n'y sont pas très-multipliées. Mais les grands établissements militaires, entretenus pour la défense générale de l'Etat contre les invasions par la ligne du Rhin, viennent faire compensation, car il est certain qu'ils ouvrent de larges débouchés aux produits du pays. Les fameux vins de Champagne et de Bourgogne sont aussi pour beaucoup dans la richesse rurale de cette région qui, autrefois, a dû l'essor de son agriculture à la division du sol, mais qui, d'excès en excès de ce genre, en est arrivée aujourd'hui à l'émigration presque forcée. C'est probablement en présence de ce mal que M. de Lavergne a écrit ces lignes qui sont un avertissement à méditer : « Le morcellement excessif a ses inconvénients, et les avantages de la grande culture commencent à frapper les esprits, à mesure que les débouchés s'élargissent. »

Baignée par la mer qui lui ouvre de larges débouchés agricoles, la région de l'Ouest a toute sa moitié méridionale placée sous le climat de la vigne. Elle est appelée à devenir une contrée essentiellement pastorale, car l'herbe et le bétail y prospèrent ii souhait. Elle produira," en même temps, beaucoup de grains et quelque peu de bois. C'est elle qui possède le jardin de la France, la douce et agréable Touraine. C'est elle qui voit couler, la Loire, le plus grand, le plus beau des fleuves français. En ce moment, elle défriche ses landes et reboise ses plus mauvaises terres. On dirait, à voir ce grand mouvement agricole, que 'ce pays veut regagner le temps naguère perdu en guerres civiles ; on dirait, et ce serait voir juste, que l'agriculture est devenue le terrain neutre où tous les anciens partis, ramenés au sentiment d'une dignité mieux comprise, cherchent à conquérir par le travail, par les services rendus au pays, des titres et des moyens d'influence, que le travail peut seul donner désormais. Aux plus méritants, l'avenir; telle est

la devise de tous ces pionniers agricoles de l'Ouest, et cette devise est bonne pour tout le monde : les mauvais gouvernements seuls la craignent, car elleamène des comparaisons qui leur sont préjudiciables. Mais les bons gouvernements l'aiment, car elle est le progrès, et dans l'émulation vers le bien, il est difticile que les plus grands adversaires eux-mêmes ne finissent pas par s'estimer.

Deux régions méridionales succèdent, par ordre de richesse, à la région de l'Ouest, et M. de Lavergne les désigne, la plus riche des deux, sous le nom de région du Sud-Est, et la moins riche, sousle nom de région du Sud-Ouest. On est, dans ces deux régions, sous le soleil du Midi; les cultures arbustives abondent : ici, la vigne, et là, dans le Dauphiné, le mûrier; dans la Provence, l'olivier ; dans le comtat d'Avignon, la garance; dans le comté de Nice, l'oranger et le citronnier. 11 y a aussi la belle et riche vallée de la Garonne avec ses champs de mais, de froment, de lin, de chanvre et de tabac; puis, comme contraste, les célèbres herbages du Charolais, les étangs de la Dombes, les plaines de sable et les dunes de la Gascogne, les versants dénudés des Alpes et des Pyrénées, les chênes-liéges, les oliviers et les makis de la Corse.

Quelle variété de productions! quelle source d'échanges! et que de solidarité commerciale entre cette France du Midi, cette France de la soie, du vin, des primeurs, et la France du Nord que tout convie à une abondante production de céréales et de bestiaux!... Les chemins de fer commencent a peine à souder ces régions si diverses, et déjà une immense révolution se manifeste par des symptômes qui frappent tous les esprits prévoyants. Et cependant, il y a, dans notre Midi, quelque chose de profondément triste pour nous: c'est le contraste que présentent les doux versants des Alpes; sur le versant oriental, c'est l'Italie avec les plus belles irrigations du inonde; sur de versant occidental, c'est, au moins sur beaucoup de points, la France avec la sécheresse d'une terre brûlée par le soleil sans que l'eau intervienne pour remplacer la misère par la richesse. Serait-il donc impossible à la France sous-alpine de jouir des bienfaits de l'irrigation à l'instar de la Lombardie et du Piémont? Telle n'était pa6 l'opinion de M. Auguste de Gasparin, car rien ne lui paraissait plus exécutable que la création de grands réservoirs, de lacs artificiels, qui, placés sur les versants de nos Alpes, auraient réservé, au profit des sécheresses de l'été, l'eau des hivers et de la fonte des neiges. Evidemment, ce projet mérite d'être mis à l'étude.

La région agricole la plus pauvre de toute la France, c'est celle du Centre, qui comprend les anciennes provinces de Sologne, Berry, Nivernais, Bourbonnais, Auvergne, Velay, Gévaudan, Marche, Limousin et Périgord. Pourquoi cette pauvreté relative'/ Vient-elle du climat

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