Images de page
PDF
ePub

Toutefois, l'ivrognerie, ce vice grossier et brutal, semble, depuis un certain nombre d'années, ne plus faire de progrès parmi les populations urbaines; sur plusieurs points même, il perd du terrain. On boit plus de café et moins de vin. Dans les grandes villes, et particulièrement à Paris, l'ouvrier quitte volontiers le cabaret pour l'estaminet; le billard l'y attire. L'économie n'y trouve pas toujours son compte; mais celui qui veut se confondre par les plaisirs comme par le costume avec la classe bourgeoise, a par cela même plus de souci de sa dignité. La création des débits de liqueurs, désignés sous le nom de caboulots, est plus regrettable à tous égards. L'administration a le devoir d'exercer sur ces établissements une surveillance active; il est fâcheux pour elle qu'elle ait endossé, par l'autorisation préalable, une responsabilité si onéreuse. Les mæurs feront mieux que les prescriptions (1); comme ce vice fait rougir l'homme qui a le sentiment de sa valeur personnelle, il est certain qu'il reculera à mesure que l'instruction et le bien-être étendront leurs conquêtes (2).

Le libertinage est plus difficile à déraciner. Si l'instruction et le bienêtre le combattent, la richesse le provoque, et la résultante de ces tendances contraires peut n'être pas toujours favorable au progrès de la moralité. L'agglomération dans les manufactures et dans les villes, le mélange trop fréquent de sexes dans les ateliers, la société journalière de femmes corrompues, l'exiguité du salaire, les chômages qui suppriment tout à coup les moyens d'existence, les puissantes séductions dont la richesse débauchée est armée contre la beauté pauvre, sont de grands périls pour la vertu de la femme.

Quand la religion et l'éducation morale de la famille n'ont pas élevé dans le cæur d'une jeune fille un rempart assez solide contre la tentation, il est souvent difficile qu'elle ne cède pas à l'espoir de vivre dans l'abondance par le plaisir, au lieu de végéter dans la pauvreté par le travail. L'imprévoyante se laisse éblouir par l'argent, les toilettes, les bals, quelquefois par la passion, et ne voit pas derrière l'hôpital. Les plus grandes villes sont à cet égard les plus mal partagées; les ouvrières y sont plus exposées que partout ailleurs, et de toutes parts, les femmes corrompues, ou cherchant à faire métier de la corruption, y affluent (3). Il est même le plus souvent

(1) Cependant la mesure ( 26 juillet 1860) qui élève de 50 0/0 le droit sur l'alcool est bonne à ce point de vue.

(2) Voir entre autres exemples des effets de l'ivrognerie dans la classe ouvrière, la monographie d'un carrier, d'un tailleurs d'habils, d'un débardeur. — Les Ouvriers des deux mondes, t. II, p. 66, 149, 188, 448, 460.

(3) « Moi qui ai une certaine expérience de la vie d'atelier, dit avec raison M. Corbon, et qui n'ai nulle envie d'être qualifié de moraliste, je inutile que le vice se présente à elle avec le cortege brillant de la séduction. Il y a d'infimes régions de la société où la fille ignore presque la pudeur, comme l'homme ignore sa dignité; on y vit pêle-mêle, et la virginité y cesse avant que paraisse la puberté (1). Bien au-dessus de ce bourbier, la jeune fille, dans la manufacture, a sous les yeux de mauvais exemples, une conversation d'ordinaire plus éhontée entre femmes qu'entre hommes et femmes, et, si elle n'est pas recherchée par quelque contre-maître, elle se donne à un ouvrier ou même le recherche, par vanité non moins que par plaisir, et pour être à la hauteur de ses compagnes (2).

Cependant, si on jugeait de la moralité de l'Angleterre par Liverpool, qui compte, par 50 habitants, une prostituée inscrite à la police, ou par Londres, qui renferme, disent quelques statisticiens, 50,000 et même 80,000 femmes perdues, on commettrait une grave erreur. Il en est de même en France. A Paris, le nombre des femmes inscrites reste aussi bien au-dessous du nombre total de celles qui se vendent chaque soir, et surtout de celles qui, d'une manière ou d'une autre, font métier de leur corps. Les plaisirs de la capitale, la foule des étrangers, des jeunes gens, des hommes de tout rang et de tout àge qui sont prêts à prodiguer l'argent pour satisfaire leurs appétits sensuels, entretiennent une nombreuse armée de filles perdues. C'est une vérité triste à dire que la débauche pullule à Paris, parce que Paris est le grand marché de la débauche, celui où les femmes trouvent le plus d'occasions de se vendre. Depuis que la population de Paris s'est si rapidement accrue, depuis que les chemins de fer y ont amené, de tous les points de l'horizon, riches et pauvres, que la richesse s'y est accumulée et que le luxe s'y est développé, il n'est pas étonnant que la débauche s'y étale plus effrontément. Mais sous ce rapport, Paris n'est pas plus la France que Londres n'est l'Angleterre ou Vienne l'Autriche: l'industrie manufacturière n'est pas responsable des désordres dans les grandes capitales de l'Europe. Ce ne sont même pas les enfants de ces grandes villes qui fournissent à la corruption son plus fort contingent; la masse est un ramassis de filles

vais plus loin ; je dis que si c'est un grand danger pour la jeune fille d'être jetée dans un atelier où les deux sexes sont mêlés, c'en est encore un non moins grand d’être jetée dans un atelier exclusivement féminin, à moins que, chose assez rare, cet atelier ne soit dirigé par une femme de tête et de cæur, bien résolue à évincer de chez elle touto . brebis galeuse. » (Le Secret du peuple de Paris, p. 164.)

(1) Voir, comme exemple, à ce sujet, un curieux procès de police correctionnelle au sujet d'un chiffonnier et d'une chiffonnière de Paris, qui avaient résolu de se marier. (Patrie du 5 octobre 1866.)

(2) Voir les ouvriers des deux mondes, t. III, p. 268, et t. IV, p. 366.

[graphic]

séduites ou naturellement portées au vice qui sont venues au rendezvous général chercher du pain ou des plaisirs.

La majorité appartient à la classe ouvrière, il est vrai. Les meurs sont loin d'être pures dans les campagnes ; mais le vice ehonté et les pourvoyeuses du vice y pénètrent moins facilement que dans les villes et dans les fabriques où la contagion de l'exemple leur prépare les voies: il n'y a guère que dans les hôpitaux des villes de fabrique qu'on trouve des filles infectées de maladies vénériennes avant l'âge de 12 ans !

L'occasion de faire le mal éveille le désir du mal : de là, la perdition d'un grand nombre de jeunes filles. Les crimes et les délits dont la population urbaine se rend coupable n'ont souvent pas d'autre cause. La vue des richesses et la facilité de s'en emparer par l'audace ou par la fraude, excite les mauvais instincts; le vol des matières premières par l'ouvrier chargé de les mettre en euvre, le piquage d'once, selon l'expression des Lyonnais, ne sont que le premier degré des attentats contre la propriété inspirés par le sentiment de l'envie. Les autres attentats ne sont plus le propre de la classe ouvrière; voleurs et assassins n'appartiennent à aucune catégorie sociale; ils sont répudiés par tous et déclassés dans la fabrique comme dans la ferme. Mais, toute proportion gardée, ils sont plus nombreux dans les villes, parce que, quel que soit le lieu de leur naissance, ils ont plus de butin à prendre dans les villes et plus d'espérance d'impunité. Sur 1,000 accusés, on en compte 558 habitant des communes rurales ou communes de moins de 1,500 habitants, 390 habitant des communes urbaines, 52 sans domicile fixe, tandis qu'on compte dans les communes rurales une population trois fois plus nombreuse que dans les communes urbaines. C'est encore là un symptôme qui doit préoccuper la société, mais dont la responsabilité ne pèse pas sur les manufactures.

Le jour où il n'y aurait plus ni ivrognerie, ni libertinage, ni crime, ni délits dans les classes inférieures, émancipées par le progrès des lumières et améliorées par le bien-être, les destinées sociales de l'humanité seraient accomplies ; car la portion la moins heureusement douée sous le rapport de l'instruction et de la fortune se serait élevée au parfait équilibre de moralité qui peut être regardé comme la fin suprême de l'homme sur cette terre.

Mais cet idéal, dont nous sommes bien éloignés, les classes supérieures l'ont-elles atteint ? Elles n'ont pas les tentations de la misère, ni l'excuse de l'ignorance, et pourtant elles viennent s'asseoir sur les bancs de la cour d'assises à côté du misérable et de l'ignorant. S'il y a des ouvriers qui volent des matières premières, il y a des commerçants qui font banqueroute. Si durant le cours des dix lannées, de 1851 à 1860, le jury criminel a eu à juger 12,600 ouvriers, it eu à juger aussi 4,132 individus appartenant aux professions libérales , fonctionnaires ou agents de la force publique, quoique ce soit dans les professions libérales et dans les fonctions publiques que l'on trouve, en moyenne, avec la culture de l'esprit et le calme d'une vie régulière, la plus grande somme de moralité. S'il y a des ouvriers qui s'enivrent le dimanche et le lundi, n'y a-t-il pas parfois des hommes riches qui, malgré les jouissances délicates dont les entourent leur rang et leur fortune, sont asservis à cette passion dégradante ? N'y en a-t-il pas beaucoup d'autres qui, sans tomber aussi bas, se font les serviteurs complaisants des appétits de leur ventre ? Le libertinage est une lépre hideuse; mais la honte ne retombe-t-elle pas en grande partie sur la classe aisée qui souvent le provoque, qui le partage et qui d'ordinaire le paye ?

Il ne faut pas demander l'impossible. Les classes ouvrières ne sont pas parfaites, et elles s'amélioreront sans atteindre jamais à une perfection qui n'est pas de ce monde. Le spectacle du présent n'est pas satisfaisant; mais il y aurait injustice et misanthropie à en tirer une conclusion désespérante: car, sur plus d'un point, il y a progrès. Nos classes ouvrières ont gagné, depuis quinze ans, quoi qu'on en dise, sous le rapport de la prévoyance, de l'instruction, et, sans conteste, sous le rapport de la dignité personnelle.

Nous avons dit que le crime reculait devant l'instruction et se concentrait de plus en plus dans les classes illettrées. La débauche vulgaire la redoute aussi et cherche loin d'elle ses plus nombreuses victimes (1).

L'instruction détourne du mal dans une certaine mesure. De plus, elle a, par elle-même, indépendamment de toute autre considération, une valeur morale qu'on méconnait trop souvent. Elle grandit l'homme; entre deux ouvriers également probes, également laborieux, l'instruction met une différence, non-seulement au point de vue utilitaire du travail, mais aussi au point de vue plus élevé de la vie sociale.

Le rapport des naissances légitimes aux naissances naturelles, qui avait augmenté depuis 1817, jusque vers le milieu du règne de LouisPhilippe, semble avoir aujourd'hui une très-légère tendance à décroitre(2). On comptait 7 ou 8 enfants naturels sur 100 naissances légitimes en 1817; on en compte encore aujourd'hui, 7 ou 8 (3): on ne saurait du moins tirer de là une preuve de l'immoralité croissante.

Paris est beaucoup plus mal partagé que les villes, et les villes plus

(1) Sur 4,470 filles publiques examinées à Paris, 2,332 ont déclaré ne pas savoir écrire et 1,780 ont pu à peine signer leur nom.

(2) Avant 1817, les statisticiens reconnaissent que l'état civil n'était pas assez régulièrement tenu pour fournir des données précises.

(3) En 1863, 7,55/100 naissances sur un total de 100 naissances ; en 1836, 8,11/100 sur 100, et en 1846, 7,74/100 sur 100.

[graphic]

mal partagées que les campagnes; sur 100 naissances, le département de la Seine enregistrait, en 1863, 26.38 naissances naturelles ; les villes au-dessus de 2,000 âmes en enregistraient 11.47 et les campagnes n'en enregistraient que 4.39. Ce sont des faits qui confirment tristement la corruption que nous avons signalée.

Là même, le mal, quelque profond qu'il soit, ne paraît pas radicalement incurable; car, en 1817, la proportion des naissances naturelles au total des naissances était de 36 pour 100 à Paris; elle s'est successivement abaissée à 34 avant l'annexion des communes suburbaines, à 27 depuis l'annexion.

D'ailleurs ces chiffres, avons-nous déjà remarqué, ne mesurent pas exactement le rapport de la moralité des villes et des campagnes. Un grand nombre de filles, sur le point de devenir mères, viennent dans les villes cacher leur honte ou chercher un asile pour faire leurs couches; à Paris, par exemple, la moitié des enfants naturels, jusqu'à ces derniers temps, naissait dans les hôpitaux ; de plus, on compte parmi les enfants naturels tous ceux qui sont déposés dans les hospices. Il faudrait retrancher probablement plus de moitié des naissances naturelles enregistrées à Paris pour avoir le véritable contingent fourni par la corruption de la capitale. Enfin, il est une considération qu'il ne faut pas négliger. A la campagne, la rumeur publique oblige le plus souvent le séducteur à épouser la fille lorsqu'elle ne peut plus dissimuler sa grossesse, et l'enfant, à sa naissance, jouit du benéfice de la légitimité. Dans les villes, les réparations sont plus tardives, mais cependant beaucoup ontlieu:les mariages accompagnés de légitimation sont relativement quatre fois plus nombreux à Paris que dans les campagnes.

Le mal est grand; mais là, comme ailleurs, il faut éviter l'exagération, ne pas croire que toute l'immoralité soit d'un côté, toute la moralité de l'autre, et que l'abîme de la corruption aille toujours se creusant sous les pas de la société moderne.

Le dossier de la justice criminelle est volumineux; mais sur ce chapitre il convient aussi de peser les témoignages avant de prononcer. Les délits n'ont pas augmenté (1), et cependant la justice est plus active, mieux servie, et elle a un certain nombre de lois nouvelles à appliquer. Les crimes se sont modifiés; ils attaquent aujourd'hui plus les propriétés que les personnes, ce qui signifie plus de richesse et de convoitise, mais aussi moins de brutale sauvagerie. En somme, après avoir atteint, comme la plupart des symptômes du mal, leur plus haut période vers 1840, ils semblent être aussi sur la pente de la décroissance (2).

(1) En 1853, 208,699 ; en 1862; 145,246 affaires; en 1863, 135,817.

(2) De 1836 à 1840,'on comptait 1 accusé devant les cours d'assises pour 4,297 habitants ; de 1856 à 1860, on n'en a compté que 1 pour

« PrécédentContinuer »