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Il est toutefois deux genres de crimes qui accusent de sauvages instincts et qui font des progrès alarmants : l'attentat à la pudeur et l'infanticide (1). La société doit les combattre par tous les moyens que la science et l'expérience lui suggèrent; mais elle ne saurait en faire tomber la responsabilité sur la population manufacturière qui fournit à ce triste chapitre beaucoup moins de coupables que les autres classes.

La moralité a des liens intimes, nous l'avons dit, avec le bien-être. Prise dans son sens le plus large, elle est la valeur morale de l'homme et peut se mesurer au respect qu'il a de lui-même et à l'estime que font de lui les autres. C'est pourquoi la moralité est si peu compatible avec l'esclavage. Une population très-misérable est à peu près dans la même situation. Telle était, par exemple, celle de Mulhouse, lorsque la dépeignait Villerméen 1836:nulle partla misère ne lui avait paru plus sombre.

Voici le tableau que, vingt-cinq ans après, M. L. Reybaud traçait à son tour des mœurs de cette même population : « Les ateliers, dans leur atmosphère de vapeur, donnent au visage une apparence de fatigue qui se dissipe au grand air. Dans la fabrique, c'est l'ouvrier que l'on voit; sur le pavé, dans les promenades, c'est l'homme que l'on retrouve. Il porte la tête plus fièrement, il se sent comme affranchi, il s'appartient, tandis que dans la semaine il appartient à sa tâche. Une promenade aux environs, quelque bal forain, une station dans les guinguettes, voilà le programme de ses plaisirs, bien légitimes, quand ils n'excèdent pas la mesure. Ce qui les tempère, c'est que les femmes et les enfants y sont mêlés; l'ouvrier, le dimanche, marche le plus souvent avec sa famille. Le père porte les plus jeunes dans ses bras; les marmots suivent la mère; quelquefois le repas est dans un panier que l'on vide sur l'herbe, sous de grands arbres et à la portée d'un ruisseau. La journée s'écoule ainsi, comme un délassement aux fatigues passées et une préparation aux fatigues nouvelles que ramènera le lundi. Peu d'excès, d'ailleurs, et rarement cette ivresse ehontée que l'on rencontre ailleurs. A deux reprises, j'ai vu Mulhouse le dimanche ; aucune scène ne m'y a choqué. Les brasseries étaient pleines, mais on s'y tenait décemment, sans excès, sans trop de bruit, si ce n'est qu'à l'improviste un chœur d'Oberon ou de Freyschutz remplissait l'enceinte comme si un chef d'orchestre et donné le signal, et avec un ensemble, une justesse d'intonation qui n'appartiennent qu'à des oreilles allemandes (2). » Ce n'est pas là le portrait d'une population corrompue ou abrutie.

6,758 habitants. La loi du 13 mai 1863, n'avait pas encore reporté parmi les délits un certain nombre de cas justiciables des cours d'assises.

(1) On notait dans le dernier compte-rendu, celui de 1863, une légère diminution dans les attentats à la pudeur.

(2) M. L. Reybaud, le Coton, p. 118.

Si depuis quinze ans, quelque progrès moral s'est accompli dans notre société profondément remuée par les émotions politiques et surexcitée par les tentations du luxe, c'est de ce côté qu'on peut le mieux le constater.

Le sentiment de la dignité personnelle est très-développé aujourd'hui chez l'ouvrier : c'est une qualité qu'il pousse jusqu'à l'exagération et au travers. Dans les siècles passés, les classes inférieures étaient en général défiantes et craintives à l'égard des classes supérieures; de nos jours, dans quelques grandes villes, elles sont défiantes et presque dédaigneuses. Ce nouvel état des esprits date principalement de 1848. Blanqui le constatait : « Un sentiment d'orgueil, disait-il, s'est emparé des classes ouvrières et les domine à leur insu. Elles ont assez d'instruction pour apprécier le côté faible des institutions humaines; elles n'en ont pas assez pour les reformer d'une manière sérieuse et durable » (1).

La révolution de 1848, en décrétant le suffrage universel, a produit en effet un changement considérable dans le caractère de l'ouvrier. Durant plusieurs mois, il a vu le gouvernement concentrer sur lui toute sa sollicitude et il a été, comme tous les pouvoirs, entouré de flatteurs. Son règne a été court; mais le suffrage lui est resté. Il sait qu'au jour de l'élection sa voix compte autant que celle de son patron et qu'elle peut même être prépondérante, parce qu'il a pour lui l'avantage du nombre. Il s'aperçoit que ses intérêts pèsent beaucoup dans la balance de la politique, et que tous les partis, sans exception, s'occupent et veulent paraître s'occuper de lui, afin de se concilier sa bienveillance et son vote. Il est fier d'être devenu « majeur politiquement; » il sent sa puissance, et il est assez disposé, comme le sont d'ordinaire les majorités, à en faire sentir aux autres le poids.

Toutefois, ce sentiment est loin d'être universel. Il faudrait distinguer Paris et la province, les grandes et les petites villes. Dans les manufactures isolées ou dans des groupes tels que Lille et Mulhouse, le chef d'industrie est en général trop haut placé pour que le simple salarié ose se mesurer avec lui. On aime rarement le maître, La Fontaine l'a dit; cependant, dans les vastes fabriques où les ouvriers n'ont de rapports directs qu'avec les contre-maîtres et les directeurs, on est plus porté à respecter le patron; quelquefois même on l'aime, quand il est juste, accessible et bienfaisant. Aussi le patronage y est-il plus souvent offert par des manufacturiers qui, sentant leur supériorité, comprennent leurs devoirs, et plus volontiers accepté par des ouvriers, qui ne sont pas dis

(1) Blanqui, des Classes ouvrières en France, p. 248.-M. L. Reybaud disait plus récemment dans le même sens : « L'ouvrier ne se résigne plus à être et à paraître ouvrier; il aspire à mieux, vaguement, sans but défini. (Journal des Économistes, t. XIX, p. 225.)

tique a depuis plusieurs années consacré à ces mêmes questions de nombreuses séances; la Société d'économie chrétienne en fait la principale de ses occupations,et en 1860, la Société internationale des études pratiques et d'économie sociale s'est fondée dans le but unique d'étudier « la condition physique et morale des personnes occupées aux travaux manuels. » Si tous les auteurs de publications et tous les membres de ces sociétés ne partagent pas les mêmes doctrines, tous appartiennent par leur position à la même classe et témoignent de l'intérêt plus vif que cette classe prend à l'amélioration des masses.

Les socialistes, de leur côté, ne sont plus enfermés, chacun dans son église, aussi étroitement que sous le règne de Louis-Philippe. Quelque piété que les saint-simoniens et les fouriéristes aient conservé pour la mémoire de leur chef et pour leurs propres souvenirs de jeunesse, ils font volontiers, le départ des idées qu'ils.croient immédiatement pratiques et des rêves d'avenir; ils sont en général moins désireux d'un grand bouleversement social, et plusieurs sont ralliés ou ont cessé d'être hostiles à un gouvernement qu'ils regardent comme sympathique à quelques-unes de leurs idées les plus chères.

En dehors de la politique, une sorte de fusion s'est faite entre économistes et socialistes de tout ordre sur le terrain commun de l'association et de l'éducation populaires. « La liberté du travail » formait, avec « le crédit et la solidarité, » les trois « rêves » du manifeste électoral de 1864. Cette fusion, il est vrai, n'est quelquefois qu'un compromis qui s'abrite sous des définitions vagues (1); mais le fait du rapprochement par un but commun et avec un même désir n'en a pas moins une importance réelle. C'est de ce genre de contact que jaillit la lumière, tandis que le choc d'opinions passionnées et radicalement contraires de tout point ne sert qu'à aiguiser des haines.

L'élite des ouvriers parisiens a suivi la direction de ses chefs : ses tendances se sont légèrement modifiées. Sans doute le socialisme exerce encore sur elle une influence prépondérante, et elle comprend générale

d'Antoine, 1860. – M. L. Reybaud, le Coton. – M. Corbon, le Secret du peuple de Paris, 1863. – M. Audiganne, les ouvriers en famille, 1864. – MM. Batbie et Horn, le Crédit populaire. — M. Leplay, la Réforme sociale en France, 1865. – M. Audiganne, les Ouvriers d'à présent, 1866. — M. L. Reybaud, Rapport sur les ouvriers qui vivent de l'industrie de la laine.

(1) C'est ainsi que récemment (voir Journal des Débats du 24 oct. 1866), M. Laboulaye, ayant reproché au socialisme d'aller « à l'unité en sacrifiant l'individu à l'État, » on lui opposait cette définition donnée par M. L. Walras : « Le socialisme, c'est la recherche méthodique d'un organisation économique de la société qui satisfasse à tous les droits et à tous les intérêts. »

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ment peu les lois naturelles de la formation et de la distribution des richesses. Faut-il s'en étonner, lorsque tant de personnes, plus heureusement douées sous le rapport de l'instruction, et placées par la fortune à un point de vue d'où elles ne peuvent voir avec chagrin le mécanisme de ces lois, ne les comprennent pas davantage ? Le socialisme d'ailleurs a toujours montré pour le sort des masses une tendresse excessive, et il prêche l'association : autre raison de ne pas s'étonner du penchant de l'ouvrier pour cette doctrine; car nous aimons qui nous flatte. Néanmoins, l'idée de liberté, impliquant comme conséquence la responsabilité individuelle, la propriété et le capital, gagne visiblement du terrain.

La doctrine pure, dogmatiquement exposée, a peu d'accès auprès de l'ouvrier; c'est en se tenant sur les confins de la science, vers les points où elle touche le plus directement aux intérêts populaires, que les publicistes peuvent le mieux se faire écouter (1).

C'est au contraire par une exposition claire des principes de la doctrine, par la connaissance exacte du jeu des forces productrices et par le développement du sentiment du devoir, qu'il convient d'agir sur la classe des patrons. On se plaint que les meurs nouvelles aient affaibli « l'esprit de famille, qui formait encore au commencement de ce siècle le trait caractéristique de la fabrique de Pariso. Il faut que la science le restaure sur des fondements plus larges. Elle a beaucoup à faire pour donper aux ouvriers des idées justes et aux patrons des sentiments généreux; mais elle-même commence à être moins détestée des uns, moins dédaignée des autres, et des deux côtés elle travaille à son œuvre de régénération. Quelque grandes lacunes qui restent à combler, il ne faut pas méconnaitre le bien accompli.

E. LEVASSEUR.

(1) A ce point de vue, les ouvrages économiques de M. J. Simon : la Liberté (1839); l'Ouvrière (1860); l'École (1865); le Travail (1866), ont exercé une salutaire influence.

CE QU'EST
LA DOUANE EN FRANCE

CE QU'ELLE DOIT ÊTRE (1)

L'une des plus belles pages de l'histoire de l'économie politique sera certainement celle qui retracera les diverses péripéties de la lutte soutenue si énergiquement par les apôtres de la liberté commerciale, contre les partisans du système protecteur, ainsi que le triomphe éclatant remporté par la science économique sur de vieux préjugés.

Il s'agissait de remonter le courant de l'opinion publique égarée par des semblants de patriotisme s'abritant derrière une théorie étrange des intérêts du travail national, en vertu de laquelle travailler le coton, la laine ou le fer était plus national que de travailler la soie, le chanvre ou la vigne; comme si les diverses industries exercées en France pouvaient être plus nationales les unes que les autres, et mériter, à ce titre, que la communauté française leur assurât de plus gros bénéfices dont elle continuerait à faire les frais.

Aujourd'hui, il est peu de personnes qui contestent les immenses avantages du traité de commerce entre la France et l'Angleterre, par lequel les prohibitions absolues et les droits prohibitifs ont été définitivement rayés de nos tarifs.

Le succès, s'il n'a pas dépassé l'espoir des économistes, s'est, tout au moins, élevé à sa hauteur. Il est tel qu'on peut, dès à présent, s'engager bien plus avant qu'on ne l'a fait jusqu'ici, dans la voie où l'on est entré, disons-le, avec une certaine timidité, commandée, il est vrai, par l'importance extrême des intérêts engagés et surtout par la nécessité de calmer les inquiétudes de la population ouvrière.!

Les résultats généraux du commerce extérieur de la France, ne lais

(1) Quelques-uns de ceux de nos lecteurs dont l'idéal est la suppression de la douane seront peut-être tentés de nous reprocher l'admission de cet article; mais outre qu'un recueil scientifique ne doit pas être exclusif, les combinaisons, les faits et les rapprochements statistiques contenus dans cet écrit nous ont paru avoir un intérêt propre en dehors de la question des doctrines sur lesquelles nous n'avons plus à disculer, et dont nous laissons la responsabilité à l'auteur qui a bien voulu nous communiquer son travail. (Note de la Rédaction.)

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