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jolais, l'Auvergne, le Bourbonnais, le Poitou, le Dauphiné, la Provence et le Languedoc. Un autre, en ayant promis quarante, obtint sa place. Ce que l'on sait des exploitations de Jacques Cæur permet de douter qu'ils fissent fortune.

On a dit de la France, au sujet des droits politiques, que la liberté y était ancienne et le despotisme nouveau. Cette observation s'applique à un grand nombre de faits économiques, et surtout au commerce des denrées alimentaires. Simple au début, la loi se compliquait avec le temps. La législation des mines offre un nouvel exemple du privilége se substituant à l'industrie libre. Jusqu'au milieu du xvie siècle, les propriétaires ne devaient au roi qu'un dixième ou un vingtième des produits, et, à cette condition, il leur était loisible de tirer de leur sol tel parti qu'ils voulaient. En 1548, Henri II accorda pour neuf ans au sieur de Roberval un privilége exclusif, avec exemption temporaire du droit de dixième et faculté de prendre, à juste prix, dans les forêts royales, les bois dont il aurait besoin. Glorifions Sully d'avoir détrôné ce régime arbitraire et tyrannique. L'ordonnance de 1601, un arrêt du conseil de 1604, un édit de 1626 constituèrent ce qu'on a appelé la troisième époque de la législation française sur les mines (1), et revinrent, sauf quelques réserves, au droit commun. Un triste épisode, resté obscur jusqu'à ce jour, marqua la fin du règne de Louis XIII. Jean du Châtelet, baron de Beausoleil et d'Auffenbach, d'origine brabançonne, s'était adonné à l'histoire et à la recherche des minéraux. Attiré en France par Henri IV, il y écrivit divers ouvrages sur la science à laquelle il s'était voué. Sa femme, éprise de la même passion que lui, participait à ses travaux et composait des traités où la magie jouait un trop grand rôle. Quarante ans durant, ils tentèrent des exploitations plus ou moins malheureuses sur plusieurs points du Lyonnais et de la Provence. Au bout de ce temps, ils avaient dépensé, plus de 200,000 livres et ils plaidaient contre l'administration, c'est-à-dire contre Richelieu. La baronne de Beausoleil avait le tort de croire (elle était de son temps) aux farfadets qui favorisaient ou contrecarraient les mineurs, à la baguette divinatoire, aux verges métalliques servant à reconnaître les sources et les filons. En 1642, Richelieu fit mettre l'inoffensive magicienne à Vincennes et son mari à la Bastille; ils y moururent, dit-on, bientôt après, rêvant sans nul doute aux trésors vainement poursuivis, dont le mirage les avait séduits et ruinés (2).

Colbert, nous l'avons dit, s'accommoda de la législation en vigueur,

(1) M. Peyret-Lallier; loc. cit., p. 21.

(2) Des exploitations métalliques du Lyonnais, par M. Fournet, professeur à la Faculté des sciences de Lyon. – Ce travail a paru dans les Mémoires de l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon, 1861.

sans tenter de l'améliorer. Cette législation admettait le régime des concessions et des compagnies privilégiées, tout en respectant dans une certaine mesure les droits des possesseurs du sol. A une époque où le numéraire, dont les saines notions économiques ont bien amoindri le prestige, était la richesse par excellence, où l'arrivée au Havre d'un navire ayant à bord quelques centaines de mille francs était un événement, l'espoir de découvrir quelque abondant filon d'or ou d'argent devait tenir bien des esprits en éveil. On était d'ailleurs encore sous l'impression d'un étrange livre de la baronne de Beausoleil, la Restitution de Pluton, qui signalait un grand nombre de ces mines dans les diverses provinces, particulièrement en Provence (1). La plupart de ces indications fussent-elles fausses, on espérait au moins trouver des mines de plomb ou de cuivre et conserver ainsi dans le royaume, tout en occupant un grand nombre de bras, les sommes dont l'achat de ces métaux, chaque jour plus nécessaires, enrichissait l'étranger.

Les Suédois passaient alors pour les premiers niineurs de l'Europe. Vers 1666, car la correspondance manque à cette époque, Colbert en fit venir un certain nombre. On lui avait fait espérer qu'en quatre mois et avec une avance de 144,000 livres, quelques mines du Languedoc fourniraient 800 quintaux de plomb, 300 marcs d'argent et quantité de cuivre (2). S'il l'avait cru, les doutes ne tardèrent pas à se produire. Le 1er octobre 1668, le sieur Besche, chef des ouvriers suédois, l'informa, au moment de partir pour le Rouergue, qu'il venait de visiter le pays de Foix et qu'il était découragé de ce qu'il avait vu. Contrairement à ce qu'on lui avait écrit dans son pays, il faudrait du temps pour obtenir de minces résultats. Une compagnie privilégiée, dont Penautier, trésorier des États du Languedoc, l'ingénieur de Clerville, Riquet et plusieurs financiers du temps faisaient partie, avait été formée par Colbert pour l'exploitation des mines du Languedoc. L'union, par malheur, ne regna pas parmi les associés. Un des inspecteurs, Cardillat, écrivait le 2 octobre 1668, à Colbert, que le directeur de la mine de Cals, près de Carcassonne (c'était une mine de plomb dont on espérait beaucoup), avait été maltraité par les ouvriers, qu'il ne payait pas, faute d'argent, et s'était retiré chez lui. Or, Cardillat attribuait tous les désordres à un parent

(1) Gobet, loc. cit., 1re partie, p. 339. - Le livre de la baronne est très-curieux en son genre. Gobet, dont le travail parut en 1779, l'accompagna d'indications historiques et d'observations qui le complétérent et qui ajoutent encore à l'intérêt qu'il présente.

(2) Advis de César d'Arcons sur les mines métalliques dont il a eu la direction pour le service du roi, précédé d'une dédicace à Colbert (1667). Gobet, 2e partie, p. 477. — Les mines dont il s'agit étaient celles du MasCabardès, de la Rade, sur la Montagne-Noire, de Lanet et de Davejean

de Colbert, Bachelier, un des directeurs de la compagnie, qui promettait beaucoup, ne tenait rien et n'avait que des paroles sans effet. «Cependant, ajoutait-il, personne n'ose branler ni prendre le parti des gens à qui il fait injustice, d'autant qu'il publie partout, Monseigneur, qu'il a l'avantage d'être votre proche parent. Mais enfin il semble qu'il ait été envoyé pour ruiner toutes choses... Si vous prenez la peine de vous informer de sa conduite, vous trouverez que c'est un homme sans foi et sans ordre, et que le mal est encore plus grand que je ne le fais. Pour conclusion, on ne fait presque rien aux mines, ni aux fonderies. Le zèle que j'ai pour le service du roi, que j'ai eu l'honneur de servir pendant dix années, m'oblige à ne pas vous déguiser ce que je sais.»

Ce n'était là qu'une partie des difficultés; le pire, c'est que la compagnie elle-même ne paraissait pas avoir confiance dans son cuvre, puisqu'elle ne payait pas les ouvriers. De son côté, Bachelier écrivait à Colbert le 10 octobre qu'il venait de visiter, dans le Rouergue, des mines de cuivre connues des anciens, mais en si mauvais état qu'il faudrait bien de l'argent et du temps pour les rendre praticables. La correspondance et les mémoires d'un particulier, le sieur Chenier, qui exploitait déjà pour son compte plusieurs mines du Languedoc, jettent sur ces affaires un jour curieux. Le 20 novembre 1668, il mande à Colbert, qu'en dix-huit mois, il avait dépensé 50,000 livres pour établir des ateliers et construire deux fonderies d'où il était sorti du plomb et du cuivre de bonne qualité, et qu'en huit mois Bachelier avait dépensé 60,000 livres pour tout ruiner. A l'entendre, la compagnie des mines voulait le perdre, l'évincer à tout prix, et c'est Bachelier qu'elle avait chargé de ce soin. Il adressait en même temps au ministre un long mémoire sur ce qui seroit à faire pour cultiver et pour fondre avec utilité les mines du Languedoc.

Les premières lettres qu'on ait de Colbert sur les mines datent de 1669. Elles montrent combien, à cette époque, malgré des avertissements de mauvais augure, ses illusions étaient grandes, et comme on se plaisait autour de lui à les entretenir. « Le sieur de Penautier, écrit-il le 24 mai au chevalier de Clerville, est arrivé ici, qui m'a donné beaucoup d'espérances de nos mines; mais je ne serai point bien persuadé d'un succès avantageux que vous ne les ayez visitées, et que je n'en aie appris votre sentiment. Je m'assure que le sieur Besche trouve la mine de Foix nonseulement très-assurée, mais très-bonne, et que les deux mines du Rouergue sont toutes pures de cuivre. Vous pouvez croire avec quelle impatience j'attends la confirmation d'une si bonne nouvelle.» Il lui recommandait en même temps de visiter plusieurs mines que Besche avait condamnées et de stimuler ce dernier, dont le roi venait de placer le frère en Bourgogne, par la promesse d'avantages encore plus considérables. Il espérait avoir bientôt assez de cuivre pour la fonderie de Toulon, et de plomb pour couvrir le Louvre. Il aurait voulu enfin que Besche décidât les ouvriers suédois à faire venir leurs femmes, sans s'inquiéter des frais, que le roi prendrait à sa charge.

On était loin de compte. En effet, ces ouvriers, que la compagnie continuait à ne pas payer, désertaient les ateliers, et il fallut envoyer un ingénieur sur les lieux pour faire une enquête. Moins confiant que le ministre, Clerville ne cachait ni ses incertitudes, ni ses craintes. Une lueur d'espoir ayant percé dans une de ses lettres, Colbert s'en réjouit avec lui, persuadé que le bon ordre qu'il avait établi avant son départ des mines, contribuerait beaucoup au succès. On a vu les fâcheuses impressions de Besche en 1668; elles ne faisaient qu'empirer, et Colbert, à chaque instant, croyait devoir vanter son adresse et son habileté, pour lui redonner du cœur. Il l'invitait d'ailleurs à supprimer les agents inutiles et à ne pas s'acharner aux mines évidemment mauvaises. Dépité à la fin par le peu de succès de celles du Languedoc, Besche avait formé le projet d'ouvrir des fouilles dans le Béarn. «Vous devez l'en empêcher, écrivit Colbert à un ingénieur, étant nécessaire de s'appliquer de préférence aux mines dont le succès paroît plus certain. » Il était d'avis qu'on s'appliquât à cinq ou six parmi les plus rapprochées des fonderies et les plus fructueuses; on verrait ensuite s'il y avait lieu d'en attaquer d'autres. « J'attends avec impatience, disait-il en terminant, des nouvelles de la visite universelle que vous avez faite de tous nos travaux. Vous savez assez combien je les ai à cæur pour croire que vous ne pouvez rien faire qui me soit plus agréable que de les faire avancer. » Et, un peu plus tard : «Je n'ai rien de plus à ceur que d'être tiré une fois des doutes et des incertitudes où je suis sur ce sujet. »

La visite dont le résultat était attendu avec tant de perplexité constata le faible rendement des mines. Ce qui ajoutait aux inquiétudes de Colbert, c'est que Besche, qu'il n'osait gourmander, retenait une partie de l'argent dont on le chargeait de faire la distribution aux Suédois, qui, de leur côté, cachaient leurs procédés de travail aux ouvriers français. «Outre l'aversion qu'ils ont, écrivait Clerville au ministre le 16 décembre 1669, à instruire nos gens de leurs connoissances, je soupçonne qu'il y a encore quelque tromperie cachée par laquelle on veut empêcher de discerner le bien ou le mal de cette fusion de matières ferrugineuses, qui a fait jusqu'à cette heure le principal de nos doutes.»

Vers la même époque, Colbert invitait un autre ingénieur à surveiller la fonte des matières, cette opération devant décider ce que l'on aurait à espérer «du grand travail qui s'étoit fait depuis trois ou quatre ans. » Il lui ordonnait d'assister à toutes les manipulations et d'en transmettre immédiatement le résultat. Je vous ai tant expliqué, lui écrivait-il encore le 8 février 1670, combien j'ai à cour d'être tiré des incertitudes où je suis il y a longtemps sur ce sujet des mines, que je ne puis assez vous recommander, présentement que vous êtes à Cals, de faire exactement toutes les observations que je vous ai marquées, afin de m'éclaircir si précisément de ce qu'on en peut attendre que je n'aie plus aucun doute sur ce qu'on en pourra tirer dorénavant. » Saisissant au vol, vers la même époque, les bruits qui lui venaient d'une province nouvellement rattachée à la France, il se réjouissait de la découverte, à Sainte-Marie-aux-Mines, en Alsace, «de filons qui promettoient des matières de bonne qualité, en abondance, » et il prescrivait à l'intendant d'aider de tout son pouvoir la proposition d'y établir une fonderie.

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Un rayon d'espoir lui vint aussi, sur ces entrefaites, du côté du Languedoc. On avait découvert, dans une des mines de cuivre du Rouergue, un bon filon. «Vous connoissez assez, écrivit-il à Besche, qui lui avait donné cette heureuse nouvelle, combien j'ai à caur le succès des mines, pour ne rien négliger de ce qui peut contribuer à leur progrès. »Faisant appel à l'intérêt particulier du Suédois, flattant sa vanité, insistant sur sa longue expérience et ses connaissances, Colbert lui demandait avec instance ce qu'on pouvait attendre de ces mines, afin d'envoyer les fonds nécessaires. En réalité, il n'y avait rien à espérer.« La compagnie, lui écrivit alors le ministre (6 décembre 1670), vous fera savoir ce qu'il y aura à faire, tant pour le licenciement des ouvriers que pour les autres choses que vous devez observer dans cette occasion.» Peu de temps après (20 février 1671), il chargeait Penautier de faire vendre sans délai le cuivre et le plomb provenant des mines de Cals pour payer les ouvriers, et de leur avancer au besoin ce qu'on devait.

Voilà à quoi avaient abouti tant d'efforts. Colbert était-il exempt de reproches, et dans quelle mesure? Deux systèmes avaient été essayés presque en même temps. L'effort personnel, représenté par Chenier, dont on a vu les justes récriminations, s'était trouvé en présence du privilége, suscité, favorisé par l'administration, et l'un et l'autre avaient échoué. On ne peut dire ce que serait devenue la tentative de Chenier, puisqu'elle fut arbitrairement arrêtée. Il est probable que, livré à ses propres ressources, il aurait eu le sort de tant d'autres. Quoi qu'il en soit, Colbert n'en est pas moins blâmable d'avoir interrompu ses travaux, quelque modestes qu'ils fussent; mais c'était alors la mode des compagnies privilégiées, et, dans ce courant d'idées, une association, disposant de capitaux considérables, devait inspirer plus de confiance qu'une entreprise particulière , si intelligente qu'on la supposât. Quant aux mécomptes de la compagnie, ils étaient pour ainsi dire inévitables, et le défaut de constance et de connaissances pratiques, la mauvaise administration des directeurs, l'inexpérience des ouvriers français, le refus des Suédois de les instruire, expliquent assez ce qui arriva. En résumé, l'insuccès fut complet. Et pourtant les mines de plomb, de cuivre et de fer, la houille surtout, ne manquaient pas; mais pour des filons de plomb et de cuivre d'une richesse secondaire, les

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