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chargés les uns des devis et des travaux, les autres de la réception, ne fussent de connivence entre eux. On lui a imputé à crime l'attention particulière qu'il donnait aux chemins où devait passer Louis XIV, les corvées requises, les haies coupées, les fossés comblés, pour le seul passage du roi, et le nom de Potemkin a été prononcé. C'est aller bien loin, car, en agissant ainsi, Colbert n'a fait que ce qui s'était pratique de tout temps. «Ce sont là, écrivait-il, les expédiens dont on s'est toujours servi pour faciliter les voyages du roi.» C'est donc dans l'ensemble de son administration une tache légère. Il y a, à toutes les époques, les erreurs inhérentes à l'époque même, à l'état des esprits, et celles dont les hommes, souverains, administrateurs ou citoyens, sont personnellement responsables. Dans tous les cas, les ordres relatifs aux voyages de la cour ont au moins droit à l'indulgence. Ce qui, en revanche, force l'admiration et les éloges, c'est, au milieu de tant de soins divers, la persistance des recommandations aux intendants et aux ingénieurs pour le classement et l'entretien des grandes voies commerciales. Après les chemins de la Champagne, de l'Alsace et de la Lorraine, si importants au point de vue stratégique, celui de Grenoble à Pignerol par Briançon, l'occupa beaucoup. Plusieurs projets avaient été proposés, et l'hésitation était grande. Le ministre transmit les plans à l'intendant et insista pour une prompte visite des lieux. Par malheur, la saison n'était pas propice. «Je crois, lui écrivit-il le 1er février 1680, que les neiges vous ont empêché d'aller visiter le chemin du Dauphiné à Pignerol... Pensez bien qu'il ne faut pas perdre un moment de temps, dès que la fonte des neiges vous laissera la liberté du passage. » Et, le 22 mai suivant : «Je ne puis vous dire combien Sa Majesté a ce chemin à caur, et combien il est nécessaire pour sa satisfaction de se déterminer une fois et de commencer ce travail. » Un premier devis s'était élevé à 100,000 écus, et la somme, bien que relativement considérable, n'avait pas effrayé. Lorsque l'intendant eut fourni le sien, montant à près d'un million, on recula; on chercha un autre tracé, et l'entreprise fut ajournée. On dut bien le regretter plus tard, quand la guerre contre le Piémont éclata.

Colbert, il ne s'en cache pas, aurait préféré d'autres routes. Celles, par exemple, de Paris à Bordeaux, de Bordeaux à Toulouse et de Bordeaux à Bayonne l'intéressaient bien autrement. On devine ses motifs. « Il falloit, disait-il, particulièrement faciliter le transport par terre des marchandises de France en Espagne, o Le 23 août 1679, il écrit à l'intendant de Dijon : all faut employer les fonds de la province aux grands chemins qui peuvent être utiles aux peuples par les grandes voitures qui y passent et la consommation des denrées ; et ces grandes routes sont d'abord celles de Lyon et de Dijon, et ensuite les chemins qui vont des grands vignobles aux rivières qui servent à emporter les vins et autres denrées de la province. » Deux ans après, l'intendant du Soissonnais lui ayant demandé des fonds pour réparer le chemin de Paris, Colbert refusa, par un motif fort singulier. Ce chemin ne servait, disait-il, qu'aux carrosses et aux coches. Quant aux vins, blés et autres denrées et marchandises expédiées à Paris, le transport s'en faisait par les canaux. « Ainsi, ajoutait-il (et son raisonnement était fort contestable assu. rément au point de vue de l'intérêt général), le chemin de Paris n'est point nécessaire pour la consommation des denrées et l'utilité du commerce, par conséquent pour l'avantage des peuples. Mais, comme le chemin des voitures des vins de Champagne et Soissonnois pour la Flandre est beaucoup plus utile, parce que c'est par le moyen de ces vins que l'argent vient dans ces provinces, il faut préférer les ouvrages à faire sur ce chemin, pour la facilité des voitures, à celui de Paris.»

Parmi les principes qui dirigeaient Colbert dans l'administration des travaux publics, celui d'un bon entretien revient le plus souvent. «Le principal de tous les ouvrages publics, disait-il, est de les entretenir, parce qu'aussitôt qu'ils sont abandonnés, ils dépérissent. » Un autre point non moins essentiel, la largeur des routes, ne pouvait échapper à son attention. Les règlements antérieurs la fixaient à trente-six pieds, pour celles que Vauban appelle les grands chemins royaux; mais les riverains les avaient peu à peu réduites, selon leur convenance. Un arrêt de 1682, applicable à la généralité de Tours, leur restitua la largeur légale. Les usurpateurs eurent beau se plaindre, «soit pour le retranchement de leurs terres, soit pour l'abat des haies, des chênes et grands arbres,» on les laissa crier. La mesure ayant parfaitement réussi, «et les peuples ayant travaillé à ces élargissements avec un très-grand plaisir, » Colbert l'étendit à d'autres provinces, particulièrement à la Normandie, où les chemins étaient, disait-il, fort mauvais.

Comment se fait-il que, vingt ans après, tout fût déjà si changé ? «Les chemins, dit Vauban dans un mémoire de 1703, sont fort négligés dans le royaume, ce qui nuit beaucoup au commerce, et c'est encore une des parties qui ont le plus besoin de réparation (1).» Télles étaient, avec bien d'autres misères, les conséquences de ces guerres fatales dont

on n'entrevoyait pas même alors le terme, et qui épuisèrent la France. Cependant, quand la paix lui fut enfin rendue, elle retrouva en partie les bienfaits de l'administration de Colbert, et les contrôleurs généraux du xvine siècle n'eurent, sur ce point encore, qu'à marcher sur ses traces. Les règlements sur la largeur des chemins et le système de classement des routes, le mode d'adjudication, de réception et d'entretien des travaux, les habitudes d'ordre et d'honnêteté, si importantes toujours, capitales dans ces matières, qu'il avait fait prévaloir, tout cela

(1) Oisivetés de M. de Vauban, publiées par le colonel Augoyot; t. II, p. 148.

porta ses fruits. En veut-on la preuve? Un siècle après, un étranger plein de sens et de savoir, Arthur Young, visitait la France entière, ce qu'aucun Français n'avait fait avant lui. Sait-on ce qui l'y frappa davantage ? La beauté merveilleuse des routes. «Si les Français n'ont pas d'agriculture, dit-il à peine entré dans le royaume, ils ont de belles routes. D Quelques années plus tard, ayant tout vu et bien vu, il revient sur ce sujet: « La solidité et la magnificence, écrit-il, distinguent les grands chemins de France. » Il trouve même que cette magnificence est poussée à l'extrême et va jusqu'au luxe, surtout dans les pays d'États. Rendons justice à qui de droit. Cet état de choses, trop beau et trop général pour avoir été improvisé, datait de loin ; il avait eu pour premier auteur l'illustre et universel ministre de Louis XIV. C'est à son initiative, à l'influence féconde et persistante de ses principes en fait de travaux publics, à sa direction intelligente et ferme, qu'on doit rapporter l'honneur et le mérite de ces voies de communication magistrales, qui faisaient, il y aura bientôt un siècle, l'admiration du voyageur anglais.

PIERRE CLÉMENT.

REVUE DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES ET POLITIQUES

(4° TRIMESTRE DE 1866 )

SOMMAIRE. – Fragments de M. Cousin sur l'Histoire de la philosophie ancienne : mort

de l'auteur. – Lectures de M. de Lavergne sur le Docteur Quesnay et l'école des Physlocrates, - Communication du même sur les Billets de banque à Jersey; observations de M. Wolowski. - Mémoires de M. Wolowski sur le Change à propos du livre de M. Goschen. - Rapport de M. H. Passy sur l'Economie de la paix, par M. Audiganne. - Rapport de M. Franck sur Spinoza et le Naturalisme, par M. Nourrisson ; sur la traduction nouvelle du Traité de la paix et de la guerre, de Grotius, par M. Pradier-Fodéré. – Mémoire de M. Nourrisson sur la Politique tirée de l'Écriture sainte, de Bossuet. – Mémoire de M. A.-E. Cherbuliez sur la Démocratie athénienne. - Notice sur Fernando de Talavera, par M. A. Du Boys.

Dans le courant du mois de novembre, M. Victor Cousin a lu à l'Académie deux fragments de la nouvelle édition de son Histoire gênérale de la philosophie. A l'éclat de son regard, à l'ardeur éloquente de sa voix et de son geste, on devait croire que de longs jours étaient encore réscrvés à l'illustre académicien, tant le feu de la vie semblait loin de vouloir s'éteindre dans cette âme passionnée. Il en a été autrement. M. Cousin est mort le 14 janvier dernier, à Cannes, - où il était allé pas

ser l'hiver suivant sa coutume depuis quelques années, — dans les bras de l'un de ses amis et confrères les plus chers, M. Barthélemy SaintHilaire. Sa dépouille mortelle, transportée à Paris quelques jours après, a reçu tous les honneurs dus à ses titres et à sa gloire littéraires. M. de Parieu, qui préside l'Académie depuis le 1er janvier, s'est rendu le digne interprète des sentiments de la Compagnie.

L'économie politique n'a pas toujours trouvé en M. Cousin un juge équitable : il subordonnait trop toute science et tout art à la philosophie pour être impartial. Mais, sans revenir sur le passé, il sera, croyonsnous, de bon goût de rappeler, ici et en ce moment, que M. Cousin fut l'un des premiers, en France, parmi les penseurs du xixe siècle, à reconnaitre le génie d’Adam Smith. Dès 1818, dans son cours de philosophie morale, consacré à l'école écossaise, il étudia non-seulement la Théorie des sentiments moraux, mais les Recherches sur la nature et les causes des richesses des nations, et rendit à leur auteur une solennelle justice. Il lui attribua le mérite d'avoir constitué la science économique. Les réserves qu'il fit en faveur de la force personnelle et libre, ou moi humain, et des produits immatériels (qu'il félicite J.-B. Say d'avoir reconnus mieux que Smith), la science ne tarda pas à les confirmer. Même, par un désintéressement bien rare et trop peu connu, c'est à Adam Smith que M.Cousin attribue l'honneur d'avoir découvert et appliqué le principe de l'éclectisme moderne, qu'Aristote et Leibnitz avaient seulement entrevu. Cet hommage doit réconcilier avec M. Cousin les économistes qui lui tiendraient rigueur de quelques sévérités.

M. DE LAVERGNE a lu, pendant trois séances consécutives, un grand travail économique et biographique sur le Dr Quesnay et l'école des Physiocrates : c'est une partie d'un recueil de biographies des économistes français et étrangers du xvme siècle, dont trois autres fragments ont déjà paru : Adam Smith dans la Revue des Deux Mondes, le marquis de Chastellux dans le Gorrespondant, et l'abbé Morellet dans le Journal des Economistes. Pour faire connaître avec une complète exactitude la doctrine de Quesnay, M. de Lavergne a pris le parti de reproduire textuellement les Maximes économiques d'un royaume agricole, en les accompagnant d'un commentaire explicatif. On y voit combien l'esprit original et profond de Quesnay se préoccupait des intérêts agricoles, tant négligés de son temps. Cette étude emprunte un intérêt nouveau aux circonstances actuelles, et Quesnay peut être considéré, sous la plume de M. de Lavergne, comme un déposant dans l'enquête. Toutes Jes questions qui se rattachent à la prospérité de l'agriculture se retrouvent dans ses Maximes; on dirait souvent qu'elles s'adressent au IIIe siècle non moins qu'au xviue. Des anecdotes sur la vie et le caractère de Quesnay, empruntées aux mémoires du temps, font revivre cet homme singulier qui habitait à Versailles l'entresol de Mme de Pompadour et qui y recevait tous les philosophes; on y parlait avec une parfaite liberté; et, pendant vingt ans, rien de ce qui se disait, dans ce foyer de vives critiques, n'a transpiré au dehors.

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Parmi les disciples de Quesnay, M. de Lavergne en a mis à part trois, le marquis de Mirabeau, Turgot et Dupont de Nemours, pour en faire l'objet de trois biographies spéciales ; il passe en revue tous les autres. LIntroduction à la philosophie économique, de l'abbé Baudeau; l'Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques, de Lemercier de la Rivière; les Inconvénients des droits féodaux, de Boncerf; le Traité de l'administration provinciale, de Letrosne, et surtout le journal publié par l'école économique, les Éphémérides du citoyen, fournissent la matière d'intéressantes analyses. Le désintéressement, l'indépendance, le dévouement absolu à la vérité, sont pour tous ces écrivains des qualités communes, qui permettent de leur passer des exagérations de conduite et de langage. Rien n'est admirable, par exemple, comme la vie de Lemercier de la Rivière, dont la destinée fit un gouverneur de la Martinique, sacrifiant sa fortune à ses idées et résistant, sans fléchir, à la volonté du roi. Ces prédications incessantes pour le bien public, de la part d'hommes qui prêchaient autant par leurs exemples que par leurs écrits, ont eu beaucoup plus de conséquences pratiques qu'on ne le croit communément. M. de Lavergne nous montre les idées économiques, malgré les attaques de Mably et de quelques autres, se répandant en France et hors de France. Voltaire s'en moque un moment dans l'Homme aux quarante écus, mais il ne tarde pas à les adopter et à les défendre. A l'étranger, plusieurs souverains les appliquent et s'en font un titre de gloire : tels sont le grand-duc de Toscane Léopold et le margrave de Bade. En France, la grande cliente de Quesnay, l'agriculture, se révèle à partir de 1760 et fait jusqu'en 1790 des progrès attestés par le progrès de la population.

Parmi les théories des Physiocrates, il en est une que M. de Lavergne met principalement en lumière, et qui forme en effet le fondement de leur doctrine; c'est celle des lois naturelles de l'ordre social, d'où est venu précisément ce nom de Physiocratie, ou gouvernement des lois naturelles. D'après lui, il n'y a jamais eu de coup d'ail plus pénétrant jeté sur la constitution des sociétés. On peut en rapporter les premiers honneurs à d'autres que Quesnay, à Locke, par exemple, dans son Essai sur le gouvernement civil; mais aucune autre école de philosophes politiques n'en a fait le principe d'un système complet et n'en a tiré autant de conséquences. Dans un temps où tous les intérêts et tous les droits semblent livrés à la discrétion des gouvernements, on ne saurait trop rappeler à la raison publique qu'au-dessus des lois arbitraires il y a des lois naturelles, au-dessus des droits octroyés des droits innés.

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