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Dans une notice sur Fernando de Talavera, archevêque de Grenade, de 1493 à 1507, M. Albert du Boys a mis en scène un des plus étranges épisodes de l'histoire de l'inquisition: un pieux et vénérable archevêque, presque octogénaire, devenu suspect au fanatique tribunal, accusé d'hérésie et de judaïsme, frappé dans la personne de ses parents mis en prison, et menacé lui-même d'être jeté dans les sombres cachots; absous enfin par une commission de cardinaux et d'évêques instituée à Rome. Quel était le vrai crime de Talavera ? Il avait désapprouvé les violences employées par le cardinal Ximenes, contrairement aux termes des capitulations, pour forcer les Maures musulmans à se convertir au christianisme; il avait arboré à Cordoue le drapeau de la charité évangélique. Mais à son tour, le même Talavera avait combattu de toute son autorité les projets de Christophe Colomb, au nom de l'orthodoxie catholique. Dans cet honnête prélat, l'intolérance intellectuelle s'alliait à la tolérance religieuse : il n'a droit qu'à une demi-réhabilitation de l'histoire.

Jules DUVAL.

ENQUÊTE RÉTROSPECTIVE

SUR

LÀ LIBRE ÉMISSION DES BANQUES

OPINION DE TOOKE (1)

Puisqu'on revient souvent sur l'opinion émise par l'illustre auteur de l'Histoire des Prix, à l'endroit des banques d'émission, je demande à intervenir au débat, simplement pour compléter un texte dont le sens est peut-être quelque peu forcé. J'en ferai juges, sans acception d'opinion, nos honorables collègues, ainsi que les lecteurs de cette Revue.

M. Wolowski ne fait nulle difficulté de ranger « le vieux Tooke » parmi les économistes qui font entrer l'émission o dans la police de l'État » (2). La création des billets de banque n'aurait, au dire de notre honorable collègue, « aucun des caractères d'une industrie véritable ;» d'où cette

(1) Voir le Journal des Économistes, janvier 1867, p. 122.

(2) Tooke (Thomas), né en 1774, mort en 1858, a dirigé une importante maison de commerce et a pris part aux grandes affaires des docks, des chemins de fer, des assurances, tout eu consacrant une partie de son temps à la méditation et à la science. (Note de la rédaction.)

conséquence que cela constituerait « le devoir de l'État » (1), chose qui ne saurait être confondue avec « le droit régalien si étrangement interprêté. » — Je ne veux point traiter ici cette question de nuances et montrer jusqu'à quel point, lorsqu'il s'agit de l'État, le devoir se confond avec le droit; non, je l'ai dit, mon dessein est autre. Il convient simplement de mettre en lumière l'opinion d'un économiste qui fait autorité. Pour que rien n'y manque, je crois devoir rappeler les paroles que notre savant collègue mettait précédemment dans la bouche de Tooke :

« J'établis comme un droit incontestable de la part de l'État, aurait dit l'économiste anglais, le principe que les banques d'émission sont nécessairement soumises à une régularisation. Quant au principe de la liberté des banques (free banking) dans le sens où on le met souvent en avant, je suis de l'avis d'un écrivain américain qui soutient que le libre commerce en matière de banque (ainsi entendu) est synonyme avec le libre commerce de la supercherie : That the free trade in banking is sy nonymous with the free trade in swindling.

Je fais remarquer en passant qu'une opinion qui se résume à vouloir simplement une règle, — régularisation, — n'implique pas précisément le monopole, c'est-à-dire l'émission réservée par l'État ou déléguée par le souverain à qui bon lui semble. Mais écoutons dans un autre passage « le vieux Tooke, » comme l'appelle M. Wolowski. Voyons comment, par exemple, lui et son savant disciple, M. Newmarch, expliquent, dans cette même Histoire des prix, la distance qui existe entre le monnayage ordinaire et l'émission des billets de banque. Le chapitre qui traite de la prétendue analogie dont on part pour conclure comme le fait M. Wolowski est intitulé :

« De l'allégation qui consiste à dire que l'émission des bank-notes constitue l'office exclusif, le privilège du souverain ou de l'État (2).

« Cependant, remarquent MM. Tooke et Newmarch à ce propos, on a non-seulement soutenu, on continue à prétendre que les billets de banque ont droit à une protection spéciale et en quelque sorte exclusive; mais on prétend, en outre, que l'office ou le soin d'émettre des promesses de payement réalisables à la volonté du porteur, est l'attribut inaliénable (inde feasible, incommutable) et l'affaire ou prérogative de l'Etat.

« C'est un dogme, dans l'école monétaire (of the currency), qu'il est peu de choses moins contestables que cela. La façon dont on argumente à ce sujet constitue assurément l'exemple le plus frappant de l'ambi

(l) Journal des Économistes, septembre 1866, p. 361.

(2) Voy. T. V, Histoire des prix, section viii, p. 517, édition de 1857.Je remarque qu'il y a un intervalle d'environ vingt ans entre cette édias tion et celle de 1838-39, citée par M. Wolowski. - P. C.

guïté, de la faiblesse de langage (laxity), ainsi que de la confusion d'idées produites, dans notre temps, par le statut de 1844 (to which we are indebted for the act. of 1844).

« Ce dogme, - que la création et l'émission des bank-notes est l'office exclusif dn gouvernement (the exclusive province), - part de ce principe que le monnayage métallique étant l'attribut, l'affaire ou le privilége de l'État, de même les bank-notes, ensuite de la définition de l'école, sont regardées comme de la monnaie. Leur création et leur émission seront, en vertu de cette analogie, considérées comme un mondayage dépendant du gouvernement (1).

« Or, une telle supposition n'a pas l'ombre de fondement (there is not a shadow of a foundation).

« Il n'existe, en réalité, aucune analogie entre les deux fonctions (any analogy between the two founctions). L'office ou fonction du gouvernement touchant le monnayage qui s'effectue à l'Hôtel des monnaies (the mint), en conformité de certaines règles, consiste uniquement à certifier, par une empreinte à l'effigie du souverain, le poids et la pureté ou degré de fin (fineness) de la pièce de métal sur laquelle on applique cette marque. Cette eripreinte, ou certificat, est essentielle à la circulation des espèces monétaires, et cela est garanti par des peines rigou

reuses.

« Mais le gouvernement ne retire ni profit, ni bénéfices pécuniaires ou autres de l'exercice de cette fonction, ou pour parler suivant le langage à tort employé parfois, de ce privilége. L'exercice d'un privilége implique, en effet, un avantage quelconque. C'est à tel point que pour le monnayage de l'or, par exemple, le seul dont il soit ici question, la beauté de la fabrication entraîne pour le gouvernement une perte. Il y a là comme un devoir onéreux imposé à l'État dans l'intérêt du public, et l'office du gouvernement est simplement affaire d'empreinte ou de poinçon. Il n'émet point de la monnaie dans le vrai sens du mot émission (It does not issue the coin in any proper sense of the word issue). L'or est apporté à l'Hôtel même des monnaies par la Banque d'Angleterre ou

(1) Je dois dire, et il ne me coûte nullement d'en faire l'aveu, que l'opinion émise sur ce point important par MM. Tooke et Newmarch m'était complétement inconnue lors de la publication en 1864-65 des Circulations en banque exposant, avec plus de développement, la même thèse. L'Histoire des prix, ouvre fort étendue et qui ne forme pas moins de six volumes, attend encore chez nous un traducteur. La partie du livre des Circulations, où il est traité du Monnayage, et qui expose comme quoi c'est le commerce et non l'État, simple certificateur du poids et titre d'un lingot, qui bat monnaie, avait dès lors, outre que cela arrivait à son heure, le mérite d'une thèse toute nouvelle. — P. C.

d'autres banques, ou même par des particuliers qui désirent avoir une certaine quantité de métal convertie en numéraire; puis un égal poids de ce même métal est livré, après cinq ou six semaines, à ceux qui ont ainsi déposé l'or à l'état de lingots (unstamped, de métal non monnayé). Le délai qu'implique l'opération du mopnayage équivaut à quelque chose comme 1 1/2 denier par once. Les importateurs et autres détenteurs d'or en lingots trouvent donc leur intérêt à vendre à la Banque, sur le pied de 3 liv. 17 s. 9 d., l'once d'or qu'on leur remet immédiatement, soit en pièces de monnaie, soit en bank-notes, à leur choix, sur le pied de 3 liv. 17s. 18 1/2 deniers. La Banque d'Angleterre est ainsi le principal canal par lequel s'écoule, de l'Hôtel des monnaies, le numéraire, pour arriver ensuite au public.

« Comment, dès lors peut-on dire, sinon en forçant le sens des choses, que la fonction du gouvernement dans le monnayage de l'or, alors qu'il laisse à d'autres le soin de l'émission des pièces par lui poinçonnées, ressemble en quoi que ce soit à une création, ou bien, comme on le prétend, à un monnayage ou émission de papier-monnaie sous forme de bank-notes ?... L'État a, sans doute, le pouvoir (power) de se saisir de la création et de l'émission des billets de banque; mais ce serait dans des vues et avec des conséquences complétement différentes de celles qui font du gouvernement des espèces un office placé dans ses attributions (a province of the government).

« Le principal motif qui fait que certains gouvernements du contiDent européen se sont emparés du privilége de l'émission des bank-notes a été le profit que cela peut donner (the profit to be derived for it). Et, dans cette voie de fraude, on a pu signaler à diverses reprises, comme conséquence, les plus flagrants abus.

Pour les gouvernements portés à faire aux dépens de leurs sujets des gains illicites, le privilége d'une émission qualifiée à juste titre de papier-monnaie, puisque ce papier a cours forcé, et que l'engagement n'est pas remboursable par la banque qui l'a émis, est chose d'une importance infiniment plus grande. Mais pour l'école monétaire, le gain obtenu par cette substitution du papier aux espèces n'est pas tant ce qu'on a en vue, dès qu'on parle d'investir du soin de l'émission le gouvernement, que de pouvoir exercer un contrôle qui pût prévenir l'excès d'émission.

Les vues exprimées dans cette section ont l'entier appui de M. Fullarton, suivant que cela résulte du passage qu'on va lire :

- Je ne suis pas disposé le moins du monde, dit-il, à acquiescer à la doctrine qui regarde l'émission du papier convertible comme deFant, par son assimilation au monnayage des espèces, devenir l'affaire propre, la prérogative de l'État. Rien de plus marqué que la distinction qui existe eutre les deux cas. La règle qui investit exclusivement le souverain du pouvoir de fabriquer la monnaie (the power of coining) repose sur une évidente convenance; - il est tellement manifeste que sans l'attestation d'une royale effigie protégée contre toute imitation par les sévérités de la loi pénale, alcune monnaie d'un titre uniforme ne pourrait se maintenir, que la sagesse de la restriction reste tout à fait hors de question. Mais l'émission des bank-notes par les particuliers ne soulève pas des objections aussi concluantes (no such conclusive objection).»

De ce qui précède, il résulte, ce semble, assez clairement trois choses :

En premier lieu, Tooke n'est pas le moins du monde disposé à investir l'État du privilége de l'émission. Ceci ressort notamment du soin que prennent les auteurs de l'Histoire des prix de s'approprier, en terminant, l'opinion bien connue de Fullarton;

Il est de plus en plus prouvé qu'il n'existe, dans l'opinion de Tooke, nulle analogie entre le monnayage ordinaire, le droit que s'approprie ici l'État et l'émission des banks-notes;

Enfin, tout ce qu'accordent les auteurs de l'Histoire des prix, c'est qu'il y aurait lieu à regularisation, chose qui n'implique, du chef de l'État, ni monopole, ni privilége à l'endroit des banques d'émission.

Paul Cog.

CORRESPONDANCE

OU COMMENCE L'HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE.

Cher monsieur Garnier, Permettez-moi de vous demander l'hospitalité pour quelques observations sur l'Histoire de l'Économie politique, à l'occasion des nouveaux cours ouverts au Collége de France et dont la première leçon a été inserée dans le Journal des Économistes.

On a défini l'histoire de l'économie politique : le résumé des expériences qui ont été faites pour améliorer le sort de l'espèce humaine. Si cette définition est exacte, et il serait difficile de ne pas l'accepter, le champ s'ouvre immense aux investigations.

Cependant le chargé du cours nouveau me paraît devoir restreindre son étude dans un cercle infiniment trop étroit. M. Baudrillart, dont j'ai eu si souvent, comme chroniqueur économiste, à apprécier le talent et le savoir profond, notamment dans Les Chaires d'économie politique, adopte, à mon sens, une méthode resserrée qui nous privera de recherches que la science était en droit d'attendre et auxquelles nul n'était plus à même de se livrer que lui. Philosophe, moraliste, économiste et

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