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et la plus pure, en ne confondant point ce qui est du domaine de l'action individuelle, et ce qui est du domaine de l'action publique.

C'est en vain que vous essayez, pour me combattre, de m'imputer l'assimilation du billet de banque, simple feuille de papier signée, à la monnaie métallique d'or et d'argent. Jamais je n'ai commis cette erreur monstrueuse qui constitue la méprise de Law, l'illusion des assignats, la chimère du papier-monnaie. On ne bat pas monnaie en fabricant des billets, on émet simplement un simulacre de monnaie, on essaye de substituer des chiffons laminés au métal. L'émission des billets, c'est-à-dire d'engagements à vue et au porteur, destinée à simuler la monnaie, empiète sur le domaine de l'État, voilà ce qui justifie l'intervention de l'État, et la délégation conditionnelle d'une faculté, qui émane de lui seul, qui dépasse le cercle de l'action individuelle et de l'initiative privée.

Confondre le billet de banque et le crédit constitue à nos yeux une erreur fondamentale. Pour que le crédit se développe, pour que l'engagement d'avenir qu'il favorise s'étende et se fortifie, il faut avant tout qu'une action sévère et précise s'exerce pour le maintien de la mesure commune de la valeur, pour l'expression matérielle du sens des engagements contractés. Le billet de banque est un engagement particulier, qui exerce une action générale ; il n'est pas de la monnaie, car il n'a pas de valeur intrinsèque, et que promettre et tenir font deux: une garantie future n'équivaut pas au gage présent et tangible, surtout lorsque cette garantie repose sur des objets qu'il s'agit d'évaluer, et non sur la marchandise unique qui sert d'évaluateur. Rien de plus condamnable à nos yeux que l'erreur de Law et la planche aux assignats ; mais il nous est permis d'en renvoyer la responsabilité à ceux qui supposent que la multiplication des billets sert à augmenter les éléments de la richesse. Du moment où vous reconnaissez que je m'inspire d'un sentiment juste des abus possibles de l'émission libre des billets de banque, cela me suffit. Les règles générales, applicables à tous, dont vous parlez, auraient le tort de manquer le but que nous recherchons ensemble, et de porter atteintc à la liberté de l'industrie.

Il n'existe point de terme moyen : ou l'émission est une industrie, alors elle doit être libre, pleinement libre; il faut se confier sans réserve à la prévoyance individuelle et au contrôle spontané de ceux qui peuvent accepter ou refuser le billet ; ou bien l'émission rentre dans le domaine de l'action publique, elle constitue une fonction d'intérêt général, elle oblige à une précaution vigilante et continue ; elle ne peut alors dériver que d'une délégation de l'État. L'unité sert à la fois de sauvegarde la plus sûre et de levier le plus énergique. — Il ne s'agit, de part et d'autre, d'aucun monopole. Cette dénomination ne saurait s'appliquer qu'aux combinaisons bâtardes qui, niant à la fois ce qui est de l'essence de la liberté de l'industrie et ce qui appartient au domaine social, cherchent à déguiser les avantages matériels du monopole, sous les dehors empruntés d'une doctrine soi-disant libérale.

C'est pour combattre cette illusion, habilement propagée, que j'ai

pris la plume dans la question des banques, et que je suis résolu à combattre sans relâche les doctrines fallacieuses qui essayent de cumuler les honneurs du drapeau de la liberté, avec les profits d'un monopole de fait, substitué sous une forme multiple à l'unité du droit.

Ce n'est pas pour le besoin de la cause que je le dis en terminant cette lettre, si quelque chose m'étonne, c'est de vous voir, vous dont je connais et apprécie le sincère amour de la liberté uni au profond sentiment de l'ordre, égaré dans un chemin de traverse, tortueux et raboteux, alors que vous avez si bien l'habitude de suivre la grande route de l'intérêt général. Si je parvenais à vous convaincre, mon cher Duval, j'en serais doublement heureux, et au point de vue de la doctrine que je crois juste, et au point de vue de la sincère affection que je vous porte. Il y aurait témérité à attribuer l'espérance d'un pareil résultat aux lignes fugitives que je vous adresse en ce moment. Mais le combat n'est pas terminé, et je ne crois pas avoir épuisé la provision des arguments destinés à porter la conviction dans les esprits sincères. Plus je travaille cette question, et plus il me semble impossible que l'on sacrifie au vain mirage d'une prétendue liberté d'émission, dont mes contradicteurs restreignent eux-mêmes la portée, qu'on lui sacrifie la doctrine virile et féconde du droit, conforme à l'intérêt public et à la sécurité pormanente des transactions.

L. WOLOWSKI.

SOCIÉTÉ D'ÉCONOMIE POLITIQUE

Réunion du 26 janvier 1867

BANQUET DONNÉ A M. GLADSTONE.

DISCOURS DE MM. H. PASSY, GLADSTONE ET CARDWELL.

Une réunion extraordinaire de la Société d'économie polilique a eu lieu le samedi 26 janvier 1867, à l'occasion du passage à Paris de M. W.-Ew. Gladstone, à qui une invitation avait été faite par M. Wolowski, un des vice-présidents, au nom du Bureau.

Bien que l'avis n'ait pu être adressé que la veille, la presque totalité des membres habitant Paris et les environs s'était rendue à la convocation et se trouvait réunie à l'heure indiquée dans les salons du Grand-Hôtel, pour recevoir l'illustre homme d'État, en compagnie de son ancien collègue au ministère, M. Edward Cardwell, également de passage à Paris, et de quelques autres personnes invitées par le Bureau, ou qui avaient demandé à faire partie de la réunion : M. Antoine Passy, membre de l'Académie des sciences; MM. Husson et Daru, membres de l'Académie des sciences morales et politiques; MM. Gustave et Adolphe d'Eichthal ; M. Lehideux, directeur d'une des principales maisons de banque de Paris; Ohannes-Effendi; MM. Bonnet, Dupont-White, de Plenner, Duvergier de Hauranne fils, publicistes ; MM. Paul Gervais, professeur à la Faculté des sciences de Paris; Émile Petitgand, Marcuartu, ingénieurs ; Menu de Saint-Mesmin, secrétaire de l'association polytechnique; Gareau, ancien député, etc.

Parmi les membres de la Société, on remarquait M. de Forcade la Roquette, le nouveau ministre du commerce; MM. "Hippolyte Passy, Renouard, Pellat, de Parieu, Wolowski, Jules Simon, Laboulaye, de Verneuil, Baudrillart, membres de l'Institut; M. Auguste Chevalier, Javal, Darimon, députés; M. de Tourgueneff; M. A. Petetin, directeur de l'imprimerie impériale; M. Vée, chef de division à l'Assistance publique; M. le comte Hervé de Kergorlay, ancien député, etc., etc.— MM. H. Sieber, manufacturier; Jozon, avocat à la Cour de cassation; Gaumond, Guémied, Brisson, publicistes; Acollas, avocat, professeur de droit, assistaient à cette réunion en qualité de membres récemment admis par le Bureau à faire partie de la Société.

La table était dressée dans la grande salle, brillamment éclairée, et contenait cent deux couverts. M. Hippolyte Passy, président de la Société, avait à sa droite MM. Gladstone, de Forcade la Roquette, Wolowski, Pellat, et à sa gauche MM. Cardwell, Renouard, de Parieu, Joseph Garnier.

A la fin du dîner, pendant lequel se sont produites des causeries vives et animées, le plus grand silence s'est établi sur un signe de M. le président, qui a pris la parole en ces termes :

Messieurs, je me lève pour remplir un devoir dont tous vous souhaitez l'accomplissement. J'ai à remercier les très-honorables MM. Gladstone et Cardwell de l'honneur qu'ils ont fait à la Société des économistes en déférant si gracieusement à l'invitation de se rendre dans son sein. Nous ne pouvions désirer des hôtes plus illustres, et leur présence est et demeurera pour nous non-seulement un sujet de vive satisfaction, mais, qu'il me soit permis de le dire, un sujet de juste et bien légitime orgueil.

Nous sommes une société purement scientifique et je dois résister au désir de rappeler avec quel éclat M. Gladstone a paru sur la scène politique, et quels incomparables talents il a déployés dans l'exercice des hautes et difficiles fonctions de chancelier de l'Échiquier. Je resterai sur le terrain ouvert à nos travaux accoutumés; je m'y sens plus libre, et M. Gladstone voudra bien me permettre de dire quelques mots, bien peu de mots, des grands et nombreux services dont l'économie politique lui est redevable. Le triomphe des principes de l'économie politique, c'est celui de la justice et de la liberté au sein des sociétés humaines. Cette vérité, non-seulement M. Gladstone en a été l'éloquent et généreux interprète; il a fait davantage, il en a assuré, obtenu la réalisation, la pratique dans toute la mesure conciliable avec la situation de son pays.

Vous le savez, Messieurs, en Angleterre aussi bien que dans toutes les autres contrées, le passé a laissé des traces profondes. Il a seme des préjugés, des erreurs, des traditions qui lui survivent; et de plus, là aussi, il a donné naissance à des intérêts qui, malgré les vices de leur origine, luttent opiniâtrément contre les innovations les plus salutaires. C'est aux hommes d'État à mesurer la force des résistances qu'ils ont à dompter dans l'intérêt du bien public, à ne rien basarder, à discerner, à constater ce que permet l'état des esprits et des faits. Eh bien, cette auvre difficile, qui demande tant d'étendue dans les vues, tant de fermeté et de hauteur dans les conceptions, tant de tact et de sagacité dans l'appréciation des circonstances du moment, M. Gladstone l'a accomplie avec la plus merveilleuse. habileté. Grâces lui en soient rendues. Les succès qu'il a obtenus ont été la plus utile et la plus convaincante demonstration de la vérité des principes proclamés par la science ; ils ont fait pour en amener, pour en assurer le triomphe et l'application, bien au delà de ce qu'auraient pu faire les publications les plus ingénieuses, les livres dus aux plumes les plus exercées et les plus savantes.

Pareil hommage est dû à l'homme éminent qui siége à côté de moi, à M. Cardwell, ancien président du bureau du commerce, et depuis ministre des colonies, en Angleterre. M. Cardwell ne s'est pas borné, dans l'accomplissement de ses difficiles fonctions, à travailler à l'aplanissement des obstacles que les erreurs du passé avaient mises aux transactions commerciales entre les différents États, à faire comprendre que les nations sont solidaires les unes des autres et que toutes tirent avantage du progrès que chacune d'entre elles réalise dans l'emploi de ses forces productives; une pensée non moins digne d'éloges a présidé aux actes qui ont marqué son passage aux affaires. Il a vu dans la liberté des échanges autre chose qu'une source de prospérité économique, il y a pu un gage de paix et de concorde entre les sociétés humaines. Et en effet il est donné à cette liberté d'enfanter au sein des États qui en jouissent des intérêts que vient atteindre et blesser profondément toute fupture des relations qui leur ont donné naissance. On peut l'affirmer : plus ces intérêts se multiplieront, plus avec eux croîtront les forces destinées à contenir les emportements, à conjurer l'éclat des rivalités haineuses qui décident les peuples à se combattre et à s'entr'égorger. Honneur à M. Cardwell. En secondant de tous ses efforts l'extension, le développement des intérêts que crée le commerce international, il a rendu à la civilisation, à l'humanité, en même temps qu'à l'économie politique, les plus nobles et les plus bienfaisants services.

MM. Gladstone et Cardwell, au nom de la Société des économistes, je vous remercie encore une fois de l'honneur que vous lui avez fait en assistant à cette séance. Cet honneur est pour elle du plus haut prix, et elle en gardera un durable souvenir. (Vive adhésion.)

MM. Gladstone et Cardwell répondent en anglais.
M. GLADSTONE se lève au milieu des applaudissements.

Après avoir remercié M. Passy et la Société de l'honneur qu'il reçoit et avoir dit qu'il désirerait avoir mérité cet honneur, M. Gladstone félicite la Société du résultat de ses travaux et relève, avec une vive satisfaction, les termes employés par le président pour indiquer le but de l'économie politique, but qui dépasse singulièrement le simple objet de la production et de la distribution des richesses.

Beaucoup de troubles et de désordres, dit l'orateur, qui ont atteint les nations et divisé les diverses portions de la Société dans le passé, auraient pu être évités si les vérités de la science économique avaient été mieux comprises. Elle a eu raison des funestes théories qui ont fait naître l'inimitié entre les peuples et amené une douloureuse effusion de sang dans le monde. On commence à comprendre qu'il est pour les Etats d'autres moyens de grandir que celui qui consiste à étendre le territoire aux dépens du voisin, et que l'on peut fonder ou entretenir les colonies dans de plus nobles desseins que ceux que dictait l'étroite théorie du commerce exclusif.

En ce qui concerne la réunion de ce soir, M. Gladstone sait qu'elle a surtout été provoquée par la gracieuse pensée de reconnaître la part qu'il a pu prendre au traité de commerce conclu entre la France et l’Angleterre. — Je ne cacherai point, dit-il, le sentiment qui m'anime, et qui me fait considérer cette convention comme étant en elle-même une grande chose, et comme devant prendre une place considérable dans les annales du monde civilisé. Mais je n'ai pu y prendre qu'une part d'action secondaire. Je ne puis ni réclamer, ni accepter à cet égard aucun autre honneur que celui d'avoir travaillé de tout ceur à ce résultat. Je m'y suis dévoué parce que j'étais convaincu qu'il porterait une atteinte mortelle aux malfaisantes séductions du système protecteur qui dominaient jusque-là le vieux monde européen. De cette manière devaient se resserrer encore les liens d'amitié qui rapprochent les deux grandes nations de France et d'Angleterre, ces deux peuples dont l'union donne la meileure garantie de la paix du monde, et à laquelle on ne saurait porter atteinte sans frapper d'un rude coup cette confiance qui est la condition essentielle du bien universel. Aussi, avoir contribué à ce traité de commerce, ce sera toujours un des plus chers

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