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certain désaccord entre les écoles des bords du Rhin et celles du reste de l'Europe. L'unité inanque à ce point que, dans les cantons suisses qui parlent la langue allemande, et où l'enseignement économique est en vigueur, des chaires ont été instituées pour la doctrine généralement reconnue à côté et en surcroît de la doctrine particulière des Allemands. C'est ainsi que M. A. Cherbuliez professe à Zurich et M. Anatole Dunoyer à Berne. S'il ne s'agissait que de nuances insignifiantes, ces cours faits en français seraient une superfétation ; ils n'ont de raison d'être et d'utilité que dans la supériorité de la méthode et une orthodoxie moins sujette à contestation.

Si l'on veut un exemple des abus introduits dans les programmes économiques, on n'a qu'à lire les cours de M. Stein, longtemps professeur à Kiel. Avec l'esprit le plus pénétrant et les intentions les plus droites, ce professeur en était venu à faire de l'économie politique une science à peu près universelle, qui comprenait le droit, la morale, la politique et jusqu'à la géographie. C'est d'après lui la vraie science de l'État, et trois théories la constituent : la théorie de la richesse, la théorie de la société et la théorie de l'État proprement dit; l'unité s'établit dans les hommes et dans les choses, et forme un tout indivisible; en distraire une part, c'est tronquer le sujet, qui n'est rien moins que l'histoire et la marche des civilisations. Le programme est vaste, mais trop vaste pour être rempli; l'un de ses termes absorbe les deux autres. Quand on a dit théorie de la société, on a tout dit; le reste est accessoire. Aucun travers n'est plus commun que celui-là; c'est à qui poussera hors de leur domaine les sciences les mieux déterminées; celles qui s'y prêtent ne le font qu'à leur détriment.

Ce trouble des opinions économiques, qui gagnait jusqu'aux chaires, peut servir d'excuse à List; comine les autres, il a été entraîné à agir en son nom; comme les autres, il a vu dans l'économie politique une science de l'État. Devant des doctrines plus fermes, peut-être se fût-il mieux contenu. Ceux même qui le désavouaient n'étaient pas tous sans reproche, et il aurait pu invoquer contre eux le bénéfice des circonstances atténuantes.

III

Les dernières années de cet intrépide jouteur peuvent être résumées en quelques pages et forment un récit assez triste. A peine eut-il, après la publication de son livre, quelques semaines de cette célébrité dont il était si avide, et qui, après de courtes lueurs, rejette un homme dans une ombre plus profonde. Il avait des appuis naturels dans les entrepreneurs d'industrie, dont sa doctrine servait les intérêts; leur appui ne lui manqua pas. Il avait dans les feuilles de l'Allemagne quelques amis dévoués; leurs articles entretinrent le premier feu de l'opinion. L'auteur était du métier; cette grâce d'État profite toujours à ceux qui y participent. List saisit ce moment de faveur pour se réintégrer dans ses droits civils et politiques. Quoique la Faculté de droit de Fribourg, après examen des pièces, se fût prononcée pour la nullité de son procès, le gouvernement de Wurtemberg avait refusé jusque-là de lui rendre sa qualité de citoyen. Il ne pouvait résider dans sa vieille Souabe que comme étranger, et n'était couvert contre les suites de sa condamnation que par le bénéfice d'une naturalité étrangère. Depuis longtemps, cette déchéance lui pesait, et l'occasion lui parut bonne de s'en affranchir. Dépouillant les formes tranchantes qui l'avaient si mal servi, il adressa au roi de Wurtemberg une humble supplique et lui demanda une audience. Le roi la lui accorda et lui fit un bienveillant accueil; quelques jours après, le département criminel lui envoya sa réhabilitation. Ce fut une des joies de sa vie et la plus sincère qu'il ait jamais goûtée. Américain par nécessité, il était resté Allemand au fond du cour et voulait mourir Allemand,

Le succès que son livre venait d'obtenir n'était pas sans mélange, et il ne fut pas longtemps sans s'en apercevoir. Un homme si avisé n'ignorait pas ce que valent les suffrages de la première heure; il les pesait au lieu de les compter. Il voyait s'émouvoir les gens d'affaires, et cette partie du public qui épouse, sans en avoir la conscience, les opinions qu'on lui communique. Les grandes autorités ne se prononçaient pas; les universités restaient muettes ; aucun nom considérable ne s'était mis de la partie près de ses proneurs officieux. Une conspiration d'indifférence semblait régner dans les régions de l'enseignement où se portent les jugements définitifs. List en éprouvait de sourdes rages ; il se sentait secrètement condamné, et ce qui était pire, sans qu'on daignât s'expliquer sur les motifs de la sentence. Ces motifs étaient aisés à deviner ; l'ouvrage n'avait aucun point de rencontre avec les opinions établies; le fond en était faux, la forme blessante. L'auteur portait en outre la peine d'un caractère peu sociable et de procédés maladroits. Il avait eu dans son encyclopédie des collaborateurs qui s'étaient retirés devant son esprit de domination. Dans les querelles qu'il engageait dans la presse, il gardait si peu de ménagements qu'il se faisait des ennemis de tous ceux dont il combattait les idées; il ne pardonnait pour ainsi dire pas que sur les sujets où il s'établissait en maître ou pensåt autrement que lui. M. Rau, professeur d'économie politique à Heidelberg, avait, dans un recueil spécial, fait une censure détournée de son système; il faut voir de quel air il relève le gant et dans quels termes il le redresse. En toute occasion, il était prompt aux personnalités. Quoi d'étonnant qu'au moment où il livra son dernier mot au public, toutes ces rancunes prissent leur revanche dans une exécution silencieuse !

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Deux personnes seulement parmi celles dont le crédit pouvait lui servir ne se départirent pas de leurs bons rapports : M. Kolb, propriétaire de la Gazette d'Augsbourg, et le libraire Cotta, trèsinfluent en Allemagne. L'un et l'autre avaient l'emploi de cette plume disposée à traiter tous les sujets. Pour Cotta, l'occasion s'en offrit bientôt. Le Zollverein venait d'être constitué et créait dans les onze États contractants des intérêts communs qui demandaient un organe. Là-dessus un journal fut fondé, le Zollvereinsblatt, ou feuille du Zollverein, et le choix de l'éditeur se porta sur List pour la rédaction en chef. C'était aller au-devant de ses veux; aussi accepta-t-il avec empressement. La feuille devait être politique et surtout économique; elle devait tendre à lier fortement le faisceau récemment formé et s'adressait à trente millions d'âmes parlant la même langue, ayant les mêmes droits. Tout autre que List en eût pris motif pour élargir ses vues; lui les serra de plus près que jamais. Sa feuille ne fut qu'un pamphlet quotidien contre l'Angleterre, pamphlet d'une véhémence telle que ses propres partisans et Cotta lui-même l'engageaient souvent à y mettre plus de modération. Se modérer, List en était désormais incapable; il en était venu, dans le vertige de l'idée fixe, à perdre jusqu'au sentiment de ce qu'il écrivait. Un de ses amis de Londres, compâtissant à l'état de son esprit, lui écrivit un jour au sujet d'un article où il avait passé les bornes ; il le rappelait au calme et à la justice. «Moi,

répondit-il, dénigrer les Anglais, allons donc ! Personne ne les admire plus que moi, n'a plus que moi des sympathies pour eux. Ce que je déteste de toute mon âme, c'est la tyrannie commerciale de John Bull, qui veut tout absorber, qui ne veut laisser s'élever aucune autre nation, et qui cherche à nous faire avaler les pilules fabriquées par sa cupidité comme un pur produit de la science et de la philanthropie.» Voilà les formes de l'admiration et de la sympathie que le journaliste professait pour la nation anglaise. Admirer les gens que l'on traite ainsi, c'est avoir un goût décidé pour les contrastes.

Il était impossible que ce ton se soutînt et qu'un journal soufflåt tous les jours la fièvre sans y épuiser sa force. Au lieu de s'accroître, la clientèle de la feuille du Zollverein s'en allait peu à peu. Les mauvais jours commencèrent; Cotta, découragé, se désista de la propriété du journal en faveur de List, qui désormais en eut les bénéfices et les charges. Il fallait vivre là-dessus et vivre maigrement. Les sommes disponibles avaient été peu à peu et follement dissipées, et les faillites des banques avaient emporté ce qui restait en Amérique. Cette famille, si longtemps éprouvée, en revenait à son point de départ. Pour son chef le poids des années arrivait, et avec les années les infirmités. Dans une chute qu'il avait faite, List s'était cassé la jambe; ses travaux en avaient souffert La force morale suivait le déclin de la force physique. Remplir un journal que la vogue porte est une tâche aisée ; cette tâche est accablante dans une période d'abandon. Après trente années de présomption, List se prenait à douter de lui-même. En vain les entrepreneurs d'industries, dont il était le défenseur officieux, cherchaient-ils à ranimer sa verve en le comblant d'éloges et en lui présentant des adresses où on le nommait l'agent général des affaires d'Allemagne: l'heure des illusions était passée. Il n'était sensible qu'aux rares cadeaux qu'on lui faisait. Un jour, devant une députation qui s'était montrée généreuse, il s'abandonna à de tristes épanchements. « J'ai fait deux fois ma fortune, dit-il, une fois en Allemagne, une autre fois en Amérique. Je l'ai perdue dans l'un et l'autre cas en plaidant deux causes, celle de l'unité allemande, celle des chemins de fer, et aux pertes d'argent et d'emploi se sont joints la persécution et l'exil. Aujourd'hui, près de la soixantaine et affligé de maux physiques, je ne vois l'avenir qu'avec inquiétude, et peut-être pour vivre me faudra-t-il songer à une nouvelle expatriation, si mes forces ne s'y refusent pas. » La députation ne compatit à cette dé. tresse que par des paroles banales; List en fut pour ses aveux. Il ne fut pas plus heureux dans une demande d'emploi auprès des gouvernements de Wurtemberg et de Bavière; rien ne devait plus lui réussir.

Désespérant de l'Allemagne, il se reprit de goût pour les voyages, dans l'espoir de trouver un pays où il pourrait battre monnaie avec ses idées. Il visita la Belgique, l'Autriche et la Hongrie, partout bien accueilli, mais ne trouvant nulle part d'encouragements suffisants pour s'y fixer. Enfin il songea à l'Angleterre. C'était en 1846, au moment où l'agitation pour la loi des céréales aboutissait à une victoire devant le Parlement. A peine arrivé, il assiste aux derniers incidents de la lutte et en fait un récit curieux. « J'ai été témoin la nuit dernière, écrit-il de Londres, de deux événements considérables; dans la Chambre haute, j'ai vu la législation des céréales décéder aux acclamations de leurs seigneuries, et quelques heures après, dans la chambre basse, le ministère Peel recevoir le coup de mort au sujet de l'Irlande. J'en suis encore tout ému. La place quej'occupais m'offrait un riche sujet d'observations. Devant moi était l'Égyptien Ibrahim avec sa suite. Quelques-uns des hommes politiques les plus considérables et notamment lord John Russell, sont venus échanger quelques paroles avec lui. Lord Monteagle a eu l'obligeance de me désigner non-seulement les pairs et les littérateurs distingués qui se trouvaient dans notre voisinage, mais les membres les plus importants de la Chambre des communes. « Le vieux monsieur que voici, me dit à son tour le docteur Bowring, ce vieux monsieur au frac bleu qui incline sa tête sur sa poitrine comme s'il dormait, est le duc de fer (Wellington). Voulezvous me permettre de vous présenter M. Mac-Grégor. Un homme poli, au regard intelligent, me serra la main. «M. Cobden désire faire votre connaissance, me dit-on d'un autre côté, » et un homme encore jeune, à la physionomie heureuse, s'approcha de moi : «Vous êtes donc venu ici pour vous convertir ? me dit-il. — Oui, répondis-je, et pour demander l'absolution de mes péchés.» Je restai ainsi un quart d'heure à plaisanter au milieu de mes trois grands adversaires. Quelle vie politique dans ce pays-ci! On y voit l'histoire pousser. »

Ce séjour à Londres dura trois mois; on sut plus tard comment ils avaient été employés. List ne s'était-il pas imaginé qu'à lui seul et

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