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conime plénipotentiaire officieux, il parviendrait à amener une alliance entre l'Allemagne et l’Angleterre ? Rien de plus simple; il n'y mettait qu'une seule condition, c'est que l'Angleterre se contenterait de l'influence politique et n'apporterait plus d'obstacle à l'affermissement du régime protecteur, qui était dans les voeux de l'Allemagne. A ce prix, les deux nations vivraient indissolublement unies et au besoin feraient tête en commun à l'Europe entière. Ce bel arrangement était développé dans un mémoire que le négociateur sans diplôme adressa à sir Robert Peel et à lord Palmerston. La France y était fort eavalièrement traitée; ce n'était, au jugement de List, qu'un peuple de soldats distrait alors par sa chasse aux Bédouins, mais qui se retournerait contre le continent dès qu'il aurait dévoré sa proie. Ses ardeurs de conquête ne pouvaient s'éteindre que devant l'Allemagne et l'Angleterre, fortement liguées. Les deux hommes d'État, mis en demeure, crurent devoir répondre à ces projets de fantaisie; ils le firent évasivement. Sir Robert Peel vit qu'il avait affaire à un monomane, et essaya de le guérir en lui rappelant que les nations ne se lient bien que par des rapports d'intérêt : il fut mesuré, poli, presque bienveillant. Lord Palmerston le mena d'une façon plus rude et le renvoya sur les bancs de l'école. Rien ne pouvait affecter plus profondément le cerveau de List que des coups reçus de telles mains. En réalité il venait de faire des offres de service à ses adversaires naturels; le dédain et le sarcasme étaient le seul fruit qu'il en eût recueilli. Il avait compté au moins sur un examen approfondi, une discussion en commun; à bout de voies, il y voyait pour lui une planche de salut. Tout lui manquait à la fois; la blessure était double; il était atteint dans ses calculs autant que dans sa vanité.

Dès ce moment il fut agité de pressentiments sinistres : « Je dois me hâter de terminer mes affaires et me mettre en route, écrit-il de Londres; car il me semble que je porte en moi une maladie mortelle et que je mourrai bientôt; or je voudrais mourir et être inhumé dans mon pays. » L'indifférence le gagne, même pour ce qui autre. fois l'eût transporté d'aise : «On dit, ajoutait-il, que le Zollverein, pour me récompenser de ce que j'ai fait pour lui, veut me mettre une couronne sur la tête. Si c'est son intention, il faut qu'il se hâte; aujourd'hui il trouverait encore quelques cheveux gris à couronner: qui sait si l'an prochain il trouvera autre chose qu'un cadavre ?» Sa physionomie ne répondait pas complétement à ces épanchements lugubres, quoiqu'à son retour de Londres, en octobre, sa famille y eût remarqué quelque altération. En novembre, il se plaignit plus vivement de sa santé, et un matin, sans y avoir préparé les siens, il partit brusquement pour Munich. Il allait, disait-il, fonder une association en Bavière. Accoutumés à ces déplacements, sa femme et ses enfants n'en prirent point d'inquiétude. Un billet écrit de Tegernsée fut le dernier avis qu'ils reçurent de lui. Il annonçait son départ pour Meran, où il allait chercher un air plus doux. Quelques jours se passèrent sans nouvelles; on le croyait en chemin, quand le rédacteur en chef de la Gazette d'Augsbourg reçut un billet annonçant sa fin tragique. Voici ce qui était arrivé. List n'avait fait que traverser la Bavière et s'était dirigé vers le Tyrol. Arrivé à Schwatz il avait trouvé les routes encombrées de neige, et, rebroussant chemin, avait regagné la petite ville de Kufstein. Dans l'hôtel où il était descendu, on lui avait offert les meilleures chambres. «Non, dit-il, je suis trop pauvre; donnez-moi la plus mauvaise chambre de la maison.» Pendant plusieurs jours il garda le lit, et ne se leva que pour écrire à M. Kolb quelques lignes chargées de ratures et précédées d'une citation de Sénèque (1):

« Mon cher Kolb, j'ai déjà essayé dix fois d'écrire aux miens, à mon excellente femme, à mes charmants enfants; ma main, ma plume, m'ont refusé ce service. Que le ciel les soutienne. J'espérais que le mouvement et une courte résidence dans un pays plus chaud m'auraient rendu la force de travailler; mais chaque jour augmentait mes douleurs de tête et mon oppression..... Et ce temps effroyable! A Schwatz, j'ai dû rebrousser chemin, mais je n'ai pu aller au delà de Kufstein, où je suis resté alité dans un état affreus, tout mon sang se précipitant vers le cerveau, surtout le matin.... Et l'avenir ! Sans revenus de ma plume, je serais obligé pour vivre de dévorer la fortune de ma femme, qui est loin de suffire à ses besoins et à ceux de ses enfants..... Je suis comme désespéré..... Dieu ait pitié de ma famille ! Chaque soir, depuis quatre jours, et aujourd'hui pour la cinquième fois, je projette de partir pour Augsbourg

(1) Non afferam mihi, etc., etc. Voici la traduction du passage latin : « Je ne porterai pas la main sur moi à cause de ma douleur; mourir ainsi, c'est être vaincu. Si je sais pourtant que je dois la supporter toujours, je m'en irai non à cause d'elle, mais parce qu'elle me ferait obstacle pour lout ce qui constitue le but de la vie. »

et chaque matinj'y renonce. Dieu vous récompensera de ce que vous ferez ou ce que d'autres amis feront pour les miens..... Adieu !

« FRÉDÉRIC List. )

Dans la matinée, le voyageur avait quitté l'hôtel et le soir n'avait pas reparu. Inquiet, l'aubergiste entra dans sa chambre et vit sur sa table un billet ouvert. Il le lut, connut seulement alors le nom de l'homme qu'il avait logé, et regretta de n'avoir pas mieux veillé sur lui. On fit des recherches, on alla aux informations et le cadavre fut enfin découvert sous un amas de neige fraîchement tombée. L'autopsie qui en fut faite ne livra pas le secret du mort; aucune des lésions intérieures n'était de nature à le frapper debout; le mé. decin déclara seulement que mourir ainsi c'était avoir perdu l'usage de sa raison. On s'accorda à jeter un voile sur cette fin et ses circonstances mystérieuses. En réalité List succombait au poids de la vie; elle était devenue trop lourde pour lui. Les honneurs funèbres lui furent rendus, et quoique protestant on l'inhuma dans un cimetière catholique. Il avait alors cinquante-sept ans, dont trente écoulés dans le feu des combats et au plus fort de la mêlée.

Ici se présente, entre Cobden et List, pris au début de leur carrière, un rapprochement auquel on ne saurait échapper. Les positions sont les mêmes, quoique les qualités diffèrent. Ce sont deux agitateurs animés d'une foi égale, ayant la conscience d'une mission particulière au sujet du régime des intérêts. Pour l'un et pour l'autre l'action est rude et exige un effort soutenu; ils ne fléchissent pas. Jusque-là tout est analogie; mais que de contrastes dans les caractères et les destinées ! Cobden est un esprit réfléchi qui se possède et avec des moyens simples obtient de grands effets; List est un esprit déréglé qui s'escrime dans le vide et croit avoir partie gagnée quand il a mené quelque bruit. L'un conduit avec une grande sûreté de main et une patience qui tient du génie une de ces révolutions qui ont leur date dans les siècles, et, quand elle est achevée, il s'efface, repoussant les honneurs qui viennent le chercher. Il meurt en pleine gloire, après des années bien remplies, laissant un nom qui ne périra pas. L'autre se fait l'avocat de pratiques surannées, imagine projet sur projet, court le monde en quête de renommée, sans jamais arriver ni à l'importance qu'il s'attribue, ni aux honneurs qu'il convoite. Il meurt dans un accès de déses

& SÉRIE, T. V. – 15 mars 1867.

poir, se dérobant au supplice de ses échecs et malgré des réparations tardives, laissant un nom condamné à l'oubli. Pour expliquer ce contraste de leurs destinées, on peut sans doute arguer de la diversité des circonstances et des milieux dans lesquels ces deux hommes ont vécu ; mais le vrai motif n'en demeure pas moins dans leur valeur propre et surtout dans la valeur de la cause qu'ils avaient embrassée. L'un s'est mis au service de la vérité, l'autre au service de l'erreur; ce qui leur est échu d'heureux ou de malheureux provient de cette option.

L'expérience a dit là-dessus son dernier mot. Comme doctrine, la protection des industries se refuse désormais à un débat sérieux : pour s'y être essayé, List est mort à la peine. Il n'est pas de sophisme qui puisse donner à ces traitements de faveur l'ombre d'une légitimité. Quant à leur utilité, elle n'a jamais été qu'une conjecture, une prétention. L'exercice d'une liberté tempérée conclut chaque jour pour des libertés plus larges. On respire plus à l'aise depuis qu'on ne vit plus les portes fermées. Non-seulement l'industrie, obligée à des croisements, a vu sa vigueur grandir par le mélange d'un sang nouveau; mais la politique en a éprouvé quelque soulagement. Les facilités accordées aux échanges détendent évidemment les rapports des peuples. Si, comme on l'a vu récemment, l'esprit de conquêtes se déchaine quelque part, c'est malgré les résistances de l'opinion et dans des États militairement menés. Une leçon nouvelle en sortira, il faut l'espérer, pour les peuples qui aliènent légèrement leurs destinées; ils verront mieux à quel point les libertés se tiennent et combien est précaire le sort des intérêts quand il est subordonné à des volontés qui ne souffrent point de contrôle.

Louis RAYBAUD.

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RÉPONSE A LA LETTRE DE M. MICHEL CHEVALIER

Sépateur, membre de l'Institut,

SUR

LA QUESTION DES BANQUES

Mon cher et honoré confrère, Vous me donnez à la fin de votre lettre le charitable conseil de prendre un maître de philosophie.

Je me suis adressé à nos confrères le plus autorisés, ils m'ont trouvé quelque disposition à profiter de leurs leçons. Peut-être voudrez-vous en reconnaitre la preuve au soin que j'aurai de ne point vous suivre dans la voie où vous vous êtes engagé. Il est des formes de langage, des plaisanteries équivoques et des aménités étranges dont je vous abandonne volontiers le monopole.

Votre lettre contient des personnalités auxquelles je ne répondrai point: cela me semblerait complétement inutile, et en tout cas fort peu intéressant pour le public, votre juge et le mien.

Mais il est des passages où vous prétendez combattre mes doctrines économiques et me mettre en contradiction avec moi-même; la même réserve ne m'est point imposée à cet égard. Vous me permettrez de parler rapidement de la question qui nous divise, et de montrer, par des citations textuelles, comment votre imagination brillante et féconde a été l'unique source des opinions ondoyantes et fragiles que vous m'imputez.

J'ai une prétention, celle-là je l'affiche hautement, c'est d'exprimer mes idées avec quelque clarté; si l'on m'a parfois accusé de le faire d'une manière trop vive, je ne m'attendais guère au reproche de mettre les esprits à la torture pour découvrir ma pensée, et de forcer le lecteur à recourir au calcul des probabilités pour l'interpréter.

J'essaierai, sans avoir l'espérance d'y réussir complétement, d'éviter l'embarras qui accompagne souvent un débat fragmentaire. Je n'entends point épuiser ici des thèses doctrinales; ma tàche est plus modeste, elle consiste à rétablir l'expression véritable de mes pensées, singulièrement obscurcies ou altérées. Il me suffira de signaler l'unité de la doctrine que je professe et l'exactitude scrupuleuse avec laquelle j'ai reproduit les opinions que j'invoque.

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