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capitaux se portent, en effet, là où ils sont le mieux rétribués. Nous voyons, d'après cela, que, pour une industrie peu abordable, où les frais d'installation sont considérables, qui exige une grande intelligence ou une grande instruction, le prix de vente sera peu inférieur à ce qu'il serait en cas de monopole. Plus l'objet que l'on vend a d'utilité, plus il est nécessaire à l'homme, plus il y a de différence entre le taux de la vente sous le régime de la concurrence et sous le régime du monopole.

Une circonstance tend à hausser le prix, c'est que les personnes qui tendent à produire la baisse n'ont pas, généralement, la quantité de capitaux nécessaire pour fabriquer ce qu'il leur faudrait produire pour leur intérêt. Enfin, certains produits, les produits agricoles, par exemple, ne peuvent pas être renouvelés aussi vite qu'on le voudrait bien.

Remarquons ici qu'il peut se faire exceptionnellement qu'un producteur soit loin d'avoir les frais de production les plus petits et impose néanmoins son prix aux consommateurs. C'est ce qui arrivera, s'il est assez riche pour supporter des pertes momentanées, considérables, pour ruiner ses concurrents. Il pourra, une fois qu'il sera devenu seul producteur, hausser son prix beaucoup plus haut qu'il ne l'aurait été naturellement et gagner beaucoup plus qu'il n'a perdu. C'est ainsi qu'opèrent les compagnies de chemin de fer pour tuer la concurrence qui peut leur être faite entre deux points intermédiaires d'une même ligne.

De la valeur des objets consommables au bout d'un temps très-petit. — Considérons actuellement des objets qui ne peuvent pas être conservés assez longtemps pour qu'un seul producteur en puisse tirer un profit maximum. Les producteurs ont à vendre une certaine quantité de marchandise; cette marchandise ne peut pas être renouvelée avant un certain laps de temps et ne peut pas être conservée non plus au delà d'un certain délai. Il est aisé de voir par un raisonnement analogue aux précédents que tout se passera ici comme dans le cas du monopole. La seule différence est que si les bénéfices sont trop considérables dans cette industrie, d'autres individus y entreront et feront baisser le prix de vente.

Remarquons ici que cette classe d'objets est beaucoup plus étendue qu'on pourrait le croire a priori; elle comprend tous les objets qui sont sur le point de se détériorer, les substances alimentaires principalement. On doit joindre encore à cette catégorie d'objets, ceux qui conservent leur utilité, mais que le caprice des hommes, la mode, rejette comme impropres à l'usage qu'on en faisait.

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diverses circonstances qui influent, dans la pratique, sur la valeur des choses. — Terminons ces considérations en remarquant que, dans la pratique, les choses ne sont pas aussi simples: les produits rendus par deux marchands sur un même marché ne sont jamais identiques ; bien des circonstances viendront parler en faveur d'un des concurrents, on a l'habitude d'aller chez lui, il est d'une affabilité connue, etc., etc., etc mais ici, nous mettons toutes ces

considérations de côté. C'est sur des limites de valeurs moyennes que nous raisonnons. Dans la pratique, le prix de vente oscillera autour de la valeur théorique dont nous parlons, mais le bénéfice des producteurs sera toujours inférieur au bénéfice théorique dont nous avons parlé, parce que toutes les oscillations dans le prix de vente, quel que soit leur sens, tendent à rendre le bénéfice inférieur au bénéfice maximum possible.

Du concours des producteurs. — Dans une société organisée comme la nôtre, il n'y a point de choses qui sortent des mains d'un seul producteur pour passer immédiatement dans celles du consommateur. Chaque objet, avant d'être livré à la consommation, a passé par les mains d'une série plus ou moins longue de producteurs qui tous ont fait subir une transformation à l'objet en question, et ont concouru à l'augmentation de sa valeur. Chaque producteur doit donc compter, dans ses frais de production, ce qu'il a dû rembourser à tous les fabricants ayant concouru avant lui à la fabrication de l'objet. J.-B. Say explique comment la valeur d'un produit se distribue entre tous ceux qui ont concouru à sa production. Il se sert de l'exemple de la fabrication d'une montre (1). Quoique ce que dit l'illustre économiste soit très-clair, nous y ajouterons quelques mots.

Le dernier des producteurs qui ajoute à la valeur d'un objet, avant de le livrer à la consommation (désignons-lepar B), fixera son prix, comme nous l'avons dit plus haut, de manière à tirer de son

(1) J.-B. Say, Traité d'économie politique, liv. II, ch. v

industrie le plus grand profit possible. Dans ses frais de production, il devra comprendre les avances qu'il a remboursées au producteur A, qui, avant lui, avait le produit entre les mains. Quant au producteur A, il devra fixer le prix de vente de la matière inachevée d'une manière analogue à celle dont le producteur B fixera le prix de vente définitif; il devra seulement tenir compte que la loi de consommation du produit qu'il vend ne dépend pas seulement de la demande des producteurs tels que B, mais encore de celles de tous les producteurs d'autres industries où le produit qu'il fait peut être utilisé.

En fait, c'est le premier des producteurs concourant à la fabrication d'un produit qui fixe son prix de vente, d'après la demande qui lui est faite par tous les industriels et les consommateurs qui peuvent utiliser ses produits. Chacun de ces industriels fixe son prix de vente d'après ses frais de production et la demande qui lui est adressée; et cela se passe ainsi jusqu'au dernier producteur qui livre au consommateur.

De la communication des marchés. — Nous n'avons parlé jusqu'ici que des producteurs se faisant concurrence sur un même marché. Aujourd'hui, avec les facilités de communications existantes, presque tous les marchés tendent de plus en plus à n'en faire qu'un. On doit seulement remarquer que chaque concurrent, sur un marché donné, doit faire entrer dans ses frais de production les frais de transport de la marchandise jusqu'au lieu où il vend, il doit tenir également compte des risques d'avaries ou de pertes en voyage.

G. Facvbau,

Ancien tlève de l'Ecole polytechnique.
Corze (Moselle).

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LE PROGRÈS DANS LA SOCIÉTÉ ET DANS L'ÉTAT

PAR

LES LIBERTÉS ÉCONOMIQUES (n

Sommaibe. — Importance accordée à l'économie politique depuis 1840, époque où le professeur faisait sa première leçon. — Solidarité entre les Libertés économiques et les Libertés politiques. — La liberté du travail est la liberté économique par excellence; elle est un patrimoine pour les classes autrefois déshéritées. — Transformations successives de la société depuis près d'un siècle. — Nécessité de l'accroissement de ta production. — Concours. — L'esprit humain maîtrise de plus en plus la nature. — Exemples de l'accroissement de la production: le fer, le colon, les chemins de fer. — Exemple du développement de la force productive de l'individu et de la société : Venise, la Hollande, les Ktats-Unis. — Contraste de la population du Massachussets avec celle du bassin de la Plala.

L'économie politique s'occupe des rapports à établir entre les hommes, en vue de développer la production et de rendre la distribution de plus en plus équitable. — La nature humaine définie par trois attributs: la Personnalité ou Liberté, la Sociabilité et l'esprit de Progrès. — Nécessité du travail continu pour les individus et pour les États. — Le monde est un enseignement mutuel et un champ d'émulation. — Explication de la chnte des sociétés anciennes. — Le Laboremut de l'empereur romain est le principal secret de l'économie politique.

I

Messieurs, En recommançant le cours d'économie politique du Collège de France, je ne puis m'empêcher de comparer la situation à laquelle, grâce aux progrès des idées et des choses, cette science est parvenue aujourd'hui avec celle qu'elle avait lorsque j'eus l'honneur d'être élu pour remplacer dans cette chaire un maître illustre, M. Rossi. Alors la position de la science économique était plus que modeste. Les gouvernements et les nations la considéraient comme un jeu d'esprit bon à tuer le temps dans les académies et à alimenter les discussions d'une catégorie d'écrivains qui passait pour n'être pas la plus amusante. Les économistes, dans ce temps-là, étaient réputés des idéologues de première classe. Ils étaient même moins que cela, car je me souviens d'une séance, d'une grande assemblée consultative (le conseil général du commerce) où l'un des adversaires des libertés vantées par l'économie politique menaça les professeurs, s'ils continuaient à recommander le

(1J Discours d'ouverture du cours d'économie politique au Collège de France.

principe de la liberté commerciale, de les casser aux gages; c'était son expression, comme s'il se fût agi de valets. Certains esprits chagrins, chargés pourtant de grandes fonctions dans l'État, contestaient ouvertement à l'économie politique la qualité de science, quoiqu'elle fût classée parmi les branches des connaissances humaines représentées à l'Institut, dont ces personnages étaient membres. Tel était l'état des choses en 1840. Les temps sont biens changés; les gouvernements aujourd'hui font à l'économie politique la place qui convient. Ils s'efforcent de la propager, et ce qui est plus important, de la pratiquer. Les nations l'étudient, l'écoutent et adoptent ses maximes. Les manufacturiers, qui jadis se coalisaient pour l'accabler de leur dédain ou de leur colère, rendent hommage à la justesse de ses enseignements; l'expérience leur a montré qu'au lieu de nuire à leurs intérêts, elle leur rendait de grands services, et qu'au lieu d'appauvrir les individus et l'État, ses conseils et ses inspirations tendaient à les enrichir. De même que leurs patrons, les populations ouvrières ont compris la puissance magique recelée dans la liberté du travail, qui est pour l'économie politique ce que le grand ressort est pour une horloge. Chaque jour on les voit se rallier davantage à ce principe fécond, et cette adhésion n'est pas de celles qui sont passagères, parce qu'elle dérive à la fois de l'intérêt public et de l'intérêt particulier.

L'intérêt public, en effet, exige la reconnaissance chaque jour plus complète du principe de la liberté du travail. Si quelqu'un en doutait, je ne lui dirais pas seulement d'ouvrir les livres pour les lire et les méditer, je lui demanderais de promener ses regards sur l'Europe, sur le monde. Quels sont les États que l'observateur reconnaît pour investis d'une puissance solide, si ce n'est ceux où la liberté du travail est classée à un rang élevé parmi les libertés publiques? Existe-t-il même des libertés publiques qui ne soient pas éphémères, là où la liberté du travail ne serait pas largement admise en droit et en fait? L'heureuse réaction de la liberté du travail sur toutes les autres libertés publiques n'est- elle pas évidente?

Kous voici sur un terrain où il n'est pas inopportun de faire une station, car nous y rencontrons un préjugé passablement répandu, qu'il serait bien utile de déraciner. Il consiste à croire qu'il n'y a aucune solidarité entre les libertés économiques, qui viennent toutes se résumer dans la liberté du travail, et le reste du faisceau des libertés des peuples. Préjugé bien regrettable, car il s'est emparé de l'esprit de quelques hommes éminents, zélés pour la liberté en général, qui de la sorte ont été plus qu'indifférents pour la liberté du travail, et même s'en sont faits les adversaires par l'approbation qu'ils ont donnée au système réglementaire, par l'appui qu'ils ont prêté à différents monopoles. Si un préjugé fortement établi n'était pas un obstacle à tout

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