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lois bizarres, tyranniques, contraires à l'humanité et aux bonnes moeurs; et cette assertion se trouvera dans une loi publique émanée de votre Majesté. »

Après ces belles phrases, où il exploitait la popularité du nom de Henri IV, l'avocat-général croyait avoir prouvé quelque chose en faveur de la doctrine absolutiste; il n'en était rien : il n'avait rien fait qu'une tentative, heureusement impuissante, de dénigrement contre la mémoire du

« Seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire. » Vous vous servez de Richard Cobden comme l'avocat général Séguier se servait de Henri IV; mais c'est en vain. Non-seulement vous n'êtes pas fondé à soutenir (je viens de vous le prouver) que Richard Cobden fût dans vos idées absolutistes, mais vous ne persuaderez à personne que l'immixtion de Richard Cobden dans la question des banques ait été une des principales affaires de sa vie, pas plus que la faconde de l'avocat-général ne démontre que l'édit sur les maîtrises et les jurandes ait été dans la carrière de Henri IV autre chose qu'un accident à passer sous silence. La preuve que, pour Richard Cobden, sa participation aux débats sur la Banque d'Angleterre ne fut qu'un accessoire, c'est que, dans le nombre infini de ses discours, vous n'en citeriez pas un seul qui ait eu pour objet cette question.

Henri IV tire sa gloire de son veu de la poule au pot et de ses efforts pour que ce veu devint une réalité. De même la popularité de Richard Cobden provient de la part importante qu'il a prise à l'amélioration du sort des populations par la liberté du commerce. L'avocat général decriait involontairement le grand nom d'Henri IV en rappelant l'édit que ce bon et grand prince avait signé pour généraliser l'institution des corporations, des maîtrises et des jurandes; de même, sans le vouloir, vous travaillez à amoindrir le nom de Cobden en insistant sur ce qu'il aurait approuvé une mesure en opposition avec le principe, qu'il aimait tant, de la liberté du travail. Est-ce que vous n'avez jamais lu, cher et honoré confrère, la fable de l'Ours et l'Amateur de jardins ?

M. Michel Chevalier termine sa brochure par la note suivante :

Sans avoir la prétention de se proposer à qui que ce soit comme un modèle à suivre, l'auteur du présent écrit confesse que d'abord il a été partisan de l'unité en fait de banques d'émission. L'étude des faits et la réflexion l'ont successivement converti à l'opinion que le système de la liberté, non sans quelques conditions, est bien préférable, et que seul il permet de résoudre, surtout dans un grand État tel que la France, l'importance probable d'une organisation du Crédit en rapport avec les besoins du pays.

L'EXPOSITION UNIVERSELLE

CARACTÈRE

DE

DE

L'ENTREPRISE DE L'EXPOSITION DE 1867

Caractère hybride de cette entreprise en partie gouvernementale, en partie d'intérêt

privé. — L'Edifice et la distribution des Produits. — Accumulation d'exhibitions et de moyens d'attraction de toute sorte.

On reconnaît dans l'opinion et jusque dans les régions administratives deux courants d'idées, l'un qui tend à réserver au gouvernement personnel une initiative considérable et de puissants moyens d'action, l'autre qui tend à substituer l'initiative privée à l'État dans tout ce qui intéresse la conscience, les idées, la production, le crédit et l'échange. Les deux tendances s'expliquent par l'origine du gouvernement impérial et par la pression des idées économiques modernes. Du conflit des deux tendances dont il s'agit naît une transaction étrange : un mélange adultérin d'initiative privée et de privilége gouvernemental; c'est une de ces transactions qui a donné naissance à l'entreprise de l'Exposition universelle.

La commission impériale, constituée et reconnue par une loi de mai 1865, représente à la fois l'État et une société particulière. Elle traite le concours international comme une affaire et comme une æuvre politique. Elle envisage ses rapports avec le public français et étranger avec l'indépendance d'une exploitation privée et l'autocratie administrative. C'est ce caractère hybride qui donne à l'ensemble des mesures prises une condition de mercantilisme incompatible avec le caractère officiel de l'entreprise, et, nous le disons hautement, avec le but poursuivi.

Notre critique ne s'adresse pas aux hommes que nous respectons, aux intentions que nous croyons excellentes, d'ailleurs l'acte qui a autorisé l'association est formel et laisse toute latitude à la commission; nous ne voulons ici que signaler les conséquences d'une confusion du domaine privé et du domaine public. Ce qui sépare les affaires de l'État de celles des particuliers, c'est 3 SÉRIE, T. V. – 15 mars 1867,

que celles-ci, conçues dans un but d'utilité morale ou matérielle essentiellement collectif, immédiat ou d'avenir, engagent le pays et ses finances dans une mesure quelconque.

L'Exposition universelle apppartient-elle à la première ou à la seconde de ces deux catégories, est-elle d'utilité générale ou constituet-elle une tentative indépendante ? Il ne saurait y avoir doute; par son caractère de concours international, par son but qui est le progrès de toutes les branches de la production, par ses moyens qui sont empruntés, pour la majeure partie, directement ou indirectement à l'impôt, l’Exposition universelle est une entreprise nationale, une oeuvre d'hospitalité, un moyen d'éducation universelle, un stimulant favorable au développement intellectuel et moral du plus grand nombre. – A ce titre, l'Exposition doit être absolument gratuite et accessible à tous, nulle restriction ne saurait, sans aller contre le but, être apportée à la publicité des auvres exposées, à l'étude complète des procédés, méthodes, instruments, machines, outils, produits d'art ou de métier dont l'exbibition est considérée à juste titre comme l'apologie, nous pourrions dire l'apothéose du génie humain.

Faire une question de gain d'un concours auquel ont été conviés tous les artistes et industriels du monde! Laisser dégénérer en exploitation mercantile une pareille cuvre est à nos yeux le résultat d'une erreur économique.

Voyons les conséquences de la déviation signalée, nous allons y trouver la confirmation de tout ce qui précède.

L'édifice nous frappe tout d'abord par l'absence d'idée architectonique; c'est une immense réunion de hangars dont la décoration est impossible et dont l'aspect est sans grandeur et sans harmonie, malgré la prétendue coordination des parties en vue d'un effet complétement manqué. On s'était proposé de trouver une combinaison monumentale qui permit d'embrasser l'ensemble de l'Exposition; il a fallu renoncer à cette pensée ambitieuse. On avait cru qu'il serait possible de grouper les produits de telle manière qu'en se dirigeant dans un sens, on pût juger par comparaison de l'état d'une industrie spéciale chez les différents peuples civilisés, et qu'en prenant une direction perpendiculaire à celle-ci, on pût embrasser toutes les productions industrielles d'un même pays. Il a fallu renoncer à cette disposition qui, en théorie, présentait de si nombreux et de si réels avantages, mais, qu'à première vue, il était facile de juger irréalisable. En effet, les diverses branches de produits n'ont pas une importance égale chez tous les peuples, et les divers États ne contribuent pas également par leurs envois à la représentation qui leur est accordée dans ce concours; il est donc impossible de trouver une combinaison architectonique, une disposition locale, un aménagement qui remplisse des conditions aussi multiples, qui satisfasse à des besoins aussi inégaux. On a donc vainement, et sans raison suffisante, renoncé à la diviser par nationalités et par nature de produits ; ce qui eût permis à l'architecte de s'inspirer soit du goût propre à chaque pays, soit de la destination spéciale.

Nous préférerions la division par nature de produits pour deux raisons : la première, en vue de faciliter pour le visiteur attentif, pour l'homme compétent, l'examen comparatif des objets exposés ; la seconde, parce que la tâche de l'architecte eût été singulièrement simplifiée et qu'on peut espérer une interprélation harmonieuse d'une idée claire et simple. Le constructeur n'ayant à s'occuper que de satisfaire à des conditions faciles à déterminer, à ménager et distribuer l'espace et la lumière sur des objets de même nature, de dimensions identiques, eût aisément réuni les données nécessaires à un bon aménagement des produits, à un facile accès pour le public. La décoration extérieure et intérieure d'un pareil local eût été donnée par sa destination même. En adoptant un édifice unique, on est arrivé à quoi, à combiner le marché du Temple avec la gare des marchandises de l'un de nos chemins de fer...

Objectera-t-on le défaut d'espace, l'impossibilité de trouver un terrain assez yaste pour y réunir tant d'édifices divers et la difficulté de faire sortir un effet décoratif de leur réunion ? L'excuse ne me paraît pas devoir être accueillie en faveur de la Commission qui a transformé le Champ-de-Mars en une espèce de champ de foire. Rien n'obligeait à y réunir, au détriment des autres quartiers de la ville, tant de spectacles, de bazars, de restaurants, de réductions piètres et ridicules de monuments qui, pour être appréciés, ont besoin du prestige d'un autre ciel et de leurs dimensions véritables ? Que vient faire là cet aquarium qui ne peut être, malgré ses dimensions, qu'un joujou rival de celui de la maison Frascati ? Pourquoi ces accumulations de maisons et de maisonnettes, de fermes et d'usines modèles microscopiques qui semblent sortir d'une boîte d'étrennes colossale ?

Pourquoi cette exposition horticole qui eût été bien mieux placée aux Champs-Élysées et dans le jardin des Tuileries, où de beaux arbres lui eussent fourni un encadrement harmonieux, où les massifs étaient déjà disposés?

Pourquoi ces salles de conférences, ces théâtres au Champ-de-Mars ? Pourquoi ce rapprochement forcé des plaisirs faciles et d'une exposition qui, avant tout, doit être un enseignement ? Le caractère du concours des beaux arts et de l'industrie en est amoindri.

Pourquoi? parce que l'Exposition universelle est une entreprise privée, avec nécessité de résultats financiers, et que la société qui l'exploite, involontairement et par entrainement, suit la donnée de tous les entrepreneurs de spectacles. Amenons du monde ! faisons de l'argent... Du public, beaucoup de public, mais surtout du public payant!

Il n'en saurait être autrement, et, nous le répétons encore, nous n'avons pas l'intention de blesser les membres de la Commission impériale ; leurs intentions sont pures de tout calcul personnel ; les bénéfices, s'il y en a, sont destinés, après récupération des avances faites par un certain nombre de capitalistes souscripteurs, à entrer dans les caisses de l'État... Évidemment il n'y a là qu'une combinaison fausse, une imitation, une conception erronée, la confusion de ce qui est du domaine général et de ce qui est réservé au domaine particulier. Mais l'attache de la spéculation privée se retrouve dans la triple perception, dans le prix élevé et uniforme pour tous les jours de la semaine indistinctement, dans l'accumulation puérile des moyens de succès et de prélèvement, dans les avantages faits au capitaliste qui peut, d'un coup, faire l'avance d'une centaine de francs.

En vérité, n'était-il pas plus sage de répartir l'affluence des étrangers dans les diverses parties de notre immense ville, et la division du concours par catégorie l'eût permis. Croit-on qu'il soit possible de tirer profit d'un examen d'ensemble de toute l'exposition en un seul jour? A quelles fatigues inouïes n'expose-t-on pas le visiteur qui voudrait lenter l'épreuve, et si ce résultat ne peut être obtenu, pourquoi ce capharnaum ?

Quand nous sougeons à toutes les spéculations projetées sur tous les points de la capitale en vue de 1867, nous nous demandons avec raison si M. Haussmann et la commission municipale, au nom des intéressés, n'auraient pas dû protester contre l'accumulation illégitime des moyens de séduction dans un quartier aussi excentrique. Cela est d'autant plus justifié que les conditions de la viabilité sont loin d'être parfaites. L'élargissement du Trocadéro ne réclamait-il pas celui du pont d'Iéna, et pouvait-on réserver un si étroit défilé pour l'écoulement des foules dont la concentration sera favorisée par l'immensité de la place qui s'élève en amphithéâtre en face du Champ-de-Mars? Ne fallait-il pas prévoir une issue au double courant qui se dirigera des hauteurs de Chaillot vers l'Exposition, et de l'Exposition vers les quartiers de la rive droite par la rampe ménagée à grand renfort de déblais.

Nul doute qu'il n'y ait à redouter de grands embarras et de sérieux accidents, malgré la bonne organisation des services de police et le zèle des préposés à la circulation des personnes et des voitures. Les petites allées d'un parc anglais autour d'un monument qui pourra contenir 20,000 personnes au moins nous semblent une erreur distributive que ne saurait justifier l'amour des petites rivières et des cascades artificielles

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