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ments à s'occuper des intérêts économiques, à en seconder le développement: il est assez naturel que, dans l'esprit de l'époque, le moyen le plus sûr pour y atteindre paraisse être la protection, la réglementation. Il en résulte encore une espèce d'émulation entre les États pour se surpasser les uns les autres dans le commerce, dans l'industrie, comme naguère ils avaient cherché à se surpasser les uns les autres en force et vaillance; de là les guerres de tarif et de prohibitions, succédant aux guerres sanglantes d'autrefois et les ramenant fort souvent. Ajoutons que cette émulation entre les gouvernants est secondée par le sentiment tout nouveau de nationalité, de patriotisme, qui se manifeste chez les gouvernés ; longtemps enseveli sous les ruines de toute nature qu'entassait le moyen âge, la formation définitive et la cristallisation des Etats modernes fait renaître ce sentiment, au sein même de populations à qui la « patrie » fait le sort le moins enviable.

Mais tout aussi naturellement l'ensemble des circonstances que nous venons de rappeler conduit à la surestimation de l'or et de l'argent. On chérit dans le métal précieux le capital le plus transportable et le plus facilement appropriable, celui encore dans lequel le souverain peut le plus aisément prélever, et employer, comme bon lui semble, une partie de la fortune de ses sujets. La chasse aux métaux précieux était ainsi dans la situation et ne pouvait manquer de se produire ; elle a seulement été, et ceci dans une large mesure, favorisée et stimulée par la découverte du nouveau monde, qui fit affluer les métaux précieux en Europe.

On dirait — l'histoire montre souvent de ces mystérieux jeux du « hasard » -- que l'or affluait subitement, brusquement, inopinément, au moment juste où il était le plus vivement désiré, sans que l'on osat l'espérer; au moment juste où tout retard dans son apparition eût causé de très-graves embarras : le courant général était à la substitution de l'économie monétaire (Geldwirthschaft) à l'économie naturelle (Naturalwirthschaft), pour parler avec les écrivains allemands. Aussi le mercantilisme se produit-il partout spontanément, simultanément, ou du moins se propage-t-il, de l'Espagne et de l'Italie qui le cultivent les premières, avec une facilité et une rapidité étonnantes : comme une chose attendue, appelée, inévitable. Le mercantilisme est l'apanage naturel, obligé, du régime politique de l'époque et le sert efficacement.

Et ne voici-t-il pas un fait bien significatif ? La plus haute personnification du mercantilisme se rencontre précisément sous le roi le plus autocrate peut-être que l'Europe ait jamais connu, et à l'époque justement de son règne où ce pouvoir autocrate est arrivé à son apogée! Au fond, ce ministre de Louis XIV à qui était réservé l'équivoque honneur de donner son nom au mercantilisme - on l'appelait depuis : le colbertisme — n'a fait que systématiser, en les exagérant sur tels points et les amendant sur tels autres, des tendances de longtemps préexistantes et presque universelles. Elles préexistaient, et presque universellement, parce qu'elles étaient dans la nature des choses et dans l'esprit des institutions de l'époque.

Aussi, le mercantilisme ou le colbertisme faiblit-il inévitablement, et rice versa, avec le régime dont il est l'émanation et le soutien. Si, au milieu du xvme siècle, dans l'entre-sol même de la résidence royale, s'élabore la doctrine économique qui donnera le coup de grâce au colbertisme, c'est que l'édifice tout entier dont il est l'un des piliers commence à être miné; les physiocrates sont les frères-sapeurs des encyclopédistes. Les uns et les autres, jusqu'à un certain point, font de la révolution sans le savoir et même sans le vouloir : nous verrons les physiocrates prêcher de bonne foi les tendances politiques les plus absolutistes au moment même où, par leurs doctrines économiques, ils aident à miner les fondements de l'absolutisme.

Boisguillebert, pour le moins, échappe à cette contradiction inconsciente. S'il s'abstient de battre en brèche l'organisation politique du jour, il ne prétend pas non plus l'étayer. Consciente ou non, sa réaction contre les errements économiques de l'époque, qui trouvent dans l'adulation des métaux précieux l'une de leurs expressions les plus saillantes, est une cuvre foncièrement progressiste, nettement libérale, et ne sert pas seulement les intérêts matériels.

Mais son zèle du bien public emporte Boisguillebert. Pour redresser l'erreur dominante, il tombe dans l'erreur opposée. Il doit démontrer que l'argent ne vaut pas tout ce qu'on le dit valoir; il soutiendra que l'argent ne vaut rien du tout, moins que rien : loin de rendre les grands services que lui attribue la doctrine du jour, l'argent fait immensément de mal; loin d'être un objet digne d'être universellement envié, convoité, recherché, il faudrait le fuir, le chasser, si c'est possible, et, en tout cas, le réduire, l'abaisser ! Boisguillebert, en un mot, ne se borne pas à descendre du piedestal l'idole que tout le monde encense; il la traine dans la boue, veut l'écraser, l'anéantir. L'argent est le suprême bien, dit l'opinion aveugle; l'argent est le souverain mal, répond Boisguillebert. Le lieutenant général du bailliage de Rouen, qui pourtant aime à railler les simples penseurs et à opposer son esprit nourri dans la pratique des affaires à leurs spéculations en l'air (1), tend ainsi l'une de ses deux mains, près de deux siècles en arrière, aux Utopistes, l'autre, près de deux siècles en avant, aux Socialistes.

(1) Traité des grains, Considérations préliminaires, chap. 11 (p. 324) eta (p. 331-2 et 370).

Nous ne savons si Boisguillebert a connu l’UTOPIA, de Thomas Morus; il la rappelle involontairement. Là aussi, l'on voit toutes les misères et tous les crimes, le vol, la fraude, l'assassinat, la révolte, la pauvreté, disparaître avec la suppression de l'argent. De même que Boisguillebert cite avec éloges et recommande le procédé de ce « premier législateur de l'antiquité » qui n'admettait que la monnaie de fer, afin de rendre l'emploi et l'accaparement de la monnaie aussi difficiles que possible (1), de même l'or n'est employé, dans la bienheureuse île de Thomas Morus, qu'à fabriquer les chaines des criminels et les pots de nuit. Par une singulière coincidence, nous rencontrons chez l'écrivain anglais jusqu'à cette étrange aberration que nous aurons plus loin à relever et à réfuter chez Boisguillebert, et d'après laquelle les disettes et les famines ne seraient encore que l'un des innombrables maléfices de l'argent ! D'autre part, nous ne voudrions guère affirmer que Proudhon, par exemple, ait fait des écrits de Boisguillebert l'objet d'une attentive lecture; les socialistes modernes auraient pourtant quelque droit à réclamer ce dernier comme l'un de leurs ancêtres. Leurs accusations contre le « fatal argent, » contre « l'argent criminel,» ne sont ni mieux accentuées ni exprimées avec une virulence plus grande que nous ne les voyons formulées dans la DISSERTATION, dans le Détail et dans le Factum; nous y trouvons de même jusqu'aux recettes que quelques novateurs du jour préconisent contre le cancer-métal : d'une part, un certain retour au primitif troc; d'autre part, la substitution aussi large que possible de l'instrument de circulation « qui ne coûte rien» (papier) à celui qui o coûte de la peine et du travail à acquérir » (argent). Écoutez encore Boisguillebert reprocher à l'argent d'avoir amené la « corruption à un si grand excès qu'aujourd'hui les hommes sont entièrement partagés en deux classes, savoir : l'une qui ne fait rien et jouit de tous les plaisirs, et l'autre qui, travaillant depuis le matin jusqu'au soir, se trouve à peine en possession du nécessaire et en est même souvent privée entièrements (2). Cette diatribe, qui rend l'argent responsable de l'inégalité des conditions et de toutes les souffrances des classes non fortunées, ne pourrait-elle pas être écrite aussi bien par l'utopiste du xvie siècle ou par le socialiste du xixe siècle, que par le libelliste du xvue, en 1516 ou en 1848 tout aussi bien qu'en 1705 P

C'est que Boisguillebert, tout en reconnaissant que l'argent n'est pas, comme le prétendait son époque, supérieur à toutes les marchandises, ne parvient pas à s'apercevoir qu'il est leur égal. Nous avons vu quelques-uns de ses contemporains étrangers énoncer nettement que l'argent

(1) Dissertation, etc., chap. iii, p. 378. (2) Dissertation, etc., chap. II, p. 378.

est une marchandise, l'égal de toute autre denrée; Boisguillebert ne parait guère s'en douter. Il croit avoir tout dit en répétant que l'argeñt est le garant, le gage pour la livraison future de l'objet en vue duquel le vendeur se dessaisit de sa denrée. La définition, toute solide qu'elle paraisse, est insuffisante et pleine d'embûches. Elle conduit par une douce mais irrésistible pente à altérer la nature et le caractère de la monnaie.

La vérité vraie est que l'argent n'est ni garant, ni gage; moins encore est-ce un titre de créance ; il n'est pas non plus — quoi qu'en disent, en se copiant les uns sur les autres, bon nombre d'économistes modernes — signe de valeur, ni représentant de la valeur. L'argent est bel et bien une valeur par lui-même, une valeur par excellence et du meilleur aloi. Avant de faire office de monnaie, les métaux précieux, comme toute autre denrée, ont eu leur emploi spécial, leur utilité particulière, pour lesquels ils étaient convoités, recherchés, et qui leur donnaient une valeur d'échange, un prix, un cours; aujourd'hui même, en dehors ou à côté de leur fonction monétaire, l'or et l'argent ont, comme toute autre denrée, leur emploi spécial, leur utilité particulière, pour lesquels on les convoite, on les recherche et qui leur donnent une valeur d'échange, un prix, un cours......

Pour pouvoir fonctionner comme monnaie, c'est-à-dire pour que je l'accepte en retour de l'objet dont je veux me dessaisir et pour que je puisse avec elle me procurer l'objet que je désirerai posséder, il faut que la denrée en question vaille au moins l'objet que je cède, qu'elle vaille au moins l'objet que je veux acquérir, et qu'elle ait certaine vertu, certaine faculté en sus. En d'autres termes : une denrée quelconque, pour être apte à devenir marchandise-tierce, contre-valeur, générale, doit commencer par être valeur spéciale; elle ne peut devenir instrument d'échanges que parce qu'elle peut être objet d'échange; elle ne devient contre-valeur générale, instrument d'échange, que parce qu'elle possède à un degré supérieur la faculté d'être valeur spéciale, d'être objet d'échange. Elle doit être mieux et plus que toutes les autres valeurs spéciales ; autrement, on ne l'accepterait pas facilement en retour d'elles.

Voilà ce que Boisguillebert n'apercevait pas. Avons-nous bien le droit de lui jeter la pierre, quand, cent cinquante ans plus tard, les méprises qui avaient égaré son jugement sur les monnaies trouvent encore tant d'adeptes? A son époque, les intelligences les plus distinguées n'y échappaient pas toujours......

Les esprits étaient en ébullition à travers toute l'Europe. Les fortes têtes arrivaient de plus en plus nous en avons cité des preuves nombreuses à sentir, à reconnaître l'erreur de la doctrine officielle qui faisait de l'argent la richesse tout court, ou du moins la richesse par excellence. L'on sentait et l'on démontrait que les peuples n'ont aucune raison de poursuivre l'acquisition de cette denrée, de ce bien, de préférence aux autres denrées, aux autres biens. Mais si l'on ne voyait aucun motif ni avantage à accroître per fas et nefas la quantité de l'argent-marchandise, l'on sentait , non moins vivement, que l'argent comme moyen d'échange, comme instrument de circulation, péchait par une certaine insuffisance ; que sa quantité ou son fonctionnement restait au-dessous de ce que réclamait l'activité croissante des affaires; en d'autres termes : on croyait s'apercevoir — et cela venait achever la démonstration, seconder la réaction dont nous parlions plus haut — que si l'argent n'est guère la richesse par excellence, il ne remplit pas, non plus, suffisamment son rôle d'agent d'affaires, d'intermédiaire d'ém changes. De là - nous verrons, sous l'influence d'impulsions analogues, le même phénomène se produire vers le milieu du xixe siècle – cette foule de projets, tantôt ingénieux, tantôt bizarres, parfois nettement insensés, qui tous tendent au même but: remplacer ou du moins seconder l'argent que l'on cesse de surestimer comme denrée et que l'on commence à dédaigner, pour cause d'insuffisance notoire, comme instrument d'échange; on veut le remplacer ou le seconder, afin de mettre l'appareil circulatoire au niveau des exigences nouvelles du monde économique, au niveau des destinées plus brillantes que l'on aperçoit ou que l'on rêve pour lui. Ce sera, en même temps, un puissant argument de plus pour démontrer, pour faire toucher du doigt le néant des ausurpations», auxquelles l'argent est amené, est poussé par les erreurs du mercantilisme.

Les Neale, les Briscoe, les Chamberlayne, assaillent le public et le gouvernement anglais de projets de billets fonciers et autres. Le Parlement a la main heureuse : parmi tous ces projets qui le sollicitent, il choisit, non sans de longues luttes et de vives résistances dans les deux Chambres, le projet le plus sain, celui de Patterson; il donne à la Grande-Bretagne la Banque d'Angleterre, appelée à la grande fortune que l'on sait. Cela n'empêche pas que, vingt-cinq ans après, un succès presque complet, quoique éphémère, dont la Barque se sent sérieusement inquiétée, ne vienne couronner les gigantesques projets de la South-Sea-Company: c'était une copie assez fidèle de l'espèce d'Omnium que Jean Law, au même moment, infligera à la France. Mais à l'heure juste où le lieutenant général, dans sa retraite de Rouen, élabore et rédige ses propositions, l'Écossais, éconduit dans sa patrie, commence à colporter sur le continent ses recettes d'alchimie financière. Bientôt, la Régence, après quelques essais plus honnêtes qu'ingénieux pour sortir d'embarras, acceptera sa recette des deux mains; la France entière, se précipitani et se bousculant dans la rue Quincampoix, ira s'enivrer de

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