Images de page
PDF
ePub

faire traverser l’Empire français de part en part à une barrique de vin pour 3 francs et à un hectolitre de blé pour 1 franc. Or, Messieurs, avant les chemins de fer, il y avait des moments où la différence des prix du blé d'une localité à l'autre allait jusqu'à 20 francs par hectolitre. Dans la même suppositiou où il n'y aurait à servir aucun intérêt pour le capital engagé dans la construction des chemins de fer, un voyageur pourrait être transporté du Havre à Marseille pour une dizaine de francs.

Si vous étiez tenté de penser que ces évaluations sont de pures fantaisies, des espèces de bouquets à Chloris en l'honneur des chemins de fer, je vous citerais le fait suivant, qui est un fait tout ce qu'il y a de plus matériel comme fait : le gouvernement belge a établi, depuis le printemps de cette année, sur le réseau des chemins dont il est le propriétaire, un tarif avec lequel on franchirait la distance de Paris à Marseille pour moins de 10 francs. Je n'affirme pas que le gouvernement belge verra ainsi son budget des recettes, du chef des chemins de fer, s'accroître ou se maintenir; mais comme il n'a pas de dividende à servir à des actionnaires, ni d'intérêt à payer à des obligataires spéciaux, il peut supporter un état de choses où il ne ferait que joindre les deux bouts. Quand au public belge, il est certain que ce bon marché des voyages se traduit pour lui par des avantages considérables.

Je pourrais prolonger indéfiniment ces aperçus statistiques. Mais, pour fixer vos idées sur l'aptitude de l'homme à accroître sa puissance productive, soit individuelle, soit collective, de telle sorte qu'il y ait beaucoup plus de produits à répartir entre les différents collaborateurs, je prendrai la question par un autre côté, qui peut-être n'est pas moins saisissant. Combien ne rencontrons-nous pas autour de nous d'hommes qui, partis de rien, sont arrivés par le travail à une grande fortune; et celle-ci ayant été honorablement acquise est leur titre à la considération publique. Si, au lieu de s'arrêter à des individus isolés, on considère une nation dans son ensemble, les exemples remarquables ne nous manqueront pas. Je pourrai citer, dans le passé, cette glorieuse cité de Venise qui, après une servitude de deux tiers de siècle, vient de recouvrer la liberté. Elle avait eu pour berceau des marécages; elle avait fini par être la ville la plus riche et la plus puissante de l'Europe; elle traitait d'égal à égal avec les plus grands souverains. Elle demeura prospère et grande, tant qu'elle fut fidèle à ses bonnes habitudes d'autrefois. Je pourrais nommer aussi la Hollande, dont les débuts avaient été plus laborieux encore; car, tandis que Venise était née avec la pleine possession de son indépendance, les Provinces-Unies des bouches du Rhin et de la Meuse eurent à conquérir la leur contre un prince qui était alors le plus puissant du monde et qui était plus cruel qu'il

n'était puissant, Philippe II, et contre un général des plus consommés de son temps et aussi sanguinaire qu'il était habile, le duc d'Albe.

Mais je préfère prendre un exemple plus actuel, qui par cela même vous intéressera davantage : il y a, de l'autre côté de l'Atlantique, une nation toute jeune encore, dont l'existence et les progrès sont pour l'Europe un avertissement. La grande république des États-Unis nous offre le tableau d'une société où la prospérité commune est bien plus grande que dans nos contrées d'Europe. La puissance productive de l'individu y est plus forte en moyenne, je ne dis pas seulement que chez nous, mais qu'en Angleterre et en Ecosse, où elle est supérieure à ce qui s'observe en France. La nation américaine, lorsqu'elle accomplit le grand euvre de son indépendance, était petite par le nombre, petite par le degré de richesse. Depuis l'époque reculée de moins d'un siècle où elle s'est appartenuie sans contestation, elle a déployé une indomptable persévérance, une incomparable activité et une admirable sagacité dans ses entreprises. A côté des quatre évangiles transmis par la tradition chrétienne qu'elle respecte profondément, elle en a un cinquième qui n'est pas d'un père de l'Église, mais qui ne lui sert pas moins de règle dans la pratique de la vie. C'est un écrit qui fut tracé par un grand citoyen, également éminent par ses vertus publiques et ses vertus privées. Je veux parler de ce chef-d'oeuvre de bon sens et de raison pratique connu sous le nom de la science du bonhomme Richard, et dont l'auteur est Franklin, le même qui contribua pour une si belle part à l'indépendance de sa patrie.

Les Américains des États-Unis ont doté leur pays d'abord de la liberté du travail, qui chez eux marche inséparable des autres libertés, ensuite d'une éducation générale qui est étendue à tous, obligatoire même; ils ont multiplié les institutions de crédit sans se montrer toujours soucieux à cet égard des meilleurs modèles à suivre. Ils ont couvert la contrée de voies de communication perfectionnées, exécutées avec une économie qu'on ne saurait trop louer et trop imiter. Ils ont dirigé le principal effort de leur activité, de leur volonté et de leurs talents, non pas vers la guerre, où l'Europe aime à s'absorber, mais vers les arts de la paix, vers l'exploitation de la nature, après avoir eu le soin de se placer sous le drapeau des principes politiques et sociaux les plus chers à la civilisation moderne, les mêmes que nous honorons sous le nom de principes de 1789. Ils ont fondé ainsi une société dont les développements rapides font l'étonnement du monde. Pour l'économiste autant que pour l'homme politique, c'est un inépuisable sujet d'études; c'est de l'économie politique expérimentale qui se fait là sur les plus vastes proportions, et il m'arrivera souvent de diriger votre attention de ce côté, toujours dans le dessein d'y puiser des inspirations et des exemples pour l'avancement de notre chère patrie.

3° SÉRIE. T. V. – 15 janvier 1867.

Dans l'Union américaine, il y a un groupe de six Etats qu'on désigne souvent sous le nom collectif de la Nouvelle-Angleterre, et dont je vous dirai un mot aujourd'hui pour vous montrer jusqu'à quel point une société d'hommes industrieux,intelligents, économes, peut porter sa puissance productive et comment une telle population peut parvenir à un degré d'aisance qui ne soit surpassé sur aucun point du globe, lors même qu'elle aurait été placée primitivement dans des circonstances défavorables. C'est un exemple curieux aussi, en ce qu'il fait voir comment une société ainsi composée peut faire tournerà son avantage ce que d'autres considéreraient comme des obstacles. Parmi ces États, je vous demanderai de fixer vos regards sur l'un d'eux particulièrement, sur celui de Massachusetts, qui est le principal des six. Il fut fondé par une poignée d'hommes éminemment dignes d'estime et de respect, dont la persécution avait élevé le cæur, comme le feu purifie l'or, les puritains de la Grande-Bretagne, les Pèlerins, comme on les nomme en Amérique, ames et intelligences d'élite, dont la descendance est restée au niveau de tels pères.

Les Pèlerins, débarqués dans le Massachusetts, rencontrèrent un terrain peu fertile, dont la base est souvent un granit qui non-seulement comporte peu la culture, mais qui, de plus, hérisse d'écueils et de cataractes le lit des fleuves. La région la plus voisine de la mer, celle par conséquent qui était le mieux à leur portée et qui leur eût été le plus commode à mettre en culture, est parsemée d'étangs et de marécages. Le climat, enfin, est sujet à des variations extrêmes qui à l'été de Naples font succéder un hiver tout aussi âpre que celui de Moscou. Ces difficultés, devant lesquelles une race moins entreprenante eût senti s'évanouir son courage, n'effrayèrent point les Puritains et n'ont pas arrêté leur postérité. Ils les ont attaquées avec tant de vigueur et d'intelligence qu'ils sont parvenus à les convertir toutes en éléments de richesse. Les cataractes par lesquelles la constitution granitique du sol avait, d'une manière uniforme, interrompu le cours des fleuves, ont été converties en chutes d'eau motrices pour des manufactures; et celles-ci, je le dirai en passant, sont les plus remarquables du monde par le soin qui y est pris de la moralité et du bien-être des populations ouvrières, et par la sollicitude infatigable avec laquelle ces populations ellesmêmes veillent à la fois sur leurs propres mæurs et sur leurs propres intérêts. S'acharnant sur ces rochers de granit, rebelles à la charrue et dont le détritus même donné un sol ingrat, les habitants du Massachusetts en ont fait de vastes carrières de matériaux à bâtir et la source de grands profits pour eux-mêmes. Le granit de Boston, extrait par des procédés économiques et ensuite taillé à la mécanique, se répand au loin par la voie de mer et va se dresser en monuments qui ornent les villes éloignées. Me promenant sur le port, à la Nouvelle-Orléans, je voyais débarquer des pierres toutes taillées, d'un beau granit bleu. Je demandai ce que c'était, on me répondit : « La façade de l'hôtel d'une banque, qui arrive toute faite des carrières de Boston; les ouvriers d'ici n'auront plus qu'à poser l'une súr l'autre les pierres numérotées à cet effet. » Ils ont fait mieux encore avec les grands étangs épars le long du littoral : ils en retirent, grâce à la rudesse même de leurs hivers, la matière d'un commerce lucratif et d'un mouvement maritime de plus en plus considérable. L'épaisse couche de glace qui, par l'intensité du froid, se forme à la surface de ces nappes d'eau, est découpée par des moyens mécaniques fort ingénieux, en blocs quadrangulaires et réguliers, d'un arrimage facile sur les navires. On en remplit de nombreux vaisseaux, où la glace se conserva facilement, sous une épaisse couche de sciure de bois, et qui vont la distribuer dans les ports, nonseulement de toute l'Amérique, mais aussi de toute la vieille Asie; car cette glace des environs de Boston n’alimente pas seulement les cités répandues sur le littoral des États-Unis , qui en consomment infiniment. Traversant dans toute sa longueur la zone torride, elle se débite dans les ports de l'Amérique méridionale, que baigne l'Atlantique, jusqu'au Brésil, jusqu'au delà de la Plata. Elle double le cap Horn pour aller rafraîchir les habitants des ports de l'autre versant du Nouveau-Monde et arrive enfin à Canton, à Calcutta, à Madras, à Bombay, après avoir franchi de nouveau la majeure partie de la zone torride. Ce trafic de la glace occupe beaucoup plus de navires que le commerce de toutes nos colonies.

Les habitants du Massachusetts se sont dit aussi que, si le sol qui les entoure ne rendait pas à l'homme une rémunération suffisante, ils avaient la mer devant eux. Ils sont devenus les premiers pêcheurs du monde, et ce n'est pas seulement le menu fretin de l'Océan qu'ils poursuivent; la pêche de la baleine est devenue l'objet de leurs armements; ils l'exécutent dans la perfection jusque dans les régions polaires; ils en possèdent presque le monopole aujourd'hui, monopole légitime, puisqu'il est fondé sur leur habileté supérieure et qu'il dérive, non d'une législation arbitraire, mais de l'intelligence de l'homme, de la liberté du travail, et ainsi que j'aurai lieu de vous l'exposer plus tard, d'une heureuse application du principe d'association.

Je terminerai, au sujet des habitants du Massachusetts par un trait de meurs qui montre sous un nouveau jour le génie industrieux de cette population. Il y a un certain nombre d'années, quelques parties de leur littoral furent infestées de requins; un autre peuple, regardant ce vorace animal purement et simplement comme un fléau, se serait proposé de l'exterminer et n'aurait rien vu au delà. Pour les gens du Massachusetts, dont l'esprit est constamment tourné vers l'exploitation de la nature, la destruction des requins aventurés dans leurs parages D'était que la moitié de l'ouvre. Ils virent dans ces monstres marins, égarés près de chez eux, un but pour leur activité productive ; ils pêchèrent le requin pour en exploiter la partie charnue dont ils tirèrent de l'huile, et la partie osseuse fut vendue à des cultivateurs qui la broyèrent pour la répandre dans leurs champs.

J'aurais peut-être mieux réussi à vous faire apprécier ce que peut faire l'homme, tout ce qu'il lui est possible d'obtenir de son travail quand il le veut, si, à côté de cette esquisse de l'habitant du Massachusetts, je place celle d'une autre race placéc au milieu de circonstances naturelles beaucoup plus favorables, et qui cependant a franchi à peine le seuil de la civilisation, alors que l'habitant du Massachusetts a pénétré si avant dans la carrière et est devenu l'un des types les plus remarquables de l'homme cultivé. De la Nouvelle-Angleterre, transportons-nous dans le bassin de la Plata. Là le terroir est fertile, le climat délicieux. On y rencontre des fleuves majestueux, d'une navigation facile, dont les branches se ramifient au loin dans tous les sens , invitant ainsi l'homme à aller du littoral dans l'intérieur, pour y faire une florissante agriculture, qui écoulerait aisément ses produits par les mêmes voies navigables. Ces vastes plaines connues sous le nom de pampas offrent, par une insigne faveur, des ressources exceptionnelles. D'innombrables troupeaux de la race bovine y pullulent sans qu'on ait besoin de s'en occuper autrement que pour les prendre. La race ovine y réussit non moins merveilleusement, sans demander plus de travail à l'homme. Des myriades de chevaux sont errants dans ces pâturages naturels, à côté des beufs et des moutons. A une population qui serait industrieuse, ces plaines indéfinies du bassin de la Plata, grandes comme des empires, fourniraient, sans préjudice de bien d'autres productions pour lesquelles il n'y aurait qu'à frapper du pied la terre, les éléments d'un commerce illimité en viandes conservées, en cuirs, en laines et même en bêtes vivantes. C'est à peine si tout cela est effleuré par la main indolente d'une race sans industrie. On laisse la pourriture dévorer des masses immenses de viande; on en recueille à peine une parcelle qui, grossièrement séchée au soleil , donne un manger infect dont s'alimentent les noirs des Antilles. Quant à la laine, voici un terme de comparaison qui mérite de vous frapper: sur le marché anglais, qui est le rendez-vous principal des laines de provenance lointaine, les laines de la Plata ne fournissent qu'un contingent du dixième de ce qu'envoie l'Australie, où cependant les mines les plus productives d'or et de cuivre disputent les bras à l'agriculture.

[graphic]
[graphic]
« PrécédentContinuer »