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considérables. En France, un grand nombre de sociétés coopératives fonctionnent depuis plusieurs années ; plusieurs prospèrent; qu'on les étudie de près et l'on verra que l'ordre ne manque pas dans leurs ateliers, que des statuts sagement rédigés règlent leur marche, que les débouchés ne leur font pas défaut et que leur crédit ne cesse de s'étendre.

Le mouvement actuel est de nature à faire naître des espérances légitimes; qu'à ces espérances se mêlent des illusions, M. Clamageran ne le conteste pas. Il n'est pas de ceux qui croient que l'association de production convienne à toute espèce d'entreprise, ni à toute espèce de travailleurs. La production intellectuelle est et sera toujours une ouvre exclusivement individuelle. Un grand nombre de métiers peuvent être exercés librement et avantageusement par des travailleurs isolés. Ceutlà ont surtout besoin des sociétés de crédit. À vrai dire, ce sont plutôt des artisans que des ouvriers. Mais pour ce qui concerne la grande industrie, l'indépendance dans l'isolement est impossible; il faut chercher alors l'indépendance dans l'association. La Constituante de 89 est restée indifférente au principe d'association, parce que la grande industrie n'existait pas encore. Elle a voulu détruire les corporations privilégiées et réglementées qui, sous l'ancien régime, entravaient le mouvement industriel ; elle a créé la liberté; mais elle ne pouvait pas prévoir toutes les combinaisons utiles qui sortiraient un jour du sein de la liberté.

La société coopérative est une de ces combinaisons : elle vient prendre sa place à côté des sociétés de capitalistes qui, depuis un demisiècle, ont joué un si grand rôle; on peut dire qu'elle répond plus qu'aucune autre aux besoins de la démocratie, et c'est là ce qui lui assure l'avenir, car à toutes les époques l'organisation industrielle s'est mise en harmonie avec les institutions politiques. Avec le régime féodal, des corporations indépendantes, mais fermées; avec l'ancienne monarchie, des corporations asservies aux règlements administratifs ; avec le suffrage restreint, des sociétés de capitalistes; avec le suffrage universel, des sociétés coopératives : telles sont les diverses phases que l'histoire nous montre. La dernière commence à peine, mais elle est pleine de promesses. Déjà l'on peut prévoir que, grâce à une éducation nouvelle, les classes laborieuses se montreront désormais de moins en moins accessibles aux utopies, et de plus en plus oufertes aur enseignements de la science économique, ne demandant pas à l'État ce qu'il ne peut leur donner, et toujours prête à défendre la cause de la liberté sans laquelle il ne saurait y avoir ni ordre ni progrès véritables.

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M. JU DUVAL constate avec plaisir qu'aucun orateur i'a pris parti pour le proletariat : il est donc permis de considérer cette condition ir

stable et mauvaise des populations ouvrières condamnée par un assentiment unanime.

Mais le salariat au contraire a trouvé pour lui divers défenseurs; qui se fondent sur la légitimité du salaire, sans tenir compte de la distinction qu'il faut faire entre les hauts salaires qui classent un homme parmi les riches, les libres, les favorisés de la fortune, et ceux qui laissent le travailleur dans une pauvreté chronique à peu près irrémédiable. Or, ce dernier genre de salaire est le lot de l'immense majorité des travailleurs; tandis que les hauts salaires ne sont que de rares priviléges. A ceux-ci le mot de salariat ne convient aucunement, et M. Laboulaye, qui a conquis comme professeur et comme auteur une brillante et fructueuse position, fondée sur la plus légitime popularité, ne parviendra pas à se faire passer pour un simple salarié, végétant dans le régime du salariat: Ła logique et la raison protesteraient.

Cette distinction du salairè ou rémunération à prix fixe et à forfait, d'avec le salariat est nécessaire, parce qu'elle répond à la réalité des faits et même à deux conceptions économiques très-différentes.

Dans tous les livres de science économique depuis une centaine d'années, les auteurs admettent, comme l'ordre normal des rapports industriels, la division en deux classes des producteurs:d'un côté les entrepreheurs, les patrons ou les maitres, de l'autre les ouvriers. A leurs yeux,ce sont deux camps sinon opposés d'intérêt, du moins très-distincts, et en quelque sorte irréductibles. Nulle part ne s'entrevoit la possibilité, encore moins le désir, de fondre les deux classes en une seule, tant l'antithèse, à un degré plus ou moins marqué, de ces deux situations parait aux économistes la loi même des sociétés humaines : d'où dérive, comme idéal, la permanence du salariat sous l'instabilité des salaires :

De notre temps, une autre conception de l'ordre normal s'est fait jour : la fusion en un seul corps des deux organes de l'activité productive: des patrons avec leur travail et leur intelligence, des ouvriers avec leur main-d'æuvre, l'association en un mot. Sous des types très-divers, l'association du capital et du travail poursuit un idéal nouveau dans l'économie politique - la suppression du prolétariat et du salariat lui-même, – tout en respectant la liberté du salaire pour les hommes, les industries et les situations qui le préfèrent à l'association.

Par cette conception différente de l'idéal social, différent les divers orateurs qui semblent s'accorder assez facilement sur quelques détails; c'est le nœud de la question sur laquelle il est bon que la science s'explique catégoriquement.

Pour son compte, M. Jules Duval aspire nettement, dans l'ordre industriel, à l'idéal qui condamne le proletariat et qui sape le salariat pour ý substituer l'association, c'est-à-dire la participation de plus en plus large d'un nombre croissant de travailleurs à la propriété, à l'aisance, à la plénitude de la liberté et de la dignité. • ( Ici un court et assez vif débat s'engage entre M. Jules Duval et M. Joseph Garnier. Celui-ci proteste vivement contre la confusion dans laquelle persiste M. Jules Duval, au sujet du salariat et du prolétariat, d'où résulte une équivoque qui n'est pas, selon lui, compatible avec une discussion scientifique; car elle tend à établir que l'économie politique a pu considérer le prolétariat, c'est-à-dire les salaires insuffisants ou la misère, comme un fait normal et nécessaire !)

M. BATBIE, professeur à la Faculté de droit, ne croit pas que la comparaison faite par M. Clamageran entre le régime industriel et le régime politique soit exacte. Au moins a-t-elle le défaut de pécher en un point de très-grande importance et, sous ce rapport, elle ne fait pas exception à la règle générale: Omnis comparatio claudicat. En matière politique, il y a nécessairement des vainqueurs et des vaincus, la coexistence de plusieurs gouvernements dans le même pays étant chose impossible. Chaque parti n'a pas et ne peut pas avoir le droit d'instituer le gouvernement qu'il préfère, et il faut de toute nécessité que la minorité subisse la loi de la majorité. Autre est la situation de l'industrie. Chacun peut adopter le régime qu'il aime le mieux. Les ouvriers s'associeront ou resteront salariés suivant qu'ils croiront trouver plus d'avantage dans l'une ou l'autre de ces combinaisons. Il n'y a pas de règle générale à établir ou du moins il n'y en a pas d'autre que la liberté. C'est pour cela que nous avons demande la suppression des entraves dont le Code civil et le Code de commerce ont chargé le droit de s'associer. Que doit-on préférer du salaire ou de l'association ? Le choix dépend du caractère des personnes. Les uns sont timides et les autres hardis; les premiers se contentent d'un fire qui leur donne la sécurité et les autres courent volontiers le risque afin de gagner plus. Le nombre des caractères timides est considérable partout; il l'est particulièrement en France. Pourquoi le goût des fonctions publiques est-il si répandu parmi nous ? Il y en a plusieurs raisons; mais certainement la fixité du revenu que ces fonctions rapportent n'est pas la moindre. Tant qu'on n'aura pas prouve que tous les caractères auront un jour la même hardiesse, on sera fonde à dire que la qualité d'associé participant ne fera pas disparaitre le salaire. Si le salaire ne disparait pas, comment le salariat pourrait-il cesser? L'honorable membre déclare qu'il ne se rend pas bien compte de la distinction faite par M. Jules Duval entre le salaire et le salariat. Le salariat n'est pas autre chose que l'état d'un ouvrier rémunéré par un salaire, et la permanence du salaire entrainera, dans la même mesure, la durée du salariat. Sil en était autrement, le salariat serait une espèce d'entité métaphysique, au-dessus ou au-dessous mais certainement en dehors de la réalité. M. Batbie soutient qu'entre le salaire et le traitement il n'y a pas une différence de nature. La variété des noms tient à des idées aristocratiques. Comme le travail manuel a jusqu'à présent passé pour être moins noble que le travail de l'esprit, on a donné des noms différents à la rémunération; mais il n'y a aucune différence entre le salaire et le traitement au point de vue du caractère économique de l'un et de l'autre. Les fonctionnaires révocables ne sont pas plus sûrs de leur position que des ouvriers à la merci du patron. Ils le sont même moins parce que le fonctionnaire destitué trouve à s'employer difficilement; au contraire, l'ouvrier passe d'une fabrique à une autre. Quant au chiffre de la rémunération, il y a des contre-maîtres et même des ouvriers qui gagnent plus que des employés au ministère des finances. Ajoutez que le contre-maitre et l'ouvrier ont l'espoir de s'élever en devenant patron, et que le plus grand nombre des employés de l'administration sont condamnés à vivre dans la inédiocrité, même dans la misère s'ils ont une famille nombreuse. Les fonctionnaires ont ordinairement quelque fortune et c'est pour cela que, dans la plupart des cas, leur position est supérieure à celle des salariés qui n'ont pas autre chose que ce qu'ils gagnent. Mais si vous prenez un employé sans fortune, réduit à son traitement, vous serez convaincu que sa position ne diffère pas de la condition du salarié. Au point de vue pécuniaire, M. Batbie aimerait certainement mieux être le contremaître d'une grande fabrique que d'être sous-chef au ministère des finances ; s'il fallait opter entre la qualité d'ouvrier et celle d'expéditionnaire, son choix serait bientôt fait pour le salaire contre le traitement.

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Le mot proletariat n'a plus de sens aujourd'hui. Il y a des pauvres et des riches et on en trouve à tous les degrés de l'échelle sociale. M. Batbie ne comprend pas pourquoi M. Jules Duval suppose que, dans la Société d'économie politique ou au dehors, il existe des défenseurs de ce qu'il appelle le prolétariat. Autant vaudrait dire que la misère a ici des partisans et que le jour où il n'y aurait pas un misérable sur la terre serait pour eux un jour de deuil. Tous cependant, dans cette réunion, cherchent sincèrement les moyens de combattre la pauvreté par la prévoyance. L'économie sur le salaire et le premier moyen que l'ouvrier emploie pour acquérir un capital qui lui permette de s'établir comme patron. L'association en est un autre et M. Batbie revendique l'honneur d'avoir rendu quelque service à cette idée. Il n'est pas un membre de cette réunion qui ne rende justice à cette combinaison; s'il y a des dissentiments, ils ne portent que sur le degré, c'est-à-dire sur un point susceptible de plus ou de moins. Les uns ont une foi intrépide dans l'avenir et les résultats de la coopération ; les autres sont moins ardents ou moins confiants. Il y a un moyen bien simple de mettre toutes ces croyances à l'unisson; c'est de faire l'expérience de la liberté. Laissons l'association aussi libre que possible et la liberté produirá ce qu'elle pourra. M. Batbie est persuadé que les résultats ne peuvent pas être mauvais ; mais il est aussi inutile qu'impossible de les déterminer d'avancé. Si l'organisation sociale doit être transformée par l'association libre, qu'elle le soit; toute transformation est légitime si elle s'opère par le mouvement naturel des intérêts et la formation libre des contrats.

L'association est-elle, comme le croit M. Duval, un moyen infaillible de faire cesser la misère ou, pour employer sa terminologie, de mettre un terme au proletariat? M. Batbie le soubaite de tout son cæur; il va même jusqu'à croire que l'association peut amener une distribution de la richesse propre à augmenter la rémunération du travail. Cependant si une association ne réussit pas (toutes les entreprises humaines peuvent faillir), les associés tomberont au moins provisoirement dans la pauvreté et l'indigence. L'association, quelle que soit sa vertu, n'est donc pas un remède infaillible au prolétariat.

BIBLIOGRAPHIE

LA TRAITE, L'ÉXIGRATION ET LA COLONISATION AD BRÉSIL, par . Charles EsPILLI.

1 rol. in-8. Paris, Guillaumin et C. 1835.

L'auteur divise son livre en trois parties, à chacune desquelles correspond une des trois divisions de son titre. Il en subdivise la troisième partie de la manière suivante : Compagnies et établissements agricoles, legislation, civilisation du désert. Il termine par un épilogue qui résume plutôt ses espérances relativement à l'Amérique que les faits exposés dans son travail.

La première partie, son titre l'indique, est une histoire rapide de l'infime commerce des esclaves, non-seulement au Brésil, mais dans toute l'Amérique. Ce qui est spécial au Brésil dans cette histoire, c'est la résistance prolongée de son gourernement au efforts de l'Angleterre pour supprimer la traite. La seconde partie est un relevé complet de la statistique de l'émigration européenne par provenance et par destination. Suivant les caleuls de l'auteur, l'Europe voit chaque année 500.000 emisrants en moyenne abandonner son territoire pour se rendre en Amérique, dans l'Inde et dans l'Océanie. Pour sa part, le Bresil n'en reçoit que 5,000. Depuis quarante ans, il n'en aurait reçu que 63,000. Ces chiffres de correspondent évidemment ni à ses besoins, ni à ses désirs, ni à ses efforts; mais il a traité avec tant de mauvaise foi et de cruauté les premiers colons qu'il a reçus, qu'un cri universel de reprobation s'est élevé contre lui, et que tout ce qu'il a fait postérieurement pour ramener Pepinion est resté à peu près sans resultal. Il y a d'autres raisons encore

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