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dont j'ai reçu tant de témoignages. C'est elle qui m'a servi de titre, à défaut d'autres garanties. Je puis le dire tout haut sans affaiblir en rien les remerciments que je dois à M. le ministre de l'Instruction publique, qui n'a pas voulu que ce vieux lien cessat d'exister, et qui, par un mouvement tout spontané, m'a ouvert cette chaire complémentaire. La science y gagnera, je l'espère, puisqu'elle acquiert un organe de plus. Jadis l'économie politique n'était pas représentée dans les chaires de l'État. Tandis que les gouvernements la regardaient comme suspecte, la philosophie et les lettres, ces souveraines de l'enseignement officiel, justement fières de leur ancienneté, n'auraient pas vu sans regret s'établir auprès d'elles cette science contestée, à laquelle semblaient manquer quelques quartiers de noblesse. Après 1830, le Collége de France, ce sanctuaire des hautes et libérales études, lui faisait une place dans l'enseignement supérieur en y appelant l'illustre J.-B. Say. Aujourd'hui, la voici presque aussi bien traitée que la philosophie et la littérature, du moins à Paris. Comme elles, l'économie politique sera désormais enseignée sous la double forme théorique et historique. J'espère vous convaincre, si vous n'en êtes assurés à l'avance, qu'il n'y aura pas à cela moins d'avantages.

Mais d'abord, Messieurs, qu'est-ce que l'histoire de l'économie politique ?

Ne croyez pas que ce soit là une question oiseuse et rebattue. Loin de là : elle n'a guère été abordée de front. De la réponse qu'elle recevra dépend la clarté, l'unité, la méthode même de ce cours. Aussi j'y attache une importance capitale. Ici, Messieurs, ce que nous faisons, ce que nous devons faire, c'est de la science, non pas nécessairement de la science d'un accès difficile, et réservée à quelques initiés, mais de la science sévère, rigoureuse autant que possible, ne reconnaissant qu'un maitre : l'esprit humain, maître souverain qui doit être obéi dans ses lois et servi dans ses intérêts ! Cette voie de la recherche sincère elle est, sachez-le bien, la meilleure garantie de l'indépendance, car elle ne regarde ni en haut pour chercher à plaire, ni du côté de la foule pour flatter ses passions et caresser les modes de l'opinion du jour. Si dans cette voie qui a aussi ses attraits pour les esprits sérieux, on trouve l'adhésion du public, le succès, il est permis d'en jouir pleinement, en toute conscience; car on peut se rendre ce témoignage qu'on ne l'a pas cherché comme un but, mais obtenu comme une récompense, et, pour ainsi dire, par surcroît.

C'est surtout, Messieurs, au début d'un cours nouveau, quand les précédents font défaut, quand il faut s'orienter soi-même, dresser pour ainsi dire soi-même la carte du voyage, que les définitions exactes, les

idées nettes, précises, sont absolument nécessaires pour ne pas s'égarer. Les exemples illustres ne manquent pas de fausses directions imprimées à tout un ordre de recherches, par suite d'une erreur dans le point de départ. C'est ce qui pourrait arriver ici très-facilement si nous ne faisions grande attention, c'est-à-dire si nous ne prenions soin de bien circonscrire notre sujet, en sachant même résister à certaines tentations ambitieuses, à cette voix flatteuse, mais pleine d'embûches, vraie voix de sirène, qui pousse quelquefois les sciences, comme les États, à rêver des agrandissements illicites aux dépens du voisin. Aujourd'hui surtout qu'il suffit, pour autoriser de tels rêves, de quelques analogies de race ou de langage, la pente est glissante. L'expression un peu vague, tant qu'elle n'a pas été expliquée, d'histoire de l'économie politique, y prête fort, et renferme plus d'un prétexte à envahissement sur les domaines limitrophes. Ainsi quelques personnes nous ont félicité d'avoir à faire ici un cours d'histoire de la civilisation économique; elles ont même bien voulu nous fournir des indications, nous communiquer leurs idées, nous signaler des sources. Nous les en remercions, Mais que ce soit là en effet le sujet que nous devions traiter, c'est juste. ment la question en litige.

Certes, Messieurs, l'élément économique occupe au sein de la civilisation une très-grande place. Tout n'est pas dans les sentiments et dans les passions qui fournissent à l'histoire sa partie dramatique, ni dans les idées qui en forment la partie la plus élevée. Les nations ont leur vie de tous les jours; elles ont des intérêts auxquels se rattache la force ou la faiblesse des Etats. En un mot, la société a aussi un corps, Peutêtre, pour les masses qui souffrent, pour les hommes d'État préposés au soin de notre garde et de notre bonheur, pour les historiens qui se voient, par tant de détails, arrêtés dans la belle simplicité de leur marche, serait-il plus commode que l'humanité s'en passât. Mais qu'on en gémisse avec saint Paul, ou qu'on s'en réjouisse avec le bonhomme Chrysale, qui trouve que sa « guenille » a du bon, il faut en prendre son parti, L'histoire a aussi son élément matériel, parce que la société dont elle est l'image a ses intérêts économiques, qui, bien loin de se simplifier, vont et iront probablement se compliquant sans cesse davantage avec les progrès de l'industrie et tout ce qu'on appelle les développements de la vie moderne.

Est-ce donc une raison pour que cette partie économique de l'histoire dont je reconnais l'importance, et sur laquelle même j'insistais il y a deux ans, à cette même place, en montrant la nécessité de l'économie politique pour l'intelligence de l'histoire (1), est-ce une raison pour que cette partie qui se compose de l'industrie, du commerce, des finances,

(1) Journal des Économistes, janvier 1865.

de la constitution du travail et de la propriété mobilière et foncière, d'une foule de détails qui se rapporte même à l'existence privée, soit le véritable objet d'un cours sur l'existence de l'économie politique ? Non, Messieurs. J'éprouve d'autant plus le besoin d'appuyer mon opinion sur des motifs sérieux, que je n'ignore pas qu'elle a contre elle des autorités respectables.

Prenons quelques-uns des ouvrages qui jouissent d'un juste crédit. Vous avez lu le plus populaire de tous, l'Histoire de l'Économie politique, de M. Blanqui. C'est un ouvrage instructif, écrit avec beaucoup de charme, rempli d'aperçus heureux. Mais l'auteur n'a pas pris soin de définir exactement ce qu'il entend par histoire de l'économie politique. Il s'ensuit qu'il mêle fréquemment l'histoire des faits et celle des idées. Fonde-t-on des établissements de bienfaisance au moyen âge, amélioret-on les routes, établit-on quelques institutions de crédit, l'historien félicite l'économie politique des progrès qu'elle a accomplis. Est-il bien vrai que l'économie politique mérite un tel compliment ? Est-elle pour quelque chose dans les efforts de nos aïeux pour soulager la misère ou mieux encore pour en sortir ? Nous le voudrions, mais il n'en est rien, et l'éminent économiste que je cite en ce moment au fond n'eût pas été d'un avis différent. M. Boeck a publié, il y a une quarantaine d'années, un livre qui commence chez nous a devenir rare, intitulé : Économie politique des Athéniens. C'est un tableau de la vie économique à Athènes, d'ailleurs fort bien fait, où les recherches abondent, toujours animées par une saine critique, sans qu'on n'y trouve trace d'esprit de système, remarque qui n'est peut-être pas superflue quand on parle d'un érudit de cette savante Allemagne qui a fourni à l'histoire des vues fécondes, mais aussi plus d'un paradoxe. M. Dureau de la Malle a écrit deux volumes substantiels sous ce titre : Économie politique des Romains. De quoi y est-il traité d'un bout à l'autre ? De détails économiques sur la vie privée et sur la civilisation matérielle dans la Rome des consuls et des empereurs. Enfin, plus récemment, un auteur vivant, un érudit italien, un de ces écrivains fidèles au génie et aux traditions savantes de leur pays, qui semblaient attester par là l'indestructible vitalité de la patrie italienne, M. Cibrario, nous a donné une Économie politique du moyen âge (1). C'est une peinture, durant ces siècles peu étudiés à ce point de vue, aussi curieuse qu'animée, j'entends animée par l'abondance même des détails, de ce qu'étaient alors la vie matérielle et la condition sociale des hommes. Ai-je besoin, Messieurs, de vous dire que j'estime à toute leur valeur ces excellents livres ? Je serais bien fâché d'en être privé, même pour les études dont nous nous

(1) Traduite par M. Barneaud, avec une introduction de M. Wolowski. occupons et auxquelles ils fourniront des indications utiles, nous verrons comment tout à l'heure. Mais la rigueur scientifique ne me permet pas de prendre leur titre au pied de la lettre. On n'avait pas encore prétendu que les belles descriptions des Géorgiques de Virgile, non plus que les écrits d'Hésiode ou les détails techniques de tel ou tel traité agricole, appartinssent à l'économie politique. Pourquoi donc M. Dureau de la Malle donne-t-il ce titre à un chapitre sur l'agriculture. Où voiton là l'économie politique ? Est-ce dans la description des procédés ? Est-ce dans le fait même du labourage ? En ce cas voilà une vingtaine de millions d'économistes en France sur lesquels nous ne comptions pas ! Il n'y a pas de raison pour refuser aux ouvriers ce titre plus qu'aux laboureurs. Économie politique, dites-vous, l'entretien des viviers, le produit des volières, le nombre des esclayes, le prix des denrées ! N'estce pas une confusion de termes ? N'est-ce pas statistique et technologie que vous voulez dire? Économie politique, l'état des fermes sous Charlemagne et les capitulaires de Villis ? Ces capitulaires prouvent sans doute à merveille que ce prince, si adonné qu'il fût à la guerre, était fort économe, mais non pas, j'en demande pardon à mes savants maîtres, qu'il fût économiste.

On nous dit, il est vrai, qu'il y a toujours eu une production et une circulation de la richesse. En vérité, nous le croyons aisément ! Sans cela, l'humanité n'aurait pas vécu. Que ne nous apprend-on aussi qu'il y a toujours eu une digestion et une circulation du sang ? Parlons sérieusement. Ce qui est nouveau, ce ne sont pas ces faits, ce n'est pas même l'indication de quelques-uns des moyens empiriques qui peuvent aider à leur accomplissement; ce qui est nouveau, Messieurs, et vraiment digne d'être pris en considération, c'est la théorie qui explique ces faits; ce n'est pas l'art, c'est la science !

En résumé, dussions-nous désobliger un certain nombre d'érudits, qui aimeraient cumuler avec ce titre celui d'économistes et nous priver par là nous-mêmes d'éminents collègues, hâtons-nous de proclamer que le détail des faits économiques n'est pas notre vrai champ d'étude. La science ne saurait être confondue avec ce qui lui sert de matière. On n'a jamais appelé physique les forces du monde extérieur, morale les actions humaines, même quand, par impossible, elles seraient toutes vertueuses. On a toujours distingué le fait de l'attraction et la théorie de Newton, la sagesse pratique et la philosophie morale de Socrate. Distinguons de même les faits économiques de la science de Turgot et d’Adam Smith.

Le véritable objet de l'histoire de l'économie politique, c'est l'histoire des idées et des doctrines.

Pourquoi ne disons-nous pas en abrégeant encore : histoire de la science. C'est que ce serait tomber dans un autre excès. Après avoir refusé d'étendre son domaine outre mesure, il ne faut pas le restreindre par une sorte de mutilation. Ne placer que des vérités dans le tableau historique, cela serait peut-être flatteur pour l'esprit humain. Serait-ce aussi exact? Il faut savoir le reconnaître : telles erreurs ont eu une si longue durée, ont tenu une si grande place dans le monde, qu'elles ont, si j'ose ainsi parler, plus de droit à l'histoire que la vérité même. Les chimères grandioses de Pythagore et de Malebranche font justement partie des annales de la philosophie. L'histoire des sciences exactes serait-elle complète sans la connaissance du système du monde de Ptolémée et des tourbillons de Descartes ? Pourquoi donc, Messieurs, des erreurs économiques non moins spécieuses, si elles ne le sont davantage, et qui ont exercé sur les faits un empire que ne peuvent pas avoir les erreurs astronomiques ou métaphysiques, pourquoi des erreurs d'une telle importance ne figureraient-elles pas dans l'histoire de l'économie politique ? En vérité, ce serait se montrer plus sévère que les théologiens, ce qui siérait peu à une science qui part du libre examen ! Les théologiens n'ont pas négligé l'étude des hérésies et des schismes; même ils ont cru, en la retraçant, servir efficacement la cause des croyances orthodoxes. N'ayons pas moins de foi dans l'ascendant naturel de la vérité et dans l'empiré de la raison.

Les utopies sociales occuperont par la même raison une certaine place dans ce tableau. Je dis, Messieurs, une certaine place. Dans leurs ambitieuses visées, le plus souvent elles embrassent Dieu, la nature et l'homme. La terre nous suffit. Encore même ne prétendons-nous pas l'em. brasser tout entière, mais seulement par le côté qui touche au travail et à la richesse. - Autre question : une histoire des idées et des doctrines, sans relation avec les faits économiques, ne risquerait-elle pas de paraître bien sèche, bien décharnée? ne serait-elle pas souvent même dépourvue d'une suffisante lumière ? Assurément. Aussi, lorsque j'établissais tout à l'heure que l'histoire de l'économie politique ne saurait être celle de la matière économique tout entière, lorsque je renonçais pour elle à la tâche de pénétrer pour ainsi dire dans tous les recoins et les replis du ménage social, lorsque je déclinais l'honneur périlleux d'avoir à faire un tableau de la civilisation économique, qui exigerait des recherches presque illimitées, et la connaissance de toutes les langues comme de tous les arts et métiers, ce qui n'effraye pas certaines personnes, mais ce qui m'épouvante, je l'avoue, je n'entendais proscrire que le détail de ces faits, je n'entendais pas renoncer à m'en éclairer dans ce qu'ils ont de général. Et comment isoler les doctrines de la situation économique au sein de laquelle elles ont pris naissance ? Souvent elles la reflètent, quelquefois elles en prennent le contrepied ; il arrive même qu'elles la modifient profondément. Ce sont là des circonstances également curieuses, également importantes pour l'historien. L'esprit humain s'y montre comme toujours passif et

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