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la science met directement en lumière ? Laissez-moi vous dire combien j'en suis fier pour cet enseignement qui, par là, n'est plus seulement une satisfaction donnée à une haute curiosité de l'esprit, mais un service, un vrai service (il ne dépendra pas de moi du moins qu'il n'en soit ainsi) rendu à la société, à cette société de notre temps que rien ne saurait distraire, Messieurs, de la grande et dominante pensée de faire la guerre dans la masse au mal moral et matériel ! Guerre sans répit qui doit se poursuivre par le raisonnement et la science, comme par l'augmentation des forces productives, par de saines notions inculquées aux esprits, comme par le développement de la puissance mécanique. Il ne faut pas moins que l'ensemble de ces moyens, impuissants si on les isole, irrésistibles si on les unit. Par là seulement nous parviendrons à diminuer de plus en plus cette part de misère trop grande, Messieurs, beaucoup trop grande , qui semble se dresser comme un démenti douloureux, humiliant, en présence des prodiges de l'industrie et des progrès de la civilisation.

Combien d'erreurs aussi à combattre par le même moyen! Hélas ! une foule de gens, tout fiers de leurs découvertes, réinventent tous les jours le système mercantile, le papier-monnaie de la Régence, les mandats territoriaux de la République, avec des variantes qui ne changent absolument rien au fond. Renvoyons-les à l'histoire de l'économie politique.

La biographie y aura sa place. Elle a son importance pour l'intelligence des systèmes et son intérêt en elle-même. Assurément je ne veux pas dire que la vie des économistes offre l'intérêt d'un roman. Il me semble pourtant que la vie du célèbre Law, que je range parmi les économistes à cause de ses considérations sur le numéraire, et malgré les folies du Système, que celle de Turgot, de Necker et de ce Condorcet qui, comme Lavoisier, fut la victime des excès révolutionnaires, ne manquent pas des éléments de l'intérêt historique. Il n'en est guère qui n'ait ses particularités remarquables. Est-il indifférent de les signaler avec soin, surtout dans la mesure où elles peuvent servir à faire comprendre l'origine et le caractère des systèmes ? On a plus d'une fois rappelé que l'auteur du système agricole, l'illustre docteur Quesnay, ce médecin du roi Louis XV, cet hôte de l'entresol, qui avait aussi sa cour de philosophes et d'écrivains, et qui se permettait quelquefois de critiquer en bas ce qui se faisait au-dessus de sa tête, avait passé sa jeunesse à la campagne et beaucoup visité les paysans. On peut rappeler de même que, comme chirurgien, il avait rencontré sur son chemin les fameuses corporations qu'il devait combattre plus tard. Il n'est pas indifférent d'apprendre que l'homme qui fit donner un peu plus d'attention aux manufactures dans l'école dite des physiocrates, M. de Gournay, fut lui même un intendant du commerce. On a prétendu que l'école économiste était marquée au coin d'une certaine uni

formité, ce qui n'aurait que peu d'inconvénients, si, en faisant passer les économistes pour plus ennuyeux que la science n'autorise à l'être, on n'empêchait de les lire. Eh bien ! je vous rappellerai, de notre temps, Frédéric Bastiat dont les pamphlets sont si piquants, et, sous Louis XV, parmi quelques autres, l'abbé Galiani, ce petit abbé napolitain, jeté en plein Paris du xvi1e siècle, corps frèle qui ne dépassait pas quatre pieds et demi, mais esprit de feu, antiquaire, politique, philosophe, et même un peu théologien, universel en un mot, se jetant sur les sujets les plus élevés, pour les inonder quelquefois des clartés les plus inattendues; si vif que, lorsqu'il discutait sur l'économie politique ou sur toute autre chose, il lui arrivait, raconte-t-on, d'arracher sa perruque, qu'il brandissait d'une main en gesticulant de l'autre : homme sinon de génie, comme l'ont pensé de spirituels contemporains, du moins d'une intelligence éblouissante, et dont Grimm a pu écrire d'une façon expressive: « Ce petit être, né au pied du mont Vésuve, est un vrai phénomène. Il joint à un coup d'æil lumineux et profond une vaste et solide érudition, aux vues d'un homme de génie l'enjouement et les agréments d'un homme qui ne cherche qu'à amuser et à plaire. C'est Platon avec la verye et les gestes d'Arlequin. » Marmontel disait également de lui : «L'abbé Galiani était de sa personne le plus joli petit Arlequin qu'eût produit l'Italie; mais sur les épaules de cet Arlequin était la tête de Machiavel. »

N'y a-t-il pas enfin tels grands écrivains qui, par quelques-unes de leurs vues ou même de leurs auvres, se rattachent à l'histoire de l'économie politique. Je vous nommerais entre autres Locke, Beccaria, Rousseau, Voltaire, l'abbé de Saint-Pierre, Montesquieu.

L'histoire de l'économie politique est de même seule en état de réfuter certaines calomnies qui pèsent sur la science. A ceux qui répètent contre l'économie politique certaines accusations banales de matérialisme et d'insensibilité pour le peuple, l'histoire répondra : « L'économie politique matérialiste ! Voyez-la ayant avec Smith la morale même pour berceau. Voyez-la avec Turgot attaquant directement le matérialisme d'Helvétius. Insensible pour le peuple! Voyez le même Turgot dans son intendance de Limoges, signalant son administration par ses bienfaits Lisez et relisez son célèbre édit qui affranchit le travail. Il y est beaucoup plus question des ouvriers que des bourgeois. Pour un marquis de Mirabeau, un des originaux encore, Messieurs, de l'école économiste et du xvme siècle, pour un marquis de Mirabeau, s'appelant l'Ami des Hommes, et persécuteur acharné de sa femme et de ses enfants, par le privilége qu'ont quelquefois les sectaires de se montrer abstraitement épris des intérêts de l'humanité et impitoyables pour les individus, combien en France, en Angleterre, en Italie, en Allemagne, d'âmes véritablement bonnes, affectueuses, désintéressées, humaines dans toute l'étendue du mot, et, de plus, capables, elles l'ont prouvé, de souffrir pour leur cause ! Je ne sais trop, Messieurs, si parmi ces hommes d'origines diverses, qui présentent des tendances ou des nuances plus ou moins différentes, il convient d'établir des écoles, surtout de reconnaître, selon la nationalité, une école anglaise, française, espagnole, italienne, à peu près comme cela se passe en peinture. J'incline plutôt à croire qu'il n'y a pas plus d'économie politique nationale qu'il n'y a de chimie écossaise ou de physique allemande. Si toutefois le génie d'un peuple s'empreint davantage dans les sciences morales et politiques, eh bien! je suis heureux de vous le dire : l'école française, celle qui commence à Vauban et à Bois-Guillebert, ces deux grands citoyens dont les écrits mettent l'esprit humain en France sur la voie de la science, et dont nous aurons à nous occuper d'abord, l'école française, sans avoir seule ce privilége, a pour traits dominants la considération du droit et de la justice, la préoccupation des pauvres, l'amour de l'humanité ! En quelques contrées d'ailleurs qu'ils soient nés, les économistes, dont je me propose de vous faire faire la connaissance plus intime, appartiennent à cette patrie commune des intelligences, qui s'appelle la vérité, la vérité sincèrement cherchée, ardemment aimée. Cette école-là peut avoir aussi un nom, celui que je préfère à tous : c'est l'école des bons esprits et des honnêtes gens.

HENRI BAUDRILLART,

LE

FAUX-MONNAYAGE FIDUCIAIRE

Nature de la monnaie et du titre fiduciaire. — Caractère du bill de 1844, dit de Robert

Peel. – Réfutation des arguments de MM. Cernuschi, Wolowski et Modeste.

Le débat sur les banques, assoupi durant les sept à huit premiers mois de l'année 1866, vient de reprendre avec animation, ici même, dans la Revue des Deux-Mondes, à l'Institut, dans les journaux quotidiens et bebdomadaires. En tête des combattants pour la doctrine libérale apparait encore une fois, vaillamment secondé par quelques plumes trèsautorisées en ces matières (MM. Courcelle-Seneuil, du Puynode, Mannequin, etc.), notre éminent collègue et maître M. Michel Chevalier; pour la thèse opposée combat son savant confrère de l'Académie des sciences morales et politiques, M. Louis Wolowski. Le débat, repris à l'occasion de la dernière crise anglaise et un peu à propos de mon récent volume sur la Liberté des banques, porte particulièrement, d'une part, sur la nature même de la monnaie, métallique ou fiduciaire, et, d'autre part, sur le régime banquier dont la Grande-Bretagne se trouve gratifiée par l'Act de 1844. Simultanément, la spirituelle boutade à laquelle un banquier amoureux du paradoxe avait l'année précédente consacré un volume brillamment écrit et élégamment imprimé, a été réexposée ici par M. Victor Modeste; deux collaborateurs du Journal ayant bien voulu discuter avec lui la thèse de M. Cernuschi sur le billet fausse-monnaie, le très-honorable secrétaire à la mairie de Meaux a été amené à prendre le plaisant anachronisme de plus en plus au sérieux : les lecteurs l'ont vu dans notre livraison d’octobre. C'est sur ces trois points: - la nature de la monnaie, le rôle du titre fiduciaire, le caractère vrai de l'ouvre de sir Robert Peel, — que nous demandons la permission de présenter quelques observations; les erreurs, dans le camp anti-libéral, se reproduisent si nombreuses, si hardies, et avec une telle obstination, qu'il ne faut point se lasser de rétablir l'exactitude des faits et des doctrines, de maintenir les droits de la raison et de la vérité.

Commençons par la thèse plus générale, plus entière : le paradoxe, suivant lequel l'émission fiduciaire devient du faux-monnayage dès que le billet n'est plus la représentation exacte, le simple récépissé, d'une somme effective d'espèces métalliques que l'émetteur tient à la disposition des porteurs de billets. On nous permettra, pour résumer et juger la thèse, de remonter au livre même de M. Cernuschi (La mécanique de l'échange, Paris, 1865); elle s'y trouve exposée avec tous les développements voulus, d'une façon claire, et par un homme qui connaît la question des banques.

· La thèse de « l'or supposé » a une certaine rondeur qui la distingue avantageusement des vues embrouillées, des doctrines hésitantes et des conclusions ambiguës des autres adversaires de la libre émission. Elle est - et c'est ce qui lui a fait un certain a succès » – nette dans ses prémisses, carrée dans ses conclusions. N'admettant le billet que comme récépissé, elle déclare faux tout billet duquel ne répond pas un dépôt effectif d'espèces: partant, personne n'a le droit d'en émettre, ni les banques libres, ni une banque privilégiée; ni l'État, ni le public. Voyons de plus près ce que valent les prémisses et les conclusions.

La thèse de l'or supposé repose notamment sur deux prémisses. Voici la première : Tout accroissement du stock monétaire diminue d'autant la valeur ou l'acquisivité de la quantité préexistante; si aux deux milliards d'espèces que possède un pays et qui desservent toutes ses opérations d'échange s'ajoute un troisième milliard, les trois milliards n'auront que juste autant de valeur d'échange, de force d'acquisition, qu'en avaient précédemment les deux milliards; ces deux mil

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liards auront donc perdu un tiers de leur valeur d'échange. Tout possesseur, par exemple, de 300 francs ne pourra désormais se procurer en contre-valeurs (produits, services, jouissances) qu'autant qu'il en aurait acquis antérieurement avec 200 francs seulement.

Voici l'autre prémisse : Cet effet que produirait un accroissement du stock métallique est également produit par le billet, c'est-à-dire lorsque la quantité d'instruments d'échange et de circulation s'augmente, non point par de l'or, mais par l'émission fiduciaire. Seulement, la dépréciation, qui était là le résultat fatal d'un accroissement effectif, n'est ici que l'effet d'un accroissement fictif. Les détenteurs de l'ancien or, dans le premier cas, doivent subir la concurrence dépréciatrice que leur fait l'or nouveau, tout aussi bien que les détenteurs de blé ne peuvent s'en prendre à personne si une récolte abondante ou une forte importation fait tomber le prix de leur marchandise; par contre, les détenteurs de l'or effectif, produit de leur travail et propriété réelle, ne sont guère tenus de permettre qu'une banque quelconque, par la création d'or fictif, qui se fait du jour au lendemain et de coûte que l'impression, vienne déprécier leur or effectif. La société non plus ne saurait admettre cette fraude, ce prélèvement fait au profit d'une banque ou de plusieurs sur la fortune de tous, la déchéance partielle de valeurs effectives au profit de valeurs purement fictives.

Nous croyons avoir résumé en toute leur rigueur les deux affirmations constitutives de la thèse de l'or supposé. Elles manquent de vérité, l'une autant que l'autre. Il n'est point exact que l'or se déprécie en raison de l'accroissement qu'en éprouve la quantité; il n'est point exact que le billet de banque crée du capital monétaire.

Certes, si par une subite inondation de métal précieux, le stock monétaire d'un pays se trouvait doublé du jour au lendemain ou seulement augmenté de 50 0/0, les autres marchandises ne pouvant pas du jour au lendemain augmenter dans la même proportion, la valeur d'échange de l'argent, sa force d'acquisition vont s'en ressentir : 1 hectogramme d'or achètera moins de blé, moins de viande, moins de travail, qu'il en soldait naguère. Mais ces « inondations» sont rares, parce que les découvertes subites de riches gisements ne se produisent qu'à des siècles de distance; de plus, l'or, l'argent, même des mines les plus fécondes, ne < coule , guère : il faut, pour l'extraire, du travail, du temps et des capitaux. Les savantes et curieuses recherches condensées dans la nouvelle cuvre magistrale de M. Michel Chevalier (La Monnaie, Paris, 1866) l'ont surabondamment démontré : la découverte même du Nouneau-Monde et la découverte toute récente des mines de la Californie et de l'Australie n'ont point exercé sur la valeur d'échange du métal précieux l'influence que ferait supposer le jeu arithmétique de la loi de l'offre et de la demande et qui avait généralement été prédite. N'y a-t-il

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