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cela pourrait bien être son but inconscient — à s'étourdir lui-même sur la portée fâcheuse de sa doctrine, portée qui l'effrayerait s'il la regardait en face; il ne parviendra pas à égarer l'économiste qui raisonne droit. Oui, tout ce que M. Wolowski dit si bien du rôle de la monnaie, de la nécessité d'en assurer la fixité et la solidité, de la préserver de toute sophistication, est souverainement vrai et n'est contesté par personne; mais c'est précisément parce que tout cela est vrai et incontestable qu'il faut repousser la doctrine de l'émission autoritaire; elle commence — nous l'avons vu — par fausser le principe même de la monnaie métallique et aboutit dans la pratique au faux-monnayage fiduciaire.

Oui, le rôle de la monnaie est grand dans l'économie moderne; il faut, avec la rigueur la plus scrupuleuse, veiller à ce que la monnaie conserve toujours son effectivité entière, qu'elle soit toujours la valeur qu'elle dit être. Tout ceci est aujourd'hui hors de discussion; mais, dans le même intérêt de la sûreté des échanges et de la loyauté des transactions, il faut également assurer l'effectivité de l'assignation sur de la monnaie qui est acceptée en guise de celle-ci. Elle est acceptée uniquement parce que, l'assignation à la main, l'on peut se mettre en possession de la monnaie; il faut donc que ceci reste vrai d'une façon absolue, dans tous les temps et dans toutes les circonstances. Or, cela n'est et ne saurait être vrai, certain, qu'autant que le billet est soumis au droit commun; cela cesse forcément d'être vrai, certain, quand le billet, sous l'égide du monopole, est assuré d'immunités dont il ne tarde jamais à user et à abuser.

III

A entendre les philippiques dont, à propos de la dernière crise anglaise, M. Wolowski accable encore une fois le billet libre, et les tendres éloges qu'il décerne aux banques non-émetteuses, ne dirait-on pas que cette crise a fait sombrer quantité de banques d'émission, tandis qu'elle n'a fait que mieux démontrer la solidité à toute épreuve des autres institutions de crédit? Cette épreuve et contre-épreuve iraient parfaitement, nous en convenons, à la thèse de M. Wolowski; quel dommage que les faits se soient refusés de les fournir! Il se peut que parmi les nombreuses victimes qu'ont faites certaines grandes faillites, il y ait eu aussi telle ou telle maison douée du droit d'émission; mais pas une banque d'émission tant soit peu notable n'a succombé ni en Angleterre, ni en Écosse, ni en Irlande, tandis que de toutes parts croulaient d'autres établissements financiers, et sous leurs ruines ensevelissaient des milliers de fortunes !

Je ne dirai pas, certes, que la compagnie Overend, Gurney et Go, que l'Agra Mastermann bank, que la maison Merton, Petto et Co, que la

Barned's bank, lEuropean bank et tant d'autres joint-stock-bank's n'auraient pas croulé si elles avaient eu le droit à l'émission fiduciaire; on croule toujours et immanquablement quand on bâtit sur le sable et que l'on se lance dans les nuages; quand l'on débute par la fraude, pour continuer dans le véreux, comme l'ont fait la plupart de ces établisse ments de création récente. Mais les désastres que vient d'éprouver le marché anglais démontrent en tous cas que le dol, la fraude, la ruine, dont vous prétendez nous préserver en mettant sous curatelle l'émission fiduciaire, ne sont point particuliers à celle-ci; ils sont plus Dombreux, plus terribles, dans les banques non-émetteuses, de la liberté desquelles M. Wolowski se dit pourtant ardemment épris.

J'irai plus loin : l'émission fiduciaire, loin d'accroître les dangers de ces dols, fraudes, désastres, les diminue, parce qu'elle les rend plus difficiles. De nos jours, une banque d'émission, par cela seul que moyennant son titre fiduciaire elle se fait débitrice de tout le monde, est obligée d'opérer pour ainsi dire au grand jour, de mettre le public, jusqu'à un certain point, dans le secret de ses opérations et de sa situation, par la publication de bilans mensuels, bi-mensuels, hebdomadaires. Eh bien, la plupart des manéges et manœuvres frauduleux, scandaleux, que tant de banques non-émetteuses viennent de payer de leur existence seraient presque impossibles avec la publicité sérieuse et continue qu'impose l'émission fiduciaire; dans les autres banques — les comptes semestriels présentés aux actionnaires sont toujours laconiques et souvent fantastiques - le public sait rarement à quoi s'en tenir : ce qui permet d'accumuler les fraudes les plus graves et de préparer des banqueroutes de 4 à 500 millions de francs.

Notez bien que cette émission fiduciaire, qui n'a été ni cause ni victime de la dernière crise anglaise, est une émission libre, du moins relativement libre : l'émission multiple. L'honorable M. Wolowski tient absolument à ne point s'en souvenir. Dans son zèle excessif à faire sortir de cette crise l'apothéose du système qui régit la Banque d'Angleterre depuis 1844, M. Wolowski ne voit qu'elle dans toute l'Angleterre : étant admis que la circulation fiduciaire s'est bien comportée, M. Wolowski en conclut à l'excellence du monopole, de l'émission privilégiée. Pas si vite, s'il vous plaît. Le monopole que vous rêvez n'est pas encore la réalité au delà du détroit. Même dans l'Angleterre proprement dite, il y a aujourd'hui encore jusqu'à 131 maisons (Private banks) et 58 établissements aux fonds associés (Joint-stock-banks) autorisés à émettre des billets et émettent en moyenne jusqu'à concurrence de 115 millions de francs; en Irlande, il y a six banques publiques dont l'émission varie entre 140 à 160 millions de francs; en Écosse, il y a douze banques avec 600 succursales et une circulation moyenne de 110 à 120 millions de francs. Donc, si l'émission fiduciaire est sortie victorieuse de la dernière et si rude épreuve, celle-ci prouverait pour la pluralité des banques et aucunement pour la banque unique.

En tous cas, cette épreuve ne tourne guère au profit du régime spécial sous lequel vit la Banque d'Angleterre. A entendre M. Wolowski, personne dans le Royaume-Uni ne trouve rien à redire à l'Act de 1844; et dans le travail même où est lancée cette hardie affirmation (Revue des Deux-Mondes), M. Wolowski est amené à constater que jusque dans le sein du Parlement, à propos du bill présenté l'année dernière par M. Gladstone, il s'est trouvé un groupe notable pour attaquer l'æuvre de Robert Peel! M. Wolowski répète, devant l'Académie des sciences morales et politiques, l'étrange affirmation que tous les gens raisonnables en Angleterre sont plus que jamais affolés du régime créé par l'Aet de 1844; et le numéro même du Journal des Economistes, qui reproduit cette affirmation, a publié le Mémoire où la chambre de commerce de Glascow plaide avec conviction et avec netteté la réforme banquière ! M. Wolowski invoque, comme témoignage en faveur de l'Act, les compliments que quelques journaux anglais ont cru devoir adresser à l'étranger qui se fait l'admirateur passionné d'une grande institution anglaise ; et la feuille justement sur laquelle il aime le plus à s'appuyer et qu'il nomme «l'organe le plus accrédité de l'Angleterre pour les questions financières », l'Economist, «si habilement rédigé par M. Bugehol », résume son opinion (no du 8 septembre 1866) sur le chaleureux plaidoyer de notre savant ami dans cette caractéristique phrase: «M. Wolowski est plus peelite que Peel.» (M. Wolowski is more Peelite than sir R. Peel. :)

Il est vrai que M.Wolowski, dans une de ces distractions obstinées qui lui arrivent parfois, voit dans l'Act des choses que R. Peel n'y avait assurément pas aperçues. Dans tous ses récents articles, études et discours sur la Banque anglaise, M. Wolowski nous la présente comme un établissement dont la circulation fiduciaire est, depuis 1844, basée sur le «terrain solides de l'or et de l'argent: « On sait que la monnaie fiduciaire possède une pleine garantie; on n'a plus à s'occuper, comme avant 1844, du remboursement des billets en or; l'Act de sir Robert Peel y a pleinement et définitivement pourvu ; désormais le pays est d'une façon absolue à l'abri de toute crainte relative à la sécurité de la circulation. » Le bel idéal ! Pourquoi faut-il qu'il soit le contre-pied de la vérité ! L'Act de 1844, loin d'établir la circulation sur le terrain solide du métal précieux, loin d'assurer en tout état de cause le remboursement du billet, fait, au contraire, reposer l'émission fiduciaire sur le terrain fort peu solide d'une créance sur l'État et arrive en réalité à ce résultat que la majeure partie de la circulation reste sans couverture métallique ! Pour couvrir 20 millions (liv. sterl.) de billets, montant moyen de sa circulation en temps normal, la Banque d'Angleterre, de par la grâce

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de l'Act de 1844, n'a besoin que d'un encaisse de 5 millions de livres ! Tout homme de bon sens en conviendra: ceci n'est rien moins que «le remboursement assuré»; c'est, tout au contraire, le non-remboursement systematisé, la régularisation de l'absence de couverture métallique ou de sa criante insuffisance. C'est du faux monnayage fiduciaire de la plus belle venue, et M. Wolowski n'est que conséquent en l'approuvant.

Et encore, cette mince couverture métallique n'appartient-elle pas aux porteurs des billets ! Elle leur peut être soutirée par les déposants qui redemanderont leurs dépôts et se les feront rembourser en espèces. Ainsi, d'après le bilan hebdomadaire (16 mai) afférent à la huitaine où la dernière crise anglaise avait atteint son apogée, la Banque d'Angleterre, contre une circulation effective de 26,120,993 liv. sterl., n'avait que 12,323,803 liv. sterl. d'espèces, quand le montant des dépôts, instantanément révocables, s'élevait à 18,620,672 liv. sterl. Supposez les deux tiers des dépôts redemandés, ils absorbent jusqu'au dernier shilling et au delà, et il ne reste pas une seule livre dans les caves de la Banque pour répondre aux demandes de remboursement des porteurs de 26 millions liv. sterl. et plus de billets! Aussi l'Economist, dont les jugements sont si hautement appréciés par M. Wolowski (et par nous aussi), déclare-t-il franchement, sous l'impression toute chaude encore (n° du 19 mai) de l'orage qui vient de passer, que pas une banque n'avait été dans une situation aussi dangereuse que la Banque d'Angleterre. (No bank was in so much danger as the bank of England !)

Nous sommes loin, on le voit, de cet étrange tableau de fantaisie tracé par l'écrivain de la Revue des Deux-Mondes, où la banque d'Angleterre, rocher inébranlable au milieu d'une mer en furie, reste seule debout quand tout chavire et s'enfonce autour d'elle.

Comme s'il prévoyait cette peinture chimérique que la complaisante fantaisie de l'écrivain français mettra à la place de la réalité, « l'organe le plus accrédité de l'Angleterre pour les questions financières » ajoute : « Quelques personnes prétendent que la Banque pouvait rester ferme et laisser tout, autour d'elle, aller à la débandade; elle n'avait, dit-on, qu'à réduire au lieu d'accroître ses escomptes; l'échéance des effets escomptés, en l'absence de nouveaux escomptes correspondants, améliorait la situation de la Banque. Mais ces rentrées ne se feraient guère, parce que les effets escomptés ne seraient pas payés! (The bills would not have run off, for they would not have been paid). Ils sont généralement payés par l'escompte d'autres effets; en refusant de les escompter, jes premiers se seraient accumulés impayés dans le portefeuille de la Banque. » L'Economist, de plus, ajoute avec infiniment de raison que si la Banque, pour se sauver, aurait voulu ne penser qu'à elle-même, ses clients forcément auraient été amenés à agir de même, par le retrait des dépôts, et c'est précisément la Banque d'Angleterre qui eût été plus exposée. «Les banquiers de Londres dont les dépôts se montent généralement à 3-4 millions de l. st. et ont dû largement dépasser ce chiffre vendredi dernier (11 mai) n'auraient guère admis — et nous croyons que quelques-uns l'ont franchement déclaré — que la Banque marchất, grâce à leurs ressources, lorsqu'ils devaient sombrer, grâce à sa conduite. Rien n'est contagieux comme la panique, et si un ou deux gros banquiers retiraient leurs balances de compte, tout le reste suivait comme les moutons de Panurge et la Banque était obligée de fermer ses guichets. » L'on sait de reste — et notre ami et confrère M. Bénard l'a surabondamment prouvé (1) par les chiffres officiels et par les dépositions même des directeurs de la Banque d'Angleterre, consignées dans les enquêtes parlementaires — qu'il en avait été de même dans les grandes crises antérieures : toujours, la suspension de l'Act, que M. Wolowski nous donne volontiers pour une grande faveur que la Banque daigne octroyer, de la hauteur de sa solidité inébranlable, aux établissements ébranlés autour d'elle, a été impérieusement commandée, comme mesure de sauvetage, par la situation de la Banque ellemême, qui, autrement, était forcée de suspendre ses payements.

Et voilà ce que M. Wolowski nous représente comme l'idéal de l'émission «solide, » de la circulation fiduciaire qui exclut jusqu'à l'ombre d'une crainte de déconfiture! La vérité vraie la voici : En principe, rien n'est moins «solide» que la circulation telle que l'a créée l'Act de 1844; s'il plaisait à la Banque de limiter sa circulation à 15 millions de livres sterling, elle pourrait, de par la loi, se dispenser d'avoir une guinée en caisse ! En fait, la Banque ne vit et ne se maintient que par la confiance intéressée ou bien entendue que lui accorde le monde banquier, et grâce à laquelle les dépôts affluent chez elle et s'accroissent même — trèsnaturellement — dans les moments de crise où toute maison prudente se croit obligée d'accroître sa réserve déposée dans ce réservoir commun. Mais si, par une raison ou une autre, des retraits s'opéraient sur une échelle quelque peu large, la Banque d'Angleterre serait la première atteinte dans toute crise économique ou autre.

Faut-il rappeler, de plus, que la force des choses oblige de suspendre l’Act (1847, 1857, 1866) dans les moments juste pour lesquels il avait spécialement été fait, dans les « crises, » qui prêtent particulièrement à ces abus, à ces exagérations de l'émission fiduciaire que l'Act prétend empêcher ? En tous cas, il est inutile d'insister; le fait a tant de fois été invoqué et apprécié ! M. Wolowski, il est vrai, ne voit rien d'anormal dans la suspension d'une loi aux moments juste pour lesquels elle avait

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