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du conseil d'administration par M. Georges Renaud, contenant d'intéressants détails, parmi lesquels celui-ci : sur 1,848 lectures en 1866, seulement 39 ont eu pour objet l'économie politique et la législation!

Deux nouyelles brochures de M. Gosset qui gourmande de plus en plus les économistes et la Société de leur inaction à l'endroit de ses idées : Un enseignement utile à porter au pouvoir et à ses soutiens (1);Pétition à S. M. l'Empereur (2) sur les moyens de rénover l'agriculture par la réforme de l'impôt du sel.

Après ces présentations, M. le secrétaire perpétuel annonce à la Réunion qu'un des membres de la Société a été l'objet d'un hommage assez rare dans notre pays pour être cité. M. Bénard, qui a si vaillamment combattu dans l'Avenir commercial et ailleurs en faveur des libertés économiques et spécialement pour la liberté du courtage, vient de recevoir une médaille d'or (3) qu'ont fait frapper à son nom et en témoignage de leur reconnaissance, des groupes importants de négociants de Lyon et de Rouen. — Cette communication est accueillie par des applaudissements.

Après cette communication, la réunion procède au choix d'une question pour l'entretien de la soirée; la majorité se prononce pour la question des coalitions et grèves d'ouvriers, proposée par M. Ad. Blaise, des Vosges, et qui a déjà été débattue dans le sein de la Société (4).

DE LA LÉGITIMITÉ ET DE L'UTILITÉ DES COALITIONS ET DES GRÈVES.

La parole est donnée à M. Blaise (des Vosges), auteur de la proposition.

M. Blaise fait d'abord remarquer que les grèves d'ouvriers sont devenues à la fois plus fréquentes et plus importantes depuis le vote de la loi qui a supprimé du Code pénal le délit de coalition.

Le législateur a bien fait assurément de rendre aussi égale que possi

(1-2) Paris, chez l'auteur; in-8 de 8 et 16 pages.

(3) Cette médaille, du diamètre de 57 millimètres, gravée par M. Lecomte, de Rouen, et frappée à la Monnaie de Paris, porte sur la face les armes de Lyon et Rouen avec cette exergue : « Témoignage de gratitude offert par les représentants du commerce de Lyon et de Rouen. » Sur le revers, on lit autour d'une couronne de chêne et d'olivier : «Liberté du courtage; » et en dedans de la couronne : « A M. T.-N. Bénard, rédacteur en chef de l'Avenir commercial, en souvenir de son appui, – 1866. )

(4) Réunions de juin 1862 et de juillet 1863. .

ble la condition des deux parties qui débattent entre elles le taux du salaire, en accordant aux ouvriers le droit de s'entendre entre eux pour refuser ensemble leur travail et en fixer le prix. Ce droit existait de fait pour les patrons; ce n'est qu'un acte de justice de l'avoir donné aux ouvriers, plus nombreux, mais plus faibles. La question du droit des ouvriers de se mettre en grève est donc résolue et bien résolue, mais l'exercice de ce droit, l'usage que les ouvriers en font d'une manière parfois très-inopportune, comme cela est arrivé dans ces derniers temps, mérite de fixer l'attention des économistes, par les conséquences qui peuvent en résulter pour la production et pour tous ses agents, pour les ouvriers aussi bien que pour les patrons.

Les organes les plus éclairés, en même temps que les plus dévoués des intérêts des ouvriers, l'ancien journal l'Association, et le journal la Coopération qui l'a remplacé, ont toujours considéré les grèves comme un moyen extrême, l'ultima ratio des ouvriers dans les débats qui s'élèvent entre eux et les patrons, et recommandé de n'y avoir recours qu'après avoir épuisé tous les moyens de conciliation et d'arrangement amiable. Les grèves, en effet, imposent aux ouvriers et à leurs familles des sacrifices immédiats, que beaucoup d'entre eux n'ont pas le moyen de supporter, et lorsque les demandes des ouvriers excèdent ce que les patrons peuvent accorder, il en résulte des fermetures définitives d'atelier qui suppriment complétement le travail.

Dans cette situation, la société d'économie politique a des conseils à donner. Sans contester le droit que les ouvriers ont de se mettre en grève, elle peut signaler les inconvénients et les dommages résultant de l'exercice et de l'abus de ce droit.

M. LAMÉ FLEURY, ingénieur en chef, professeur à l'École des mines, estime que les grèves, rendues légales par la loi du 25 mai 1864, ont été, sont et seront toujours économiquement rationnelles. Elles constituent, dans la question des salaires, une forme ultime du débat qui s'engage en vertu de l'offre et de la demande. Il importe seulement que ces grèves ne soient point artificielles (1), c'est-à-dire déterminées par l'exploitation abusive et trop commune, non des minorités par les majorités, comme on le répète constamment, mais tout au contraire des majorités par les minorités : ce phénomène choquant, qui se remarque encore partout, s'explique ici par la timidité habituelle des majorités et par la violence aventureuse des minorités. Il n'appartient qu'aux ouvriers, qui se mettent en grève à leurs risques et périls, de décider s'ils sont obligés réellement de recourir à cette mesure extrême pour amener les patrons à entrer en composition avec eux.

(1) M. Lamé Fleury avait déjà exprimé la même opinion dans la réunion du 5 juin 1862.

A ce sujet, M. Lamé Fleury se plaint d'entendre dire que les grèves n'ont jamais produit de résultats favorables aux prétentions des ouvriers. Rappelant un mot célèbre de Royer-Collard, il dit : je n'en sais rien, mais j'affirme qu'une statistique exacte et complète des grèves survenues en divers pays montrerait que, parmi les résultats de ces luttes industrielles, il en est de conformes aux résolutions des patrons, comme il en est de conformes aux exigences des ouvriers. Tout ce qu'il est permis de conjecturer, c'est que les seconds faits sont plus rares que les premiers. De même, on imprime à satiété, en ce moment, que c'est le consommateur qui supportera les frais de la grève, tandis qu'il faudrait dire que c'est lui qui décidera de sa légitimité économique. Qui donc consentirait à payer ses habits plus cher, par la seule raison que les ouvriers tailleurs auraient demandé une augmentation de salaire et que les patrons la leur auraient accordée ?

La valeur n'existe, absolument parlant, pas plus pour la main d'ouvre que pour un objet quelconque. Il ne s'agit malheureusement point, en économie politique, de prendre un instrument pour obtenir la mesure d'un salaire, comme on prend, en physique, un thermomètre pour se rendre compte d'une température. La question est bien plus complexe, puisqu'elle réside dans un débat entre le patron, qui veut payer le moins possible, et l'ouvrier, qui veut être payé le plus possible. En outre, pour ne parler que des ouvriers et en les supposant dans des condilions égales de capacité et de moralité, le célibataire, l'homme marié, le père de famille qui a un enfant, celui qui en a deux,..... ont nécessairement des bases différentes de calcul. Pour qu'une grève relève de l'économie politique, il faut qu'elle soit résolue par une réunion d'ouvriers agissant librement et toutes réflexions faites. Dans le cas contraire, cette grève est bien près de ressortir exclusivement au droit pénal..

Du reste, dit en terminant M. Lamé Fleury, le déplorable incident de Roubaix, dont le souvenir plane nécessairement sur la discussion, montre que les économistes ont encore beaucoup à faire pour vulgariser, dans la population ouvrière, le respect dû au principe fondamental du « libre exercice de l'industrie et du travail, » auquel nul ne doit « porter atteinte. » En bornant l'obligation légale à ce devoir élémentaire, le législateur de 1864, ne pouvait cependant pas faire plus !

M. BLAISE (des Vosges) veut justifier le mot inopportun dont il s'est servi pour qualifier certaines grèves récentes. Il cite notamment l'exigence des ouvriers employés aux installations de l'Exposition. Ils ont profité de ce que l'on avait absolument besoin d'eux pour réclamer une augmentation de salaire qui ne profitait qu'à ceux employés à l'Exposition. Choisir pour une pareille réclamation le moment où l'industrie française réunit toutes ses forces pour lutter contre ses concurrents étrangers, ressemble à une désertion devant l'ennemi ou rappelle tout au moins la conduite, justement flétrie par l'histoire, des chefs de troupes auxiliaires du moyen âge, des grandes compagnies, refusant de combattre au moment de la bataille si on ne leur accordait une augmentation de paye.

M. HORN, publiciste, rédacteur de l'Avenir national, tient à constater avant tout qu'il ne saurait y avoir qu'une seule opinion, entre économistes, sur la manière absolument pacifique et absolument légale dont doit s'exercer le droit de coalition: la violence, la pression seront donc condamnées par l'économie politique aussi nettement qu'elles le sont par les tribunaux. C'est assez dire que les scènes de destruction et de pillage qui ont récemment affligé la ville de Roubaix ne sauraient trop sévèrement être blâmées. M. Horn fait remarquer, cependant, que c'est à tort que l'on a signalé ces scènes comme l'abus du droit de coalition et que l'on en veut arguer contre les grèves; la coalition et la grève n'avaient rien à voir dans ce qui s'est passé à Roubaix. Qui dit coalition et grève, dit préméditation, entente préalable, action concertée; rien de cela ne s'est rencontré à Roubaix. Il y a eu l'explosion violente d'une surexcitation soudaine, provoquée par certaines innovations et règlements que les ouvriers, à tort ou à raison, jugaient inadmissibles. Cette explosion violente, à laquelle on trouverait plus d'un précédent avant la liberté des coalitions, prouve tout au plus à quel point la culture morale et intellectuelle laisse à désirer chez nos ouvriers, surtout en province, combien est peu développée encore leur instruction économique notamment.

Voilà où est le vrai danger de la liberté des coalitions. On donne une arme à l'ouvrier et on lui refuse les moyens d'apprendre à s'en servir avec intelligence et profit. La liberté des coalitions appelle comme complément naturel, logique, la liberté des réunions et la presse économico-politique à bon marché, c'est-à-dire la diffusion facile et générale de l'enseignement économique, la possibilité de s'éclairer mutuellement par la discussion, d'essayer à s'eniendre entre patrons et ouvriers avant d'arriver à la rupture. Tant que ce complément n'aura pas été accordé, la liberté des coalitions pourra parfois avoir des conséquences fâcheuses; mais qu'est-ce que cela prouve contre le principe même de la coalition? Il n'y a là qu'une attestation de plus en faveur de cet axiome que toutes les libertés se tiennent et que les demi-concessions pullulent d'inconvénients.

Pour sa part, M. Horn a quelque peine à comprendre cette espèce d'appréhension avec laquelle la pratique du droit de coalition, la plus loyale même et la plus pacifique, paraît être vue par bien des personnes qui naguère comptaient parmi les défenseurs et les réclamants les plus décidés de la liberté des coalitions. La loi du 25 mai 1864 n'aurait-elle été faite que pour que l'on ne s'en servit point? L'ouvrier ne serait-il «libre» de faire grève qu'à la condition de ne jamais user de cette liberté ? Assurément, la grève est toujours fâcheuse, comme est fâcheux tout recours aux mesures extrêmes; elle est toujours coûteuse et souvent fort douloureuse pour les ouvriers qui la pratiquent, pour les familles surtout; elle est périlleuse aussi : par les déplacements d'industries, par les changements de procédés de fabrication, par le développement du travail mécanique que souvent elle amène sans le vouloir, la grève peut finalement empirer la situation de l'ouvrier, au lieu de l'améliorer. On ne saurait donc trop avertir les ouvriers de ne recourir à la grève que lorsque tous les autres moyens d'entente paraissent fatalement échouer; de n'y recourir que pour le soutien de demandes tout à fait légitimes et rationnelles, à leur avis du moins; de n'y recourir enfin que lorsque des ressources préalablement accumulées leur permettent de supporter, sans trop de souffrance, un chômage plus ou moins prolongé. Mais de là à condamner la grève en elle-même, à en condamner le principe, la distance est grande.

Cette condamnation invoque habituellement l'intérêt même de l'ouvrier, à qui la grève impose des sacrifices si lourds, parfois des souffrances cruelles. Mais n'est-il pas pourvu que tous les moyens de s'éclairer sur ses intérêts, de les discuter librement, lui scient laissés-n'est-il pas le meilleur juge de ses intérêts ? Et si, après avoir tout murement pesé, tel groupe d'ouvriers trouve que la perspective d'une amélioration de son sort, à laquelle il espère arriver par la grève, vaut bien ces sacrifices et ces souffrances, pourquoi le dissuader tant à se les imposer, pourquoi tant s'apitoyer par anticipation ? Il y a au fond de tout cela un effort moral qui mérite d'être encouragé plutôt que d'être blåmé. La bourgeoisie a lutté et souffert durant des siècles afin de s'élever; pourquoi la classe travailleuse, si légalement et pacifiquement elle croit pouvoir arriver à une diminution des heures de travail, à une augmentation de salaires, reculerait-elle devant les privations présentes qu'exigerait d'elle la conquête du mieux futur ?

Ce mieux, elle peut y arriver certes par d'autres voies, et plus sûrement que par la grève. On a signalé avec raison l'association ouvrière comme l'un des meilleurs moyens pour élever la position de l'ouvrier; M. Horn ne pense guère avoir besoin de rappeler dans cette réunion qu'il est lui-même l'un des partisans les plus anciens et les plus convaincus du mouvement coopératif. Mais, à supposer que l'association puisse jamais devenir l'organisation générale de l'industrie, il est évident que, pendant longtemps encore elle ne pourra dans chaque corps d'état englober que la minorité : les ressources matérielles ainsi que les qualités morales et intellectuelles qu'elle doit demander à ses adhérents

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