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aussi devenir le point de départ d'une énergique et sérieuse discussion? Le livro que vient de publier M. d'Esterno semble l'annoncer; et il ne faudrait pas beaucoup de réponses comme celle-là au questionnaire, pour que l'opinion publique déclarât la cause entendue. Les besoins et les griefs de l'agriculture y sont exposés avec une ampleur de vue, une vigueur rapide de déduction, une solidité de raison et une verve de fine ironie des plus remarquables. On peut, sans la moindre hésitation, lui prédire un très-grand retentissement.

L'ouvrage a l'intérêt de l'actualité, l'allure leste et spirituelle du pamplilet : il est probable qu'il a dû être écrit assez rapidement. Mais le fond en a été évidemment préparé de très-longue main; et dès les premiers chapitres on reconnaît à la maturité comme à la corrélation intime des idées, qu'il est le résumé brillant de vastes et per-. sévérantes études. La réforme des conditions économiques de l'agriculture a été, en effet, la préoccupation constante de l'auteur. Dès 1837, promoteur hardi et repoussé des banques départementales libres, fondateur en 1842 de notre société d'économie politique, depuis longtemps membre des comités supérieurs de l'agriculture, grand agriculteur luimême et homme d'initiative pratique, il n'a pas cessé de mettre au service de la cause à laquelle il semble avoir consacré sa vie, une haute intelligence dirigée par les plus saines doctrines économiques, et une activité que les luttes et les déceptions n'ont pu lasser. Son seul tort tort ou malheur très-réel pour un homme pratique, c'est de s'être trouvé ha. bituellement en avance de dix ans sur les idées de son milieu. Les économistes l'en absoudront aisément,

Ce rappel sommaire des antécédents de M. d'Esterno me dispense de dire au lecteur que tout ce qu'il réclame en faveur de l'agriculture, c'est la liberté, la suppression des entraves légales ou administratives, le droit à l'association, à la représentation, à la parole, au crédit, – au moins dans la mesure de ce qui est accordé aux autres industries : rien de plus, mais rien de moins.

Essayons de donner une idée rapide du livre. Les privilégiés de l'ancien régime, on le devine, c'est l'aristocratie territoriale : - les privilégiés du nouveau, c'est l'aristoeratie financière, industrielle, commerciale, administrative, etc. Les vainqueurs ont dû naturellement prendre la place des vaineus. Le privilége ne meurt guère chez nous ; à la place de celui qu'on vient de couper, un autre pousse jeune et vigoureus. Yallez pas croire, au moins, que cette substitution excite l'ombre d'un ressentiment ou d'un regret chez l'écrivain : il la trouve toute simple. La phraséologie et le sentiment lui sont parfaitement antipathiques. La Révolution pour lui est un fait accepté sur lequel il n'y a pas plus à revenir que s'il datait du Déluge : en homme pratique il regarde imperturbablement devant luid, jamais derrière. D'ailleurs, il rend pleine justice aux privilégiés nouveaux et constate leur incontestable supériorité sur leurs devanciers. Il reconnait hautement que cette nouvelle aristocratie se compose d'hommes laborieux, aux idées et aux goûts solides, utiles à leur pays presque autant qu'à eux-mêmes, amis de la paix et des classes tra.

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vailleuses; qu'elle est intelligente et comparativement modeste, qu'elle tient ses rangs largement ouverts à quiconque réussit, et qu'elle a, par conséquent, des liens avec toutes les classes actives de la population.

Mais il n'en est pas moins vrai que, lors du partage des dépouilles des anciens privilégiés, la force des choses lui a donné la part du lion, et que l'intérêt et l'esprit de corps n'en ont rien lâché depuis. La Révolution avait décapité la classe agricole ; en l'enrichissant elle l'annulait momentanément: car ce qui compte et vaut moralement et politiquement dans une classe ce sont les chefs de file. Les propriétaires terriens mis de côté, il ne restait à peu près qu'une tourbe inculte, sans traditions et sans idées. Elle sentit son insufisance et s'effaça naturellement dans l'œuvre de la reconstruction. Les propriétaires mobiliers, les industriels, les hommes de lois, les fonctionnaires, etc., en furent seuls chargés; et dès lors il était fatal qu'elle se fit à leur profit.-Les propriétaires mobiliers ne demandèrent que l'exemption de l'impôt : ils l'eurent. – Les financiers se réservèrent le monopole du commerce de l'argent : par l'in. génieuse combinaison de la loi de l'intérêt, ils purent seuls prêter audessus du cours légal : et l'agriculture, qui empruntait à 8 ou 10, leur livra ses capitaux à 5. — Les industriels, par le moyen de la protection, vendirent à l'agriculture avec 30 et 40 de prime, pendant qu'ils ne lui achetaient qu'à la prime de 6 ou 8. — Les hommes de lois, grâce au Code de procédure, se réservèrent de pressurer jusqu'à siccité absolue les cultivateurs victimes des infinies et inévitables contestations qu'engendrait le régime compliqué de l'héritage, de la vente ou de l'échange des propriétés, la subdivision croissante des parcelles, la multiplicité des servitudes, droits, usages, etc.; pendant que les contestations entre in dustriels venaient se dénouer devant les tribunaux de commerce sans ces complications et ces interventions ruineuses, etc., etc. Quant à s'inquiétér des conditions de débouchés, de viabilité, d'outillage, de crédit, d'instruction dont l'agriculture .pouvait avoir besoin, personne - les agriculteurs compris — n'y songeait. Personne n'imaginait alors que l'agriculture pût être une industrie comme une autre. Elle n'avait que deux choses à faire : payer et se taire. Elle accepta silencieusement tout ce qu'on décida d'elle et sans elle.

Plus tard, quand la paix permit de développer plus régulièrement les forces productives du pays, l'agriculture fut laissée encore à l'écart. Le double vote accordé par la Restauration à la grande propriété, et l'attitude boudeuse que prit après 1830 le parti légitimiste retiré dans ses terres, avaient ravivé les défiances. Le roi Louis-Philippe ne voulait pas entendre parler des chambres consultatives de l'agriculture : il n'y voyait que des conciliabules hostiles. La haute finance, la grande industrie, toute l'aristocratie rivale enfin, dont la richesse et l'influence s'accroissaient à vue d'œil, exploitèrent largement cette défaveur. Aujourd'hui qu'il n'a plus de raison d'étre, elles perpétuent systématiquement, à leur profit, cet espèce d'ostracisme politique. Pendant que les divers comités de l'industrie et les chambres de commerce se recrutent par l'élection, s'assemblent librement, communiquent entre eux, disposent de fonds considérables, ont des organes puissants et des représentants nombreux dans tous les grands corps de l'État, les chambres consultatives de l'a. griculture sont complétement aux mains de l'administration, qui en nomme les meinbres, les préside, les convoque et les dissout à son bon plaisir. Il leur est défendu d'avoir un budget à elles et de se mettre en rapport avec d'autres sociétés. On a interdit les congrès que les viticulteurs de Bordeaux et de Mâcon voulaient réunir à Paris. On enlève à chaque instant aux représentants de l'agriculture, qu'on a pourtant choisis, la direction des comices, la distribution des récompenses, l'intervention dans les questions qui touchent à leurs intérêts les plus immédiats, L'administration intervient, parle, répond, vote en leur lieu et place, sans plus de façon. Il semble, en un mot, que l'agriculture soit frappée d'incapacité légale et que tout le monde, excepté elle, ait le droit de se mêler de ses affaires.

On s'en mêle surtout pour lui prêcher et lui imposer l'abnégation, le silence et l'immobilité. Parmi les hommes qui se sont succédé au ministère de l'agriculture (commerce et travaux publics), on en cite trèspeu qui n'aient été qu'indifférents et non franchement hostiles à l'agriculture. Il ne faut pas demander, d'après cela, où en est le code rural promis depuis si longtemps et réclamé si souvent, où en sont les questions vitales du crédit agricole, de l'irrigation, du drainage, de la vaine pâture, de la répression efficace de la maraude et du braconnage, et la réforme des lois surannés concernant le cheptel, le privilége du propriétaire sur les récoltes et sur le matériel agricole, etc., etc. Tout cela, remué, étudié, préparé vingt fois, est venu vingt fois s'ensevelir dans la nécropole des cartons ministériels.

Il faut voir avec quelle fermeté tout ce régime d'incurie et d'étouffenent est décrit par l'auteur : les indications incomplètes que j'essaye de font qu'affadir et estomper les touches vigoureuses de ce tableau. Rien n'y manque; ni l'unité de l'ensemble, ni les oppositions du détail. Le côté scientifique, vous le trouvez particulièrement dans le livre III, Sur ceux qui profitent des privilèges du nouveau régime. Là est exposé avec une profonde connaissance de la question banquière, le mécanisme des grands monopoles que nous connaissons. Vous avez toute l'histoire de la Banque de France : cette merveilleuse institution (au dire, du moins, de ses actionnaires et de ses satellites) que nous ne connaissons guère, en province, que de nom, et qui n'a pas encore su ou daigné prêter un petit écu à la grande industrie qui nourrit le'pays. Puis, le Crédit foncier et son annexe, le Crédit agricole - deux noms qui ont l'air d'une ironie: le Crédit agricole qui prête sur les produits provenant, directement ou indirectement, de l'agriculture (qu'est-ce qui n'en provient pas ?), mais seulement, notez bien, lorsque ces produits sont arrivés entre les mains du commerce, c'est-à-dire, qui préle tout simplement au commerce et pas le moins du monde au producteur ou à la production des denrées premières : le Crédit foncier qui souscrit les emprunts communaux, fait la haute banque, soutient les sociétés immobilières, grandes ou petites, de démolitions et de constructions urbaines, commandite les chemins de fer et emprunts étrangers, autrichiens, lombards, italiens, etc., au besoin même, dit-on, les entreprises théâtrales; qui prète aussi aux simples particuliers sur les propriétés bâtics, mais dont les opérations sur la véritable propriété rurale et les 10 milliards d'hypothèques qi'on devait liquider, sont restées insignifianles. Tout cela agissant, au moyen de ses obligations répandues et prônées par des milliers d'intermédiaires commissionnés, sur les petites économies de la province, à la façon d'une immense pompe aspirante, et au lieu d'apporter des capitaux à la propriété rurale, lui soutirant, au contraire, ses épargnes pour les reverser à la Bourse de Paris.

A côté de cela, vous avez, dans trois ou quatre chapitres, ce qu'on pour. rait appeler la petite pièce; la physionomie et les incidents divers préparés ou imprévus des comices agricoles, avec de précieux échantillons de l'éloquence officielle, tout cela raconté avec un sérieux de persifflage qui arrive à un comique intense : – revanche légitime peut-être, mais cruelle, de tout ce que le bons sens et le bon goût des agronomes sérieux ont pu avoir à souffrir de l'ineptie ou de l'impertinence administrative!

Que M. d'Esterno me permette une simple observation, pour finir. Il s'étonne - et il en a le droit — de l'espèce de disgrâce qui pèse sur la plus importante de nos grandes industries, et explique cette infériorité de position par le mauvais vouloir systématique des classes rivales. Je l'attribuerais, pour ma part, plutôt encore aux idées et à la situation toute particulière de la classe à laquelle appartiennent en majeure partie les représentants et les leaders naturels de l'agriculture. Cette classe, c'est la grande propriété issue de l'ancienne noblesse (la prépondérance de la classe moyenne agricole, de la bourgeoisie rurale, est proche, mais son règne n'est pas encore arrivé). Eh bien, je crois que cette classe n'a pas l'intelligence nette de sa situation, ni, par conséquent, des vrais moyens de l'améliorer. Comme certaines races envahies et vaincues, elle reste attachée à son vieil armement par la religion des souvenirs et ne songe pas à adopter celui du conquérant. On lui en interdit l'usage, c'est possible; mais j'ajoute qu'elle ne sait pas et ne veut pas s'en servir. Ces entraves dont on voudrait la débarrasser, elle y tient comme à des défenses contre un mouvement qui l'inquiète. Vous la voyez résister, plus que toute autre classe, par crainte de l'usure, à la suppression de ce taux légal qui, pré. cisément la livre, pieds et poings liés, aux usuriers. Vous l'entendez répéter encore que l'instruction est un péril pour le cultivateur et que le crédit est la ruine certaine de l'agriculteur. Ne vient-elle pas, tout dernièrement, de faire un appel attardé à la protection, - ce leurre au moyen duquel la grande industrie l'a exploitée et rançonnée à merci ? Or, qui peut s'intéresser bien vivement à qui comprend si mal ses intérêts, et tendre la main à qui ne cherche pas à se relever ? Il y a là de sourdes résistances dont les hommes d'initiative ne s'aperçoivent pas ou plutôt ne veulent pas s'apercevoir. Mais leurs adversaires savent que ces chefs ne sont pas suivis, ot n'ayant dès lors affaire qu'à des indivi

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dualités isolées, les intérêts rivaux fortement groupés leur tiennent téte et les usent en délail.

Il se peut qu'en pärlant de l'esprit improgressif de l'aristocratie terrienne, je force un peu trop la nuance; mais il y a autre chose encore. Cette classe porte le poids d'une fatalité historique : la révolution s'est faite sans elle et contre elle. Qu'elle n'y songe plus, c'est possible; mais d'autres s'en souviennent, et ce souvenir défiant paralyse l'influence qu'elle devrait avoir. Dans cette situation embarrassée qui rend son concours à peu près nul et peut-être, à un certain point, dangereux pour les gouvernements qui voudraient s'appuyer sur elle, il ne faut pas s'étonner trop que, conformément à la théorie hautement professée par M. de Persigny, l'aristocratie fonctionnaire cherche à substituer son action à cette influence effacée, et à se glisser comme un coin entre la grande propriété et les masses rurales. Ceci explique parfaitement cette attitude de l'administration, familièrement caressante vis-à-vis de la tourbe campagnarde, dédaigneuse et cassante vis-à-vis de la grande propriété, toute préte, au moindre indice de résistance, à faire, comme on vient de le voir en Maine-et-Loire, appel aux vieilles antipathies de castes entre nobles et vilains, – cette indifférence presque hostile pour la grande culture qui est pourtant la grande production, et ces bucoliques officielles (agronomiquement absurdes, mais politiquement trèshabiles), où l'on exalte, comme type de l'agriculteur, le petit propriétaire besogneux qui s'exténue pour vivre sur son maigre champ, et qui n'est pas socialement producteur, puisqu'il n'apporte sur le marché commun ni blé, ni viande, ni herbage, - ces primes qu'on détourne de leur destination, qui est évidemment d'encourager le progrès et de récompenser le succès, pour faire de l'assistance au profit de la nullité laborieuse, etc.

Système faux, dira M. d'Esterno! machiavélisme infime, inutile d'ailleurs et inopportun, puisque ce sont les campagnes, et les châteaux comme les chaumières, qui ont fait et qui soutiennent l'Empire. Soit : la grande propriété n'a point été hostile au régime actuel, comme elle l'a été aux d'Orléans, et peut-être un peu parce qu'elle l'a été aux d'Orléans. Mais ce sont là des amis assez froids, indépendants d'ailleurs, et avec lesquels il faut compter. Combien sont plus commodes ces amis sans idées, sans résistance ni cohésion, ces bons paysans, troupeau docile que conduit le garde champêtre et qui tremble devant le chapeau galonné du gendarme!

Après tout, je reconnais très-volontiers qu'il y a mieux que cette petite politique de maneuvres et d'expédients, qui divise quand il faudrait réunir, et qui, au lieu de créer des blocs compacts d'intérêts qui offriraient une base solide, s'appuie sur une espèce de poussière humaine qui peut tout d'un coup se dérober sous la main. Il est certain que si on laissait s'organiser, à tous les degrés, la représentation agricole sous la direction d'une élite intelligente et avancée, qui inoculerait naturellement à la classe entière l'esprit de progrès dont elle est péné. trée, on rattacherait en masse au gouvernemont, par l'intérét, par

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