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-- Voici ce que deviennent quelques-unes de ces entreprises de crédit baptisées de grands noms et annoncées avec audace. Nous lisons dans un journal quotidien :

Un prêtre, l'abbé Clergeau, ancien curé d'une paroisse de Bourgogne, ancien vicaire du chapitre de Sens, venu à Paris, il y a plus de vingt ans, pour exploiter un procédé dont il se disait l'inventeur, un nouveau système de transposition pour le clavier des orgues, n'a pas tardé à y occuper une position industrielle considérable.

S'adressant plus particulièrement à ses anciens collègues, aux curés et desservants de campagne, par des lettres, par des prospectus, par des circulaires, il leur demandait le dépôt de leurs fonds ou de titres représentant des valeurs cotées à la Bourse, en leur promettant de leur servir un intérêt de 8 0/0.

Séduits par l'appåt de ce bénéfice un peu usuraire, bon nombre d'ecclésiastiques ont confié leurs fonds ou leurs valeurs à l'abbé Clergeau, qui, toujours proclamant le succès de ses entreprises et promettant de plus grands avantages, a fondé successivement six établissements sous les noms de : la caisse des Bonnes cuvres, - le Crédit des paroisses, – la banque des Dépôts, – les Eaux de Calais, - la Société des institutions de Boulogne et de Saint-Mandé.

Le résultat de toutes ces entreprises a été une faillite présentant un passif de plus de 4 millions en face d'un actif de 60,000 fr., ensuite de laquelle s'est dressée contre l'abbé Clergeau et deux de ses associés, les sieurs Faure (dit de Monginot) et Margaine, une triple prévention de banqueroute simple, d'escroquerie et d'abus de confiance.

Bon nombre de témoins ont été entendus, presque tous des ecclésiastiques, curés et desservants de divers départements. Tous ont déclaré qu'ils ont été trompés par l'abbé Clergeau, auquel, avec la plus grande confiance, ils ont envoyé leurs fonds ou des valeurs pour en faire un emploi déterminé; le résultat a été pour eux un désastre complet; quelques-uns ont été désintéressés, non par l'abbé Clergeau, mais par ses associés.

Le syndic de la faillite a déclaré que l'abbé Clergeau percevait pour son traitement particulier une somme de 2:3,000 fr., menait un grand train et avait une maison de campagne à Enghien.

L'abbé Clergeau, qui depuis longtemps est en fuite, ne s'est pas présenté à l'audience.

Le tribunal correctionnel, 6e chambre, présidé par M. Delesvaux, a donné défaut contre lui, et l'a condamné sur tous les chefs de la prévention en cinq ans de prison et 50 fr. d'amende. Le sieur Margaine, pour complicité de banqueroute simple et d'abus de confiance, a été condamné à trois mois de prison et 50 fr. d'amende. (Siècle.)

Joseph GARNIER.

Le Gérant, PAUL BRISSOT-THIVARS.

Paris, - Imprimerie A. PARENT, rue Monsieur-le-Prince, 31.

DES

ÉCONOMISTES

DE

L'ASSOCIATION

DANS LA SPHÈRE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE (1)

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ANALYSE ÉCONOMIQUE DE L'ASSOCIATION. Quelle est la portée de la réforme de l'ancien régime des associations ? Quel avenir est réservé à la société à responsabilité limitée, désormais affranchie de l'entrave de l'autorisation préalable? Cette forme de l'association est-elle destinée seulement à s'appliquer aux entreprises excédant les forces d'un seul capitaliste, comme le prétendait M. Palmer dans l'enquête de 1838, ou bien est-elle destinée à empiéter sur le domaine des entreprises individuelles, des sociétés en nom collectif et des sociétés en commandite qui se trouvaient protégées contre sa concurrence par la douane quasi-prohibitive de l'autorisation préalable? Quelle influence la suppression de cette espèce de douane exercera-t-elle sur la forme générale des entreprises ? Les entreprises individuelles continueront-elles à prédominer, ou bien est-il vrai, comme le

(1) Voy. dans le numéro de janvier 1867, t. V, p. 2, la première partie de ce travail : I. Causes du développement de l'Association à l'époque actuelle. - II. De l'Association sous l'ancien régime. - III. Réforme de l'ancien régime.

3° SÉRIE. T. VI. – 15 mai 1867.

pensait Coquelin, que l'avenir appartienne à la société à responsabilité limitée ? Cette question, dont l'importance n'échappera å personne, l'expérience a commencé à la résoudre dans le sens prévu par Coquelin. En Angleterre, notamment, la société à responsabilité limitée est devenue et tend à devenir de plus en plus la forme préférée des entreprises. Elle y est appliquée, non plus seulement aux entreprises de chemins de fer et de bateaux à vapeur, aux exploitations minérales, aux assurances, c'est-à-dire à ce que l'on croyait être autrefois son domaine naturel, mais encore aux manufactures, au commerce, au crédit : chaque jour on voit, surtout dans la banque, d'anciennes et respectables formes se transformer en sociétés à responsabilité limitée. Cet empiétement de l'association sur le domaine naguère réservé de l'individualisme est-il un fait normal destiné à se développer encore, à se généraliser peut-être, ou n'est-ce qu'un accident produit par un engouement passager pour une forme d'entreprises récemment émancipée ? Si nous voulons être éclairés sur ce point, qu'avons-nous à faire? Nous avons à soumettre la société à responsabilité limitée à l'épreuve de l'analyse; nous avons à la comparer aux autres formes des entreprises, en recherchant si elle est plus ou moins économique que ces formes concurrentes, et, en particulier, que l'entreprise individuelle, demeurée jusqu'à présent prédominante dans le domaine de la production.

Le plus ou moins de perfection d'un type économique aussi bien que d'un type animal se reconnait au degré de division du travail fonctionnel (1). Dans les entreprises individuelles, les diverses opé.

(1) Écoutons à ce sujet un savant naturaliste, M. de Quatrofages : « Tant que l'industrie humaine, dit-il, est à l'état de première enfance, le même homme cultive son champ avec la bêche qu'il s'est forgée ; il récolte et fait rouir le chanvre, le teille et le file. Puis il construit un métier informé, se fabrique une navette grossière et tisse tant bien que mal la toile qui devra le vêtir. Plus tard, il trouve à se pourvoir d'instruments plus parfaits chez un voisin qui passe sa vie à ne faire que des instruments aratoires ou des navettes. Plus tard encore, il vend son fil au tisserand, qui n'a jamais manié ni le marteau du forgeron, ni la pioche du cultivateur, ni la scie du menuisier. A mesure que chaque phase du travail est confiée à des mains uniquement consacrées à elle seule, à mesure que le travail se divise, le produit final devient de plus en plus parfait. Eh bien ! il en est de même chez les animaux : pour assurer la nutrition et la reproduction, c'est-à-dire la conservation de l'individu

rations nécessaires à la formation et à la mise en cuvre d'une entreprise sont accomplies par le même individu. C'est lui qui en á l'idée et qui met cette idée à exécution, soit au moyen de sès propres capitaux, soit avec l'auxiliaire des capitaux d'autrui. Mais qui ne voit qu'un homme peut posséder les facultés requises pour « inventer» une entreprise utile, et manquer des capitaux et du crédit nécessaires pour la fonder, des qualités d'intelligence et de caractère nécessaires pour la diriger ? — Ces diverses fonctions qui exigent des facultés spéciales sont réunies, confondues dans l'entreprise individuelle; elles sont séparées dans l'association. L'invention, la constitution du capital, l'organisation, le gouvernement et le contrôle de l'entreprise y forment, comme nous allons nous en assurer, autant de fonctions distinctes, réalisant ainsi l'idée d'un type économique supérieur.

L'invention. Un homme ayant le génie des affaires conçoit une entreprise, il en a l'idée mère. C'est, si l'on veut, un faiseur de projets. Sous un régime d'entreprises individuelles, il trouve rarement à utiliser ses facultés inventives; elles deviennent même trop souvent une véritable nuisance pour lui et pour les autres. En effet, supposons qu'il possède les ressources et le crédit nécessaires pour monter une entreprise qu'il a conçue, il se peut d'abord qu'à ses facultés inventives il ne joigne point les aptitudes requises pour la bonne gestion et la direction régulière d'une affaire; ensuite, son génie inventif ne chômera point : après avoir monté une entreprise, il en voudra monter une seconde qui lui paraitra infiniment

et celle de l'espèce, bien des fonctions secondaires sont nécessairement mises en jeu. Pour que leur accomplissement soit à la fois facile et entier, il faut que chacune d'elles dispose d'un organe ou instrument physiologique spécial. En d'autres termes, il faut que le travail fonctionnel soit divisé autant que possible. Tel est le caractère général des types les plus élevés, par exemple, de la plupart des mammifères. Au contraire, dans les types inférieurs, deux ou plusieurs fonctions sont attribuées au mêmë organe; et enfin dans les éponges, les amèbes, ces derniers représentants du règne animal, toutes les fonctions sont confondues dans une masse organisée, vivante, où l'on ne distingue plus qu'une pulpe homogène résultant de la fusion complète de tous les éléments organiques. Il suit de là qu'un animal, qu’une organisation se dégrade toutes les fois que la division du travail fonctionnel tend à diminuer. » (Souvenirs d'un naturaliste.)

supérieure à la première; puis, après la seconde, une troisième. Il éparpillera ses forces et ses ressources sur plusieurs affaires, au lieu de les concentrer économiquement sur une seule, et, fussent-elles bonnes prises isolément, il les rendra mauvaises en les greffant les unes sur les autres. Le a faiseur de projets » est donc un mauvais entrepreneur d'industrie, car ses facultés inventives excluent précisément la qualité qui doit prédominer chez l'entrepreneur, l'esprit de suite, et il finit communément par se ruiner. S'il ne possède pas les ressources nécessaires pour mettre lui-même ses conceptions en Quvre, il est réduit à aller proposer ses idées à l'aventure, et il y a apparence qu'elles seront funestes à ceux qu'elles séduiront, car, pour peu qu'elles sortent des voies battues, elles comporteront une mise de fonds et des risques dépassant les forces d'un seul individu. C'est pourquoi Adam Smith, qui vivait à une époque où l'individualisme était le caractère général des entreprises, se montrait hostile aux « hommes à projets,» au point de trouver la justification des lois sur l'usure dans l'obstacle qu'elles opposaient à la mise en cuvre de leurs conceptions. Jérémie Bentham qui, sans être un analyste aussi exact et aussi fin que le père de l'économie politique, avait à un plus haut degré le sentiment du progrès, et qui écrivait d'ailleurs trente ans plus tard, c'est-à-dire à une époque où le développement de l'association permettait de diviser davantage les risques inhérents aux nouvelles entreprises, s'efforça, comme on sait, de réhabiliter les hommes à projets, en démontrant qu'ils étaient les premiers artisans de tous les progrès de l'humanité (1). A mesure que l'association se substituera à l'individualisme dans la production, cette réhabilitation deviendra plus complète et, dans l'état actuel des choses, la division du travail d'organisation des grandes entreprises permet déjà à l'homme à projets de rendre des services qui ne grèvent point trop le présent au profit de l'avenir.

- Comment procède-t-il ? – Un homme à projets a conçu l'idée d'une entreprise nouvelle, mais il ne peut ou ne veut point la mettre à exécution à l'aide de ses propres ressources, que fait-il ? Il la soumet à des intermédiaires qui possèdent les relations et le crédit nécessaires pour attirer les capitaux vers les nouvelles entreprises. Ces intermédiaires, banquiers ou agents d'affaires, fonctionnant

(1) Voy. la Défense de l'usure, lettre XIII, au Dr Smith, sur les obstacles apportés par les lois contre l'usure aux progrès de l'industrie inventive.

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