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d'infériorité pour l'industrie, un régime tyrannique imposé aux ouvriers.

On comprend donc très bien comment les législateurs de 1791, indignés des abus, craignant de les voir renaître, en même temps qu'ils proclamèrent la liberté du travail, proscrivirent toute espèce de réunion et d'association dans l'ordre industriel. Pour eux, entre l'intérêt particulier de chaque individu et l'intérêt général, il n'y avait pas place pour des intérêts collectifs. Non-seulement les ouvriers se répartissaient, alors, dans un grand nombre de petits ateliers, et cette situation semblait rendre moins nécessaire l'existence de groupes professionnels; mais, de plus, Chapelier le disait expressément, l'interdiction de s'entendre et de se concerter pour la défense de leurs intérêts devait avoir pour corollaire et comme compensation un grand système d'assistance publique pour les ouvriers.

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« C'est à la nation, c'est aux officiers publics, en « son nom, à fournir des travaux à ceux qui en ont « besoin pour leur existence, et des secours aux « infirmes » (Séance du 14 juin 1791).

Mais depuis cette époque une révolution, dont nous entrevoyons à peine aujourd'hui les conséquences, s'est accomplie dans l'ordre économique. Tout s'est transformé, les procédés industriels, l'organisation du crédit, les conditions de l'échange. La grande industrie envahit jusqu'aux métiers de luxe

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et d'art, et le petit atelier disparait pour faire place à l'usine, à la manufacture. Quant à garantir les salariés des contre-coups douloureux de ces transformations successives, la charité privée, comme l'assistance publique dut reconnaître leur impuissance. On conseilla la prévoyance aux pauvres, on les encouragea, on les aida à former des caisses de secours, selon des modes divers, imaginés par les chefs industriels, ou d'après des règles édictées par les gouvernements, mais on leur refusa la liberté.

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A la loi des 14-17 juin 1791 s'ajoutèrent successivement la loi du 22 germinal, puis les articles 414, 415, 416 du Code pénal, sur les coalitions, la loi sur les livrets, l'article 1781 en vertu duquel le maître était cru sur parole, enfin la loi du 10 avril 1834 sur les associations. Ainsi, malgré l'adoucissement des meurs, malgré le progrès des idées libérales, malgré les protestations des ouvriers qui devinaient chaque jour la coalition des maîtres, sans pouvoir la saisir, ni la faire réprimer, la Restauration comme la Monarchie de Juillet maintint et aggrava contre les travailleurs la législation qui proscrivait tout concert entre les gens de métier. Seul, l'Empire, poussé par les nécessités d'une politique de bascule, obligé de compter avec le suffrage universel, fit semblant d'accorder la liberté des coalitions. Mais, en maintenant dans l'article 416 les mots : « par suite d'un plan concerté, » il inquiéta tous les esprits, si bien que la loi équivoque de 1864 ne fit que surexci

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ter l'antagonisme entre le capital et le travail. En réalité, les travailleurs avaient enfin la faculté de se plaindre, mais il leur était toujours interdit de s'associer pour la défense de leurs intérêts.

Nous n'en sommes plus là; l'avènement de la République, l'action du suffrage universel, le spectacle de ces travailleurs groupés par centaines, par milliers, sous la direction d'un chef unique, ont fait réfléchir les esprits impartiaux. L'exemple des patrons, fondant l'Union nationale après le groupe de la Sainte-Chapelle, la persévérance des ouvriers à s'enrôler tous les jours en plus grand nombre dans des associations de fait, ont rectifié peu à peu les idées, fait tomber les préventions des uns, forcé la main aux autres; et la loi sur les syndicats professionnels a été enfin votée et promulguée par les pouvoirs publics.

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Si elle n'est pas parfaite, si elle prescrit certaines formalités, si elle contient certaines restrictions, rien n'y peut blesser la dignité du citoyen; et au point de vue législatif, elle marque la fin d'un régime de subordination et d'infériorité.

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Certes, pour arriver au fonctionnement régulier, pacifique de cette nouvelle institution, au débat contradictoire, à l'arbitrage, au contrat authentique entre les employeurs et les employés, il y aura encore des deux côtés des erreurs à détruire, des luttes à entreprendre, des sacrifices à s'imposer;

; mais

progrès n'est réalisé sans efforts. Les difficultés naitront bien plus souvent des fautes des intéressés que des imperfections de la loi. Elles naîtront de l'impatience des ouvriers maintenus depuis des siècles en tutelle, des préjugés enracinés chez les maitres par des usages séculaires.

Quand le droit ne date que de la veille et n'a pas encore révélé sa puissance, celui qui se sent ou qui se croit victime en appelle parfois à la violence plutot qu'à l'expérience et à la raison. Pourtant, il faut qu'on le sache; dans l'ordre économique, la force brutale ne résout rien, il y faut la mesure et la con

y naissance des choses; non l'entraînement, mais l'examen. De même, l'habitude du commandement, l'importance des intérêts engagés, trompent parfois le patron sur l'étendue de ses droits et de ses devoirs. Tel qui serait secourable devant une humble requête, s'indigne d'une réclamation, même justifiée, comme d'une atteinte à son autorité légitime. Il est fréquent de rencontrer des maîtres charitables, il est plus malaisé d'en trouver de justes, et pourtant dans une société fondée sur l'égalité civile et politique, hors la justice il n'y a pas de salut.

En droit les salariés sont déclarés majeurs, ils le seront bientot de fait, par la force des choses et la pratique des meurs républicaines. C'est dans les chambres syndicales, patronales et ouvrières, que s'élaboreront bientôt, nous en avons la conviction profonde, toutes les grandes questions économiques

a

qui intéressent la gloire et la prospérité de nos industries. Elles seront comme le grand conseil du travail et de l'échange, et dans la société moderne transformée par la science elles seront les éléments les plus puissants de l'ordre et de la liberté.

H. TOLAIN.

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