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d'autres ont déjà remarqué avant moi : il y a de temps en temps chez Bernis, et par exemple dès la fin de cette première pièce, ou encore dans celle du Soir ou dans celle de la Nuit, quatre ou cinq vers de suite qui, à l'oreille, donnent déjà le sentiment de la stance de Lamartine :

L'ombre descend, lc jour s'efface;
Le char du soleil qui s'ensuit
Se joue en vain sur la surface
De l'onde qui le reproduit,

Ce que je veux dire, c'est que Bernis, en ses moments les meilleurs, a une certaine langueur harmonieuse qui a un faux air du premier Lamartine en ses plus faibles moments. Mais la note tendre se perd vite et se noie dans un gazouillement brillanté et insipide. A peine trouve-t-on quelques vers de lui à citer dans cette abondante et monotone superfluité; si Bernis a un tour de rêverie et de mollesse, il manque tout à fait d'idées et d'invention. Dans quelques Épitres, il y a d'assez jolis passages, et qui le peignent, sur l'ambition, sur la paresse :

Qui sait, au printemps de son âge,
Souffrir les maux arec courage
A bien des droits sur les plaisirs.

Pourquoi chercher si loin la gloire?
Le plaisir est si près de nous!...

C'est toujours et partout le même refrain. Dans cette Épître sur la Paresse, la seule que La Harpe ait distinguée, on voit Bernis au naturel , assez gracieux, mais sans force, sans élévation de but et sans idéal. Ce n'est qu'un élève de Chaulieu, et qui redit avec douceur à vingt ans ce que l'autre trouvait avec feu à quatrevingts. Habituellement, c'est plutôt encore un disciple

de Nivernais; comme lui, il n'aspire qu'à des succès rapides et fugitifs, à des faveurs de société. Le duc de Nivernais est pour lui d'abord ce que Virgile était pour Stace, pour Silius Italicus; il est fier de le suivre et seulement de loin. Les myrtes de Nivernais sont les lauriers de Bernis. C'est assez, dit-il quelque part, si je vois tes myrtes refleurir encore,

Et si ma muse, enorgueillie
De marcher de loin sur tes pas,
Unit l'estime de Délie
Aux suffrages de Maurepas.

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Je ne sais quelle est cette Délie (1), mais Maurepas était un bien mince oracle pour mériter qu'on y bornât sincèrement ses võux, et Bernis ne disait point cela par politesse; il le pensait comme il le disait. Marquer ainsi son but tout d'abord, et ne point le placer plus haut, c'est donner sa mesure comme poëte. A tout jeune homme qui entre dans la carrière, il y a une première chose à demander : « Quels sont tes Dieux ?

Dans sa pièce de début, A mes Pénates , Bernis avait parlé assez sévèrement de Voltaire, et l'avait apostrophé comme si ce brillant esprit avait été dès lors en décadence : il revint très-vite sur ce jugement de jeunesse; ils se lièrent, et Voltaire, tout en l'applaudissant et le caressant beaucoup, lui donna un de ces sobriquets qu'il excellait à trouver, et qui renferment tout un jugement. Bernis avait fait une suite de vers descriptifs, les Quatre Parties du Jour, et une autre suite (je n'ose dire poëme), les Quatre Saisons. Ces vers obtenaient en société un très-grand succès, qui, plus tard, devait s'éva

(1) J'ai dit là une grande légèreté ; j'ai reconnu depuis, en ouvrant les OEuvres de Nivernais, que Délie n'est autre que la duchesse de Nivernais elle-même, célébrée par son mari sous ce nom élégiaque; elle était née de Pontcharlrain et seur du comte de Maurepas.

nouir tout à fait à l'impression. Bernis y avait mis, plus encore que d'habitude, une profusion de fleurs, de bouquets, de guirlandes; et là-dessus Voltaire l'appelait, en s'adressant à lui-même, la belle Babet, ou, en parlant à d'autres, la grosse Babet : c'était alors une bouquetière en vogue, une marchande de quatre sai

sons.

Ne soyons pas injuste ni trop rigoureux pour Bernis; il s'est jugé lui-même en homme de goût, en homme de sens, et comme s'il n'avait rien eu du poëte. Ce Voltaire, qui lui a donné ce joli et malin sobriquet, est le premier, des années après, à le caresser sur ses vers, à lui en reparler, à faire le rôle de tentateur. Bernis, en 1763, après son ministère, est dans l'exil et la disgrâce; quelque ennemi, pour lui faire pièce, ou simplement quelque libraire avide, fait imprimer ses Quatre Saisons, avec ce titre : Par M. le C. de B. : « Je ne sais de qui sont ces Quatre Saisons, lui écrit Voltaire, qui aime à broder sur ce thème à tout propos; le titre porte par M. le C. de B. C'est apparemment M. le cardinal de Bembo. On dit que ce cardinal était l'homme du monde le plus aimable, qu'il aima la littérature toute sa vie, qu'elle augmenta ses plaisirs ainsi que sa considération, et qu'elle adoucit ses chagrins, s'il en eut... » Puis, d'autres fois, il revient sur les souvenirs de Babet « qui remplissait son beau panier de cette profusion de fleurs; » il joue, il badine, il retourne la critique en éloge. Bernis est sensible à l'intention; mais il ne s'y laisse point prendre :

« A l'égard. des Saisons de Babet, répond-il, on m'a dit qu'on les a furieusement estropiées ; car je ne les ai pas vues depuis près de vingt ans. A ma mort, quelque âme charitable purifiera ces amusements de ma jeunesse, qu'on a cruellement maltraités et confondus avec toutes sorles de platitudes. Pour moi, je ris de la peine qu'on s'est donnée inulilement de me faire des niches. On a cru me

perdre en prouvant que j'avais fait des vers jusqu'à trente-deux ans (ailleurs, il semble dire (rente-cin) : on ne m'a fait qu'honneur, ct: je voudrais de tout mon cæur en avoir encore le talent comme j'en ai conservé le goût; mais je suis plus heureux de lire les vôtres que je ne l'ai été d'en faire. Si vous voulez que je vous dise mon secret tout enlier, j'y ai renoncé quand j'ai connu que je ne pouvais être supérieur dans un genre qui exclut la médiocrité. »

Il y aurait mauvaise grâce, après un tel jugement, si plein de sens et de candeur, à se donner le plaisir facile de railler Bernis sur ses vers.

Dès ce temps-là, et à travers les compliments, toutes les critiques lui furent faites : « On me demande, dit-il dans un petit écrit en prose de 1741, comment il est possible qu'un homme fait pour vivre dans le grand monde puisse s'amuser à écrire, à devenir auteur enfin. » Et à ces critiques grands seigneurs et de qualité, il répondait « que, s'il n'est pas honteux de savoir penser, il ne l'est pas non plus de savoir écrire, et qu'en un mot ce sont moins les ouvrages qui déshonorent, que la triste habitude d'en faire de mauvais... » En ce qui était des vers en particulier, comme on venait de représenter pour la première fois la Métromanie (1738), Bernis donnait cours à ses réflexions : « Il est difficile d'être jeune et de vivre à Paris sans avoir envie de faire des vers. » Et de ce qu'on en fait avec plus ou moins de talent, il ne s'ensuit pas que ce talent entraîne avec lui toutes les extravagances qui rendent certains versificateurs si ridicules : « Heureux, s'écriait-il avec sentiment et justesse, lieureux ceux qui reçurent un talent qui les suit partout, qui, dans la solitude et le silence, fait reparaître à leurs yeux tout ce que l'absence leur avait fait perdre; qui prête un corps et des couleurs à tout ce qui respire, qui donne au monde des habitants que le vulgaire ignore! »

Ce goût littéraire prononcé, qui était comme une af

fiche de vie insouciante et mondaine, nuisait beaucoup à Bernis pour sa carrière. Le cardinal de Fleury, ami de sa famille, le fit venir, et lui déclara que, s'il continuait de la sorte, il n'avait rien à attendre tant que lui, cardinal de Fleury, vivraît. Sur quoi Bernis fit son humble révérence, et dit ce mot si connu : « Monseigneur, j'attendrai. » En le citant, on a quelquefois supposé que c'est à Boyer, ancien évêque de Mirepoix, et qui tenait la feuille des bénéfices, que Bernis l'avait plus tard adressé; c'est une erreur, et qui ôte au mot de son piquant et de sa vengeance. Il n'a tout son prix qu'adressé par un très-jeune homme à un premier ministre très-vieux, et qui l'oubliait un peu trop en ce moment.

Bernis, homme de société, de conversation aimable, d'un commerce brillant et sûr, et qui semblait borner là son ambition, connaissait déjà madame de Pompadour; il était dans sa faveur ainsi que dans celle du roi, et il n'avait pu rien obtenir encore pour sa fortune. Ce fut l'Académie française qui la commença. Il y fut nommé dès la fin de l'année 1744, c'est-à-dire à l'âge de vingt-neuf ans. Il y succédait à l'abbé Gédoyn, et y fut reçu le même jour que l'abbé Girard, le grammairien. Dans son Discours de remercîment, il rappela avec modestie sa jeunesse qui, « loin de lui nuire, avait parlé en sa faveur. » Il dit quelques mots sur l'utilité des relations entre les gens du monde et les gens de Lettres, sur les avantages qu'en avait recueillis la langue dès le temps des La Rochefoucauld, des Saint-Évremond, des Bussy; lui, c'était bien sur le pied de leur successeur, d'homme de qualité aimant et cultivant les Lettres, qu'il entrait dans la Compagnie. Crébillon, le tragique, qui le reçut, ne trouva à lui donner que ce vague éloge: « Votre génie a paru jusqu'ici tourner du côté de la poésie. » Dans les années qui suivirent sa réception,

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