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la direction du palais de la Chancellerie: un instant il voulut arrêter ses chevaux, mais Rossi lui fit signe de poursuivre. Le cocher fouetta et bientôt après la voiture , lancée au galop, arriva dans la cour du palais. Une compagnie de gardes civiques occupait la place, mais contrairement aux ordres donnés, aucun carabinier ne s'y trouvait pour garder la porte et former la haie sur le passage du ministre; un groupe de soixante hommes, couverts de manteaux sombres , se pressait à l'entrée de la cour. Silencieux d'abord et recommandant eux-mêmes le silence qui devait inspirer une fatalo sécurité, ces hommes accueillirent froidement le ministre; mais dès que sa voiture eut pénétré sous le portique, et que, par un mouvement habile , une partie d'entre eux eut rendu la retraite impossible, ils commencèrent à siffler et à huer le ministre qui, sans trahir la moindre émotion , attendait que M. Righetti fût descendu de voilure pour le suivre lui-même. Le valet de pied, un nommé Jean, venait de relever le marche-pied du carrosse et le comte Rossi avait à peine fait sept à huit pas à travers la foule compacte dont il était entouré, qu'un homme d'un certain âge , portant une barbe blanche, le frappa de sa canne sur l'épaule gauche. C'était le signal: Rossi détourna fièrement la tête pour répondre à son agresseur, et au même instant l'assassin, qui attendait ce moment pour agir, lui enfonça son poignard dans le cou : l'artère carotide était tranchée ; le ministre tombe sans proférer un cri, mais au même instant il se relève, porte son mouchoir à sa blessure, et soutenu par M. Righetti, ainsi que par son domestique, il gravit machinalement les premières marches de l'escalier qui

s disparaît sous les flots de sang; il retombe enfin pour ne plus se relever.

Alors tandis qu'on le transporte dans l'anti-chambre de l'appartement du cardinal Gazoli, voisine de la salle des députés ; tandis que les docteurs Fusconi, Pantaleoni et Fabri, tous trois membres de l'Assemblée, examinent la blessure et la déclarent mortelle, un vieillard , un brave homme nommé Pierre Melettri, traversant le groupe des assassins qui se dispersaient sans proférer un cri, un mot, sans faire un signe, s'élance sur la route qui conduit au couvent des Saints Apôtres, il court prévenir le père Vaures de l'assassinat et le prier de se rendre auprès de la victime pour recevoir et bénir son dernier soupir. De son côté, M. Righetti se rend en toute hâte au Quirinal pour faire un rapport au pape du cruel événement qui venait d'arriver. La douleur du pape fut grande, il perdait à la fois un sujet courageux et un ministre à la hauteur des événements, a M. le comte Rossi. dit-il, est mort martyr, Dieu recevra son âme en paix. » Pendant ce temps, le père Vaures arrivait au palais de la Chancellerie et trouvait étendu sans vie, sur un sopha noir, le corps de son malheureux ami. Rossi avait rendu le dernier soupir, et son visage, déjà crispé par les douleurs d'une agonie violente, était recouvert d'un mouchoir blanc. Cependant le père Vaures, obéissant sans doute à une inspiration d'en haut, répandit sur le cadavre ensanglanté la bénédiction suprême qu'on donne aux mourants. Puis, songeant à la malheureuse femme que la plume d'un publiciste d'abord et le poignard d'un assassin ensuite venaient de rendre veuve, il se rendit à la demeure du ministre.

Rencontrant sur son chemin le cocher Decque, qui avait dû se retirer devant les menaces et les insultes de la foule, agglomérée après le crime dans la cour du palais dela Chancellerie, il monta dans sa voiture, et au bout de quelques minutes, il se trouva en présence de la comtesse Rossi. Elle ignorait encore le malheur qui l'avait frappée. Cependant, poursuivie par de sinistres pressentiments, elle s'écria avec terreur: «Qu'y a-t-il donc, mon père?» — «Calmez-vous, madame, répondit l'abbé Vaures, cherchant à la préparer progressivement à la connaissance de la vérité qu'elle ne devait apprendre que trop tôt; calmez-vous, on dit qu'une tentative de meurtre a eu lieu sur la personne du comte....

— « Les malheureux, ils me l'auront tué!

— «Cependant rien n'est bien certain encore... Au même instantles deux fils entrèrent, pâles, effarés,

hors d'eux-mêmes; où est notre père , s'écrièrent-ils, où est notre père? Vous ne nous répondez-pas, ils l'ont assassiné, n'est-ce pas? Eh bien! vengeance! mort à Sterbini ! » Disant ainsi, les deux nobles jeunes genss'élancent, l'épée à la main, dans la direction du palais de la Chancellerie, en répétant vengeance et mort à Sterbini.

Le peuple, le vrai peuple attendri, consterné même devant une immense douleur, s'écarte sur leur passage. Un ami dévoué. un gentilhomme bolonais les accompagne pour les contenir et les défendre au besoin.

Où est notre père? répétent-ils en arrivant sur la plaee, devant les portes du palais gardées par un détachement de gardes civiques, où est notre père? Alors Edouard, le plus jeune des fils de la victime, Edouard, en costume d'aide-de-camp, apostrophe ainsi la garde civique muette et impassible: « Vous êtes des infâmes, ô vous qui ne l'avez point défendu et qui l'avez laissé lâchement assassiner; vous avez déshonoré votre uniforme; le mien me fait horreur, je ne le porterai plus. Cette épée, avec laquelle à Vicence j'ai naguère combattu les ennemis de la patrie, je la maudis et je la brise;» disant ainsi, il arrache ses épaulettes, il déchire sa tunique , il brise en deux son épée et il en foula les débris à ses pieds. Plus calme, mais non moins indigné que son jeune frère, Alderan, devenu le chef de la famille, prenant à son tour la parole, s'écrie:

« Le poignard qui vient d'assassiner notre père a tué pour toujours la cause de la jeune Italie, cette cause étayée sur le crime est à jamais perdue! »

Pendant ce temps, la malheureuse comtesse Rossi, redoutant pour ses fils le sort du père, se trouvait dans le plus affreux désespoir; il fallut toute l'ardente et pieuse charité du père Vaures pour adoucir les conséquences d'une incroyable douleur.

Le comte Rossi n'avait point encore rendu le dernier soupir, que le bruit de son assassinat se répandit dans la salle où les députés se trouvaient déjà en séance. L'un d'eux lisait un discours; l'affreuse nouvelle , circulant avec rapidité, arrive en un instant à la connaissance du président Sturbinetti, ainsi qu'à celles des membres du corps diplomatique.

L'ambassadeur d'Espagne, M. Martinez dela Rosa, se levant aussitôt sortit suivi de son secrétaire: mais le duc d'Harcourt, ambassadeur de la France, dit: « Attendons , messieurs, pour voir ce que fera le président et ce que résoudra la Chambre. » Veine attente ! le président ne prit la parole que pour réprimer l'agitation qui se manifestait dans les tribunes publiques à la suite de l'événement et pour dire froidement: Passons, messieurs , à l'ordre du jour. Alors se levant à son tour et cédant à un mouvement d'indignation, le duc d'Harcour t quitta la salle disant: «C'est infâme! sortons, pour ne pas être complices d'une pareille impassibilité. »

Cette impassibilité des députés, devant la mort du ministre leur collègue, tué sous leur regard, pour ainsi dire, à la porte de la Chambre, est une tache d'infamie qui leur rejaillira éternellement au front, un seul dont nous regrettons de ne savoir le nom pour le glorifier, un seul a eu du courage. Comme plusieurs des membres, ignorant encore le crime, s'informaient du motif de l'agitation qui se manifestait au dehors. « Demandez-le à M. Sterbini, s'écria le courageux député en le regardant fixement, il en sait quelque chose. »

La nouvelle de la mort du ministre Rossi, tombé sous le poignard de la démagogie, se répandit avec la rapidité de l'éclair dans la ville de Rome; les honnêtes gens, sincèrement dévoués à leur pays, en furent consternés et déplorèrent cet événement, qui ouvrait carrière aux assassinats politiques : les conspirateurs, au contraire, le considérant comme un triomphe, résolurent de le célébrer d'une manière digne d'eux. D'après leurs ordres les agents secrets de la révolution se répandent parmi la foule, dans les casernes des troupes de ligne et dans les quartiers de la garde civique, ils représentent l'assassinat de Rossi comme une conquête remporté par la liberté sur l'absolutisme, ils poétisent le meurtre, ils le

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