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du matin au môle de Gaëte, rejoignit enfin celle du cardinal Antonelli et du chevalier d'Arnao, qui l'y avait précédée de quelques heures. Les voyageurs descendirent à l'hôtel de Cicéron, où l'on fit servir un déjeûner auquel le Saint Père ne prit aucune part; il se retira dans une chambre particulière où il rendit de nouvelles actions de grâce à la Providence, et consentit à prendre quelques rafraîchissements. Après quelques instants de repos, les illustres voyageurs, se réunissant en conseil, décidèrent que le comte de Spaur irait à Naples pour rendre compte au roi des Deux-Siciles des événements qui avaient obligé le chef de l'Église à venir chercher un refuge dans les États napolitains; le pape lui remit à cet effet une admirable lettre, qu'il écrivit de sa propre main à Ferdinand II.

« Sire, lui disait-il, le triomphe momentané des ennemis du Saint-Siége et de la religion compromettant la personne du chef de l'Église catholique, l'a forcé malgré lui à quitter Rome. Je ne sais sur quel point du globe la volonté du Seigneur, à laquelle je me soumets dans toute l'humilité de mon âme, conduira mes pas errants; en attendant, je me suis réfugié dans les États de Votre Majesté, avec quelques personnes fidèles et dévouées. J'ignore quelles seront vos intentions à mon égard: sans doute, je crois devoir vous mander par l'entremise du comte de Spaur, ministre de Bavière auprès du Saint-Siége, que je suis prêt à quitter le territoire napolitain, si ma présence dans les États de Votre Majesté pouvait devenir un sujet de craintes ou de différends politiques. » Signé: PIE IX. »

Alors, changeant ses passeports contre ceux du che

S

valier d'Arnao, le comte deSpaur, porteur des dépêches autographes du pape, prit immédiatement, en poste, la route de Naples, et le Saint Père et les autres fugitifs se mirent en route d'un auire côté, pour se rendre à Gaëte, situé à une distance de cinq milles du môle qui porte le même nom.

Pendant ce temps et à la même heure, on apprenait à Rome le départ du pape par une lettre autographe ., que le maître du Palais, le Marquis Sachetti, son destinataire, s'empressa de communiquer, par ordre, à Joseph Galletti. Celui-ci s'en emparant, quoiqu'elle ne lui fût point adressée, et la conservant par devers lui pour s'en faire une pièce de conviction, la fit aussitôt afficher sur les murs de la ville, au-dessous de la proclamation suivante:

« Romains!

» Je crois de mon devoir de porter à votre connaissance une lettre de S. S. adressée au marquis Gcrolamo Sachetti et que celui-ci m'a communiquée:

» Marquis Sachetti, nous vous prions de prévenir le ministre Galletti de notre départ, le chargeant, ainsi que ses collègues du ministère, de faire respecter les personnes qui nous étaient attachées, car elles ont complétement ignoré notre intention. Nous vous recommandons de tâcher de maintenir l'ordre et la paix dans la ville.

» 24 novembre 1848. » P., PP. IX. »

Se prévalant de cette pièce pour se considérer comme l'agent légal du souverain, Galletti s'empressa de la communiquer au cercle populaire national qui, après en avoir pris connaissance, adressa aux Romains une proclamation ainsi conçue;

« Le pontife est parti en confirmant le nouveau ministère et en lui recommandant de conserver Tordre et de protéger la propriété de toutes les classes et conditions. Le ministère, régulièrement constitué, ne reculera pas dans la tâche qu'il a entreprise: il a la ferme conscience que le peuple romain, qui a pardonné si généreusement à ceux qui voulaient l'entraîner dans la guerre civile, saura éviter tout ce qui pourrait causer du désordre.

» Que toutes les autorités civiles, militaires et législatives réunissent donc leurs efforts pour prouver à nos ennemis que Rome a su conserver l'ordre et la tranquillité la plus profonde au milieu de si graves événements. Vivent l'Italie, le ministère démocratique et

lunion!

» Le directeur, Polidori. »

Le peuple romain apprit la nouvelle du départ de Pie IX avec le calme froid de la stupeur. Les désordre.' et les crimes des derniers temps avaient tellement émoussé son sens moral, qu'il ne comprit pasl'importance de cet événement. D'ailleurs, quoique sincèrement att;iché dans son cœur au Saint Père et à la papauté, il se trouvait encore trop sous le coup de la crainte pour oser manifester publiquement la nature de ses impressions. La douleur qu'il ressentit alors fut sourde et concentrée toute intérieure, elle ne se révéla point par le cri de colère que les peuples opprimés font entendre au jour du réveil, elle se résigna et se contenta de gémir à l'ombre du foyer domestique. Le peuple de Rome, en cette grave circonstance , donnant la mesure de sa valeur morale, prouva que le plus grand malheur d'une nation était le manque de caractère et la faiblesse.

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CHAPITRE XII.

L'auberge, du Jardin. — Le gouverneur de Gaëte. — Arrivée du comte de Spaur à Naples. — Ferdinand II. — Lettre du Saint Père. — Réponse du roi. — Départ du roi pour Gaëte. — Protestation du pape. — Création d'une commission pontificale. — Cor.trc-prolestalion révolutionnaire. — Dépntations envoyées au pape.— Incidents réactionnaires. —Création d'une junte suprême. — Réflexions.

Il existe à Gaëte une petite maison ae chétive apparence, mais agréablement située, sur la place Conca. Sa façade principale est ornée d'une enseigne modeste, offrant au regard des rares voyageurs qui passent par là cette inscription:

ALBERGO DEL CARMNETTO.

Une rampe en pierre fort douce conduit à un petit jardin planté sans prétention devant la porte du logis. La pièce principale de cette modeste locande, servant tout à la fois de salon, de salle à manger et de chambre à coucher, est exiguë et propre, autant que peut l'être une auberge du cinquième ordre en Italie. Son mobilier est des plus simples : il consiste en un lit de fer verni, en

richi d'ornements pharmaceutiques; des serpents à la tète menaçante s'enroulent autour des pieds qui le supportent. Une commode en bois, quelques chaises de paille méthodiquement rangées contre la muraille, peinte en couleur rose, et une cuvette posée, pour le service de la toilette, sur une de ces chaises, complètent son ameublement. Près du lit, à droite, on voit un petit berceau d'enfant; à gauche, sur la commode, des flacons de verre et des tasses de faïence sont artistement groupés.

De cette chambre on arrive, par quelques marches en bois, dans un petit cabinet éclairé par une lucarne. Deux autres chambres séparées, et plus simples encore, forment de l'autre côté de l'escalier le premier et unique étage de cette auberge, où reposera toute une nuit celui qui remplit l'univers de l'éclat de son nom et de la renommée de ses vertus!

En effet, ce fut à l'humble auberge du Jardin que le chef suprême du catholicisme descendit avec sa suite fidèle et dévouée, après avoir subi quelques difficultés à la porte de la ville et s'être vu repoussé même du palais épiscopal, où d'abord il avait espéré trouver un abri.

Monseigneur Parisio occupait le siége épiscopal de Gaëte. Il avait été décidé dans la matinée, au môle de Gaëte,que les illustres fugitifs se rendraient immédiatement chez lui, et que le souverain Pontife, s'en faisant reconnaître confidentiellement, lui demanderait, pour quelques jours, l'hospitalité qui lui était due. Malheureusement, le jour même, le pieux évêque avait dû quitter la ville pour se rendre auprès de son frère, ancien ministre du roi des Deux-Siciles, qui l'avait mendé

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