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A l'une des extrémités de la rue Frattina se trouve une maison sur la porte de laquelle on voit écrit en grosses lettres ces deux mots : Luogo commodo, c'est là qu'ils s'arrêtèrent. Alors, tandis que l'un d'eux, accompagné de quelques accolytes portant des torches allumées, se dirige vers cette maison pour déposer en des lieux ignobles une copie du décret pontifical, les autres s'agenouillent devant la porte et récitent en faux bourdon le Libéra nos, Domine. Ensuite ils attachent à la lanterne, qui sert d'enseigne à cet établissement public, une feuille de papier portant cette espèce d'épitaphe: De|wsilodclla scammunica : tombeau de l'excommunication.

Cette opération terminée, ils reprennent leur marche, toujours précédés de la croix et criant : Illuminez! illuminez! car les étoiles du ciel s'étaient voilées pour ne point voir cette scène infâme. Cette fois, leurs cris se perdirent dans le sentiment de l'indignation publique: pas une fenêtre ne s'ouvrit, pas une lumière ne sortit pour éclairer cette procession monstrueuse : la tourbe impie et sacrilége, isolée dans ses impiétés, poursuivant ses infamies, s'achemina lentement vers le pont Sixte: là, elle murmura de nouvelles prières et elle jeta dans le Tibre les chapeaux rouges, regrettant de ne pouvoir faire subir le même sort aux personnages qui seul? avaient le privilége de les porter.

De là, Ciccruacchio et sa bande se portèrent chez monseigneur Canali, patriarche de Constantinople et vice-gérant de Rome, pour l'avertir que terrible serait son châtiment s'il osait publier de nouveau la menace de l'excommunication, mais ne l'ayant pas trouvé à so» domicile, le tribun, s'adressant à son domestique, lui dit: « Préviens ton maître que s'il ne fait point déchirer les exemplaires du décret du pape, nous reviendrons le déchirer lui-même. »

Deux jours avant, Sterbini s'était rendu chez monseigneur Canali, frappé récemment d'une seconde attaque d'apoplexie, et lui avait donné l'ordre de faire porter au ministère l'argenterie, ainsi que les objets de valeur que possédait son église. Ce vénérable prêtre, surnommé le prélat sans reproche et sans peur, ce vieillard chargé d'années et d'infirmités, était assis dans son grand fauteuil ; frémissant à la vue de Sterbini que la voix publique accusait plus que jamais d'être l'assassin moral du comte Rossi, il se leva, fit deux ou trois pas vers lui, et le regardant fixement en face, il s'écria: « Ainsi donc, c'est moi que tu viens chercher pour me rendre complice de tes odieux projets, c'est à moi que tu viens donner un ordre que je ne veux et que je ne peux exécuter; mais, malheureux, comment oses-tu bien venir souiller ma demeure par de semblables propositions? » Sterbini, irrité par ce langage, offensé de s'entendre tutoyer, répond avec colère : — « Savez-vous bien, monsieur, que vous parlez à un ministre et que ce ministre a le titre d'excellence. » — «Excellence! toi, répliqua le courageux vieillard; excellence! toi, ministre illégitime qui veux profiter d'une place volée pour t'enrichir en dépouillant les autres, en dépouillant la maison de Dieu ; ce titre ne te sera donné que dans l'enfer dont tues véritablement le digne ministre Vat'en! » Monseigneur Canali prononçait ces dernières paroles, lorsque Sterbini, reculant devant la noble indignation du vieillard, fermait la porte sur lui et se retirait la menace aux lèvres.

La protestation du souverain Pontife avait été affichée principalement aux portes des quatre grandes basiliques: Saint-Jean de Latran, Saint-Pierre du Vatican, Saint-Paul hors les murs, et Sainte-Marie-Majeure, mais elle avait été immédiatement arrachée par les révolutionnaires. Cependant, supérieur à la crainte comme à la menace, le curé de Sainte-Marie-Majeure, M. Massari, en fait aussitôt placarder une seconde: alors Ciceruacchio, l'apprenant, accourut chez lui avec sa bande d'émissaires, et tous réunis contre un pauvre prêtre, ils l'accablèrent d'injures; l'un d'eux même allait se porter à des actes de violence, lorsque le vénérable curé, présentant sa poitrine au-devant du coup, s'écria: « Frappe donc, malheureux, frappe, et repais-toi de mon sang: je ne redoute point la mort! mais toi, crains les jugements de Dieu. » L'énergie avec laquelle ces paroles furent prononcées désarmèrent ces hommes exaspérés qui cependant brisèrent quelques objets du presbytère, et s'élancèrent vers la porte de la basilique pour déchirer la nouvelle affiche posée par le curé.

De Sainte-Maric-Majeure, cette bande de furieux s'était portée chez le curé de Saint-Celse qui, le premier, avait osé lire, du haut de la chaire sacrée, la menace d'excommunication ; mais ne trouvant point chez lui ce vieillard dont la vie est une longue suite de bonnes actions, Ciceruacchio tourna sa rage sur l'humble habitation du prêtre octogénaire, il la fit ravager de fond en comble.

Le soir de ce jour-là, lorsque la ville entière gémissait en silence devant ces scènes d'horreur autorisées par l'inaction et la complicité d'un pouvoir usurpateur, des gardes civiques formaient volontairement une patrouille, se faisaient donner le mot d'ordre par un caporal de service, et suivis par un jeune enfant portant sous son manteau des exemplaires de la protestation papale, ils les lui firent placarder à la porte de toutes les églises, aux coins de toutes les rues, sur les murs des principaux édifices, de telle sorte que, le lendemain matin, le peuple, à son réveil, put lire en son entier le décret qu'on voulait empêcher d'arriver à sa connaissance.

Cet acte de courage qui constituait, pour ainsi dire, avec l'accomplissement d'un devoir, une protestation contre l'action passive du peuple romain, n'était malheureusement qu'un fait isolé. L'attitude que les feuilles radicales prirent en cette circonstance, mérite d'être signalée. Les unes, et l'Epoca fut de ce nombre, feignant d'ignorer les termes du décret, demandaient ironiquement s'il ressemblait à ceux qu'on avait l'habitude d'envoyer autrefois contre les détenteurs des antiques domaines de l'Église. Les autres entamant, comme le Contemporeano, une thèse théologique, cherchaient à donner le change en disant: ;< Nous demandons aux hommes et au ciel si nous avons mérité d'être retranchés de la société chrétienne et de la loi d'amour et de liberté, pour avoir voulu être indépendants et libres. »

Et, chose étrange! qui prouve la mauvaise foi des révolutionnaires! ces dialecticiens, plus méprisables encore quand ils se servaient de la plume que lorsqu'ils brandissaient le poignard, ces rhéteurs qui, dans leur impuissante colère contre le grand acte de Pie IX, descendaient aux plus grossières injures et se servaient des arguments les plus absurdes, étaient les mêmes hommes qui naguère suppliaient le Saint Père de fulminer, contre les armées chrétiennes de l'Autriche, l'arrêt suprême dont ils ne subissaient encore que la menace.

Quant aux ministres, oubliant que, pour avoir voulu être libres, on avait assassiné un ministre, on avait assiégé le pape dans son palais, tourné des canons contre sa demeure, massacré un de ses prêtres, ils osèrent déclarer que le décret du Saint Père était une haute provocation!

Pendant que ces débauches politiques et ces orgies révolutionnaires se passaient à Rome, le général Zucchi, membre de la commission du gouvernement, adressait de Gaëte un ordre du jour à toutes les troupes pontiGcales. Cet ordre faisait connaître aux officiers et soldats, une lettre que le Saint Père lui avait adressée (1). 11 contenait, de plus, un appel à la fidélité de l'armée. « La devise du soldat, disail-il en terminant, est : honneur et fidélité ! »

Les journaux démocratiques, ayant eu connaissance de cette proclamation, cherchèrent à prévenir les conséquences qui pouvaient en résulter, en la tournant les uns en ridicule, les autres en en faisant un flambeau de guerre civile. « De tels actes, disait la Constituante italienne, n'ont pas besoin de commentaires, ils émanent ■d'un fou ou d'un homme pervers. » Quoi qu'il en soit, il n'osèrent point la publier ; au contraire, d'accord sur ce point avec les ministres, ils firent tous leur efforts

(1) N" 7 voir les documents historiques.

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