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chemin, celui du Quirinal, sa voix n'a plus qu'un seul cri celui de: vive Pie IX! car il ignore que ce cri, franchement parti de son cœur, devient le mot d'ordre des traîtres qui méditent sa perte en complotant celle du Saint-Siége.

La révolution s'avançait ainsi, d'ovations en ovations, secrète et mystérieuse, dans les rues de Rome, lorsque revint le jour anniversaire de l'élection du saint pontife. Sterbini profita de cette circonstance pour remplacer le Chant de Pie IX par une cantate en l'honneur de la jeune Italie. Cet hymne était énergique et beau, l'éclat de la forme répondait à la richesse de la pensée, la musique que Magazarri lui avait appliquée, était enivrante, il devint plus tard la Marseillaise de Rome (l). Ce nouvel hymne renfermait sous une forme voilée mais transparente, une provocation et presque un cri de guerre, il conviait Rome à secouer son indigne poussière.

Scuoti o Borna, la polvere indcgna!

Comme tous les peuples qui, baptisés par la gloire, enrichissent leur présent du souvenir d'un passé splendide, les Romains électrisés se rendirent au Quirinal en chantant ces paroles et les strophes identiques qui leur servaient de développement. Le pape attristé refusa de les entendre ; mais l'effet était produit...

Les jours qui suivirent, s'écoulèrent dans le calme lourd et morne qui précède les grand orages. En apparence la situation était normale, cependant une inquiétude vague circulait dans la ville. Les fronts étaient

(1) Voyez les documents historiques. N. 2.

sombres ; les âmes silencieuses. L'attitude de la population dénotait la défiance et faisait pressentir quelque grave événement.

On touchait alors aux premiers jours du mois de juillet Les chefs qui, se réglant sur les instructions secrètes de Mazzini, ne laissaient échapper aucune occasion de remuer le peuple, résolurent de célébrer pompeusement l'anniversaire de l'amnistie: un des leurs, homme énergique et décidé, compromis autrefois dans la révolution de '1831, le nommé Antonio Lupi, se mit à la tête des meneurs et activa les préparatifs de la fête.

Tout marchait d'autant mieux au gré de leurs désirs, que les personnages les plus considérables de Rome leur [«,étaient de bonne foi le concours de leurs fortunes.

Les choses en étaient là, lorsque, le 5 juillet, le souverain Pontife, cédant aux instantes prières du prince Aldobrandini, promit de décréter, sur de bonnes bases, l'institution de la garde civique.

Pie IX ne fit pas sans quelque répugnance cette nouvelle concession aux exigences de ses sujets, car, dans sa sagesse éclairée, il connaissait les dangers de cette arme à deux tranchants. Il savait que, presque toujours inhabile à sauvegarder le pays contre l'invasion étrangère, la garde civique devenait souvent, dans les mains des perturbateurs, un levier puissant de destruction. De leur côté, les membres des sociétés secrètes comprirent l'importance de cette nouvelle concession et regardèrent dès lors leur partie comme gagnée. Pie IX n'avait point arrêté l'époque de l'organisation de la garde civique; des éventualités imprévues pouvaient faire ajourner la promesse du Saint Père, il importait donc aux projets sinistres des conspirateurs, d'en rendre la réalisation immédiate; ils décidèrent qu'elle serait instantanée. Alors, exploitant avec habileté l'inquiétude générale qu'ils avaient répandue dans les esprits, ils redoublent lagitation des masses populaires. Par leurs soins, des affiches provocatrices sont placardées, la nuit, sur les murs de la ville. Les noms les plus vénérés jusqu'alors sont livrés à la suspicion du peuple, les carabiniers parcourant les rues, sont insultés, hués et sifflés ; ils sont même assaillis lorsqu'ils cherchent à faire disparaître les placards qui dénoncent comme conspirateurs le cardinal Lambruschini, monseigneur Grassellini, le colonel Freddi, le capitaine Alai des carabiniers, etc., etc., etc. L'autorité est méconnue, la force publique impuissante. Tout à coup, le \ 4 juillet le bruit se répand, avec la rapidité de la foudre, qu'une épouvantable conspiration menace Pie IX dans son existence ou dans sa liberté, le peuple dans ses droits et les bienfaits que la main généreuse du pontife a répandus sur lui. Rome se trouveàla veille d'une horrible Saint-Barthélemy, les armes sont prêtes, quelques heures encore, et la cloche du Capitole

donnera le signal de l'exécution Ces bruits courent

de maisons en maisons, de rues en rues, ils roulent sur les ailes de la peur d'une extrémité de la ville à l'autre, ils augmentent à mesure qu'ils s'avancent. Ce n'est plus une conspiration, c'est un massacre général. Le parti qu'on appelle rétrograde est prêt, les carabiniers, et un grand nombre d'officiers, vont se lever comme un seul homme pour mitrailler le peuple, usurper le pouvoir, créer un gouvernement provisoire et appeler les Autrichiens dans les États, sous le prétexte de comprimer la révolution. Bientôt le cri : Aux armes ! se fait entendre, et princes, bourgeois, prolétaires et marchands descendent dans la rue. Les patrouilles s'organisent, les postes se forment, les compagnies se complètent, les bataillons se donnent des chefs provisoires, et tout d'un coup les c idres de la garde civique sont remplis ; il ne leur manque plus que la sanction du chef suprême; Pie IX la leur accordera bientôt en nommant le prince Rospigliosi général en chef, et le duc de Rignano chef d'état-major.

Tandis que les véritables conspirateurs triomphaient, plusieurs des personnages désignés à la colère du peuple se cachaient ou s'éloignaient précipitamment de Rome, fuyant la catastrophe dont ils étaient l'innocent prétexte; de nombreuses arrestations s'opéraient sur plusieurs points de la ville, un siége même s établissait régulièrement contre une gouttière sur laquelle un nommé Minardi s'était réfugié, disait-on.

Les meneurs avaient réussi; mais le bon sens du peuple romain ne tarda pas à reconnaître le piége dans lequel on avait surpris et entraîné sa facile crédulité ; il comprit alors que le prétendu complot n'était qu'un moyen. Adroitement conçu, jamais coup de main ne fut, plus rapidement et mieux exécuté. La manœuvre des révolutionnaires pour obtenir à Rome l'organisation de la garde civique est un poëme d'habileté dont non-seulement le Romain, l'un des peuples les plus spirituels du monde, mais encore l'Europe entière ont été dupes, la comédie du 14 juillet, changeant bientôt de face, devait inévitablement aboutir au drame du 16 novembre.

Dans le principe, la garde civique, animée de bonnes intentions, fit son service avec un zèle admirable. G. Morandi, laïque et procurateur du fisc, revêtu provisoirement des hautes fonctions de gouverneur par intérim, avait remplacé monseigneur Grasselini, accusé de faiblesse ou d'incurie. Le peuple, représenté par la garde civique, venait de se réconcilier avec le corps des carabiniers, lorsqu'un événement aussi subit qu'imprévu ranima l'agitation de Rome en réveillant le sentiment national de ses habitants. On apprit dans cette ville que le général autrichien lieutenant-maréchal comte d'Auesperg, commandant la garnison de la citadelle de Ferrare, préludait à l'occupation de la cité en y jetant chaque soir des patrouilles nocturnes au mépris des traités de 1815. Le cardinal légat Ciacchi, homme énergique, avait combattu cette violation du droit des gens par une protestation approuvée d'abord par le souverain pontife, confirmée et publiée ensuite par les soins du cardinal secrétaire d'État. On espérait, d'après cet acte de légitime défense, que le général autrichien apprécierait la valeur de si justes remontrances. 11 n'en fut rien : persistant dans ses résolutions, le général d'Auesperg se plaignit au cardinal légat de ce que le poste des prisons avait été confié à la garde civique ; il lui témoigna en même temps sa résolution formelle de faire occuper par ses troupes, la grande garde de la place et les autres postes, si ces postes devaient être remis à la garde civique. Le cardinal Ciacchi lui rappela, dans une réponse pleine de dignité, les droits du Saint-Siége, ajoutant que la disposition prise pour le service des prisons émanait réellement de son autorité, et que lors même qu'une mesure semblable s'étendrait aux autres postes, il n'y trouverait nul motif aux protestations

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