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PARIS; CHARLA TANS, PHÉNOMÈNES VIVANTS.

bouilli.--Du bouilli! Personne ne se sert de cette expires sion ; on demande du beuf, et point du bouilli; et après cei aliment ?-Je priai l'abbé de Radonvilliers de m'envoyer d'une très belle volaille.-Malheureux ! de la volaille! On demande du poulet, du chapon, de la poularde ; on ne parlo de volaille qu'à la basse-cour. Mais vous ne dites rien de votre manière de demander à boire. J'ai, comme tout le monde, demandé du champagne, du bordeaux, aux personnes qui en avaient devant elles.-Sachez donc qu'on demande du vin de Champagne, du vin de Bordeaux, continua M. Delille. ...Mais dites-moi quelque chose de la manière dont vous mangeâtes votre pain. Certainement à la manière de tout le monde : je le coupai proprement avec mon couteau.--Eh ! on rompt son pain, on ne le coupe pas. Avançons. Le café, comment le prites-vous ?-Eh! pour le coup comme tout le monde ; il était brûlant, je le versai par petites parties de ma tasse dans ma soucoupe.-Eh bien ! vous fites comme ne fit sûrement personne : tout le monde boit son café dans sa tasse et jamais dans sa soucoupe. Vous voyez donc, mon cher Cosson, que vous n'avez pas dit un mot, pas fait un mouvement, qui ne fût contre l'usage. L'abbé Cosson était confondu, continue M. Delille. Pendant six semaines, il s'informait à toutes les personnes qu'il rencontrait de quelques-uns des usages sur lesquels je l'avais critiqué.

BERCIOUX.

Observation.-Cette anecdote est fort piquante ; les détails en sont exprimés avec esprit et finesse. Le style est simple, élégant et facile : c'est un nodèle de fine plaisanterie, et cependant d'urbanité et de bon goût.

PARIS ; CHARLATANS, PHÉNOMÈNES VIVANTS.

VENEZ! je veux vous introduire dans un monde que vous ne connaissez point, monde singulier, original, amusant, e! digne des regards du sage.

C'est aujourd'hui jour de fête, il fait beau, et nous pou. vons parcourir les promenades.

Quelle immense population s'agite dans les jardins publics, sur les quais, sur les boulevarts, dans les Champs-Ély. sées ! quelle fourmilière d'hommes ! L'étudiant, le bourgeois, le militaire, le boutiquier, le commis marchand, tout le monde court, tout le monde veut se devertir. Que de rendez-voua donnés ! que de parties arrangées !

Avançons. Quelle sérénité sur tous ces visages! En ce jour de joie et de vacance, on oublie les affaires, les soucis de la semaine. On met de côté toute idée importune jusqu'au lendemain matin. Les maisons sont désertes, tout Paris est dans la rue. C'est dans la rue qu'on joue, dans la rue qu'on boit, dans la rue qu'on mange.

Heureux Parisien ! tous les arts, toutes les contrées s'é. puisent pour satisfaire à ses goûts, à ses caprices. Toutes les denrées indigènes, il les trouve sous sa main et à bon compte ; il n'a qu'à se baisser pour en prendre ; mais c'est peu: on lui apporte les productions exotiques, les fruits de l'équateur, et il ne les paie guère plus cher que les poires et les pommes du voisinage. Désirez-vous goûter de la noix de coco, de cette grosse amande blanche enfermée dans une coque noire et dure ? en voici. On vous en donnera pour un sou, pour deux sous, pour plus, pour moins, comme vous voudrez. Désirez-vous manger de la canne à sucre, de ce roseau inappréciable d'où coule une ambroisie plus douce que celle des dieux de la fable ? en voici également. Dites pour combien vous en voulez : le marchand est là, couteau en inain, prêt à vous en couper un morceau d'un pouce, un morveau d'un pied, à votre choix.

C'est la moindre chose encore que les comestibles, les friandises : bien d'autres merveilles nous attendent. Songez que nous sommes ici dans la ville des prodiges, au centre des curiosités de l'univers. Que voulez-vous voir ? dites-le-moi; vous n'avez qu'à parler, tous vos souhaits seront accomplis à l'instant. Jamais la baguette des enchanteurs, jamais les génies des contes arabes n'ont rien fait qui approche des réalités qui nous entourent. Ici afflue tout ce qu'il y a de rare sous le soleil. Si dans un coin du monde il naît une créature extraordinaire ; si un enfant vient au jour avec un cil ou avec trois yeux ; si on découvre quelque part une mouche grosse comme un rat, ou un rat gros comme un homme, ou un homme gros comme un bæuf, ou un beuf gros comme un éléphant, ou un éléphant gros comme une baleine, ou une baleine grosse comme une montagne, c'est infailliblement à Paris que toutes ces belles choses se donnent rendez-vous. Tout se trouve à Paris, même ce qui ne se trouve pas dans la nature.

Voulez-vous voir le cheval de César qui avait des pieds humains, ou celui d'Alexandre qui avait une tête de bæuf? voulez-vous voir l'hydre, le dragon de Cadmus, le monstre d'Andromède ? voulez-vous voir un griffon, un sphinx, un

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PARIS ; CHARLAIANS, PHÉNOMÈNES VIVANTS.

satyre, un centaure, un triton, une sirène, un cyclope, ut Patagon, un pygmée, une Gorgone, un albinos, un vampire, un habitant de la lune ? vous n'avez qu'à dire ; tout cela existe à Paris, sur des chariots, sous des tentes, dans des cages, dans des caisses, dans des baquets.

Regardez les tableaux, les portraits de ce phénomène, qu'on expose en dehors pour allécher les curieux ! tantot c'est une femme haute comme une maison ; c'est un géant terrible et fort comme Polyphème, qui parle vingt-deux langues comme M. Silvestre de Sacy; c'est un nain dont on vous montre la main mignonne par une petite ouverture ; c'est un anthropophage, les yeux ardents, qui assomme un tigre à grands coups de massue ; ou bien encore, c'est une fille sauvage, reine ou princesse pour le moins, qui perce un ours de ses flèches. La foule est là, béante d'étonnement, et qui regarde avec admiration. Connaissez-vous le petit savant qu'on interroge dans la

C'est là un enfant précoce, une véritable merveille! Ne me parlez plus de Pic de la Mirandole, ni de personne autre : le petit savant a tout surpassé, tout éclipsé. Le petit savant sait combien il y a d'étoiles au ciel, combien de grains

, de sable au bord de la mer; le petit savant connaît la date précise de chaque événement, de chaque invention ; le petit savant a une mémoire imperturbable ; le petit savant est aussi complet qu'une encyclopédie, aussi exact qu'un eria

rue ?

tum.

Et le musicien qui exécute un concert à lui seul, qui a une guitare, une flûte de Pan, des sonnettes à son chapeau et à son panache, une grosse caisse derrière le dos, qu'il frappe de ses coudes, et des cymbales entre ses jambes ! Et celui qui joue l'automate, qui est parvenu à se donner toutes les apparences d'une machine, qu'on remue, qu'on pose, qu’ofi emporte, qui garde l'attitude qu'on lui donne ; qui a le corps raide, le regard fixe; dont la paupière même ne bouge point! Et la famille aux échasses, qui manæuvre et fait mainte évolution comme un peloton d'infanterie ! Et le chimiste qui, avec un peu d'eau, vous fabrique à vue des vins de toutes les couleurs, rien qu'en versant d’un verre dans un autre !

Et les animaux savants ! le cheval qui dit l'heure avec son pied ! le dromadaire qui ploie docilement les genoux au son de la cornemuse! Le singe qui fait ses exercices d'équitation sur un chien ; qui balaie, qui tend son chapeau pour avoir un sou! Le lièvre, enfin, qui tire un coup de pistole et qui fait le roulement sur un tambour !

A Paris, on peut faire un cours d'histoire naturelle dans la rue. On y trouve tous les animaux de l'arche. Les couleuvres sont l'attribut des marchands de cirage, ainsi

que

les petits oiseaux qu'on fait tenir immobiles en leur tordant le

COU,

Qu'est-ce qu'on voit là-bas, où il y a tant de monde at. troupé ? Ah! c'est l'avaleur de sabres. Nous avons vu des hommes qui mangeaient des oiseaux vivants : celui-ci mange toute la boutique d'un armurier.

Quelle est cette dame, en chapeau à plumes, debout, dans un cabriolet découvert, avec ces beaux messieurs à pied, en habits rouges ? C'est un empirique, un docteur en jupons. Elle possède de merveilleux secrets; elle a des drogues pour toutes les maladies ; elle connaît des simples de tout genre. Elle parcourt le monde par humanité; elle ne fait que passer par cette ville ; elle a sauvé de maladies mortelles le grand Lama, le grand Mogol, l'empereur de Maroc. Et les vieilles commères, et les crédules campagnards, et les innocents conscrits, séduits par le pathos de la vendeuse d'orviétan, échangent leur pauvre argent contre de l'herbe, au milieu des fanfares triomphales des messieurs en habits rouges.

Poursuivons. Autre enjôleur. C'est un dentiste-pédicure. Il a un onguent vert qui guérit radicalement les cors. une pommade rouge qui guérit toute brûlure. “ Messieurs, dit-il, avec une noble fierté, “y a-t-il quelqu'un d'entre vous qui ait mal aux dents ? veuillez m'honorer de votre confiance. C'est sans effort, sans douleur. On ne le sent même pas." Longtemps tout le monde reste immobile ; à la fin, un pauvre diable s'avance, la figure empaquetée, la joue gonflée comme un ballon. On l'assied. C'est une grosse dent de la mâchoire inférieure, toute cassée. L'opérateur empoigne une tenaille de maréchal ferrant. La dent est saisie. Voilà l'instant dramatique, l'instant décisif. Un cri s'entend, une secousse est donnée, secousse effroyable, qui déracinerait un chêne, qui arracherait une montagne de sa base ; le patient, la chaise, tout est ébranlé, tout est enlevé par le bras de fer de l'impitoyable chirurgien. Enfin, la dent rebelle, la dent récalcitrante demeure au bout de l'instrument avec une bonne portion de l's maxillaire.

AMÉDÉE POMMIER.

Il a

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LE PÉTITIONNAIRE ET LE ROI DE ROME.

LE PÉTITIONNAIRE ET LE ROI DE ROME.

On m'a conté une anecdote assez singulière sur notre ci. devant seigneur et maître l'empereur Napoléon. Un homme d'esprit, qui était à la fois assez instruit et très malheureux, songea qu'il remplirait une petite place un peu lucrative, aussi bien qu'une multitude de sots bien payés, et qui n'ont pour eux que leur bonheur. Il demanda donc un emploi : mais il n'avait point de protecteurs; et l'on sait que le mérite seul ne protége personne, Il essaya vainement trois ou quatre pétitions qui, selon l'usage, ne furent pas remises au monarque.

Fatigué, impatient, et toujours plus pauvre, il s'avisa d'un stratagème, qui ne serait pas indigne d'un courtisan. La nécessité donne souvent d'heureuses idées. Il écrivit avec beaucoup de soin un petit placet, qu'il adressa à sa majesté le roi de Rome. Il ne demandait qu'un emploi de six mille francs ; ce qui était très modeste.

Le cæur plein de l'espoir du succès, il alla trouver un officier général attaché à la personne de l'empereur; il lui avoua sa détresse, lui montra son placet, et lui dit : “ Monsieur, vous feriez encore une action généreuse, et vous auriez droit à ma reconnaissance éternelle, si vous me donniez le moyen de présenter ce papier à l'empereur." Le général, qui était accessible autant que brave, conduisit le pétitionnaire devant Napoléon.

L'empereur prit le placet, remarqua l'adresse, et en parut agréablement étonné.-Sire, lui dit-on, c'est une pétition pour sa majesté le roi de Rome.-Eh bien ! répondit l'empereur, qu'on porte la pétition à son adresse ...... Le roi de Rome avait alors six mois. Quatre chambellans eurent ordre de conduire le pétitionnaire devant la petite majesté. Le solliciteur ne se démonta pas : il voyait la fortune sourire. Il se présenta devant le berceau du prince, déplia son papier, et en fit lecture à haute et intelligible voix, après les plus respectueuses révérences. L'enfant-roi balbutia quelques sons pen. dant cette lecture, et ne répondit point à la demande. Le cortege salua le petit monarque ; et l'empereur demanda quelle réponse on avait obtenue ? -Sire, sa majesté n'a rien épondu.—Qui ne dit rien, consent, reprit Napoléon : la playa est accordée.

COLLIN DE PLANCY.

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