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Le Doct. Ce n'est pas ma faute ; c'est la vôtre si vous n'avez rien de ce qu'il faut pour parvenir. Vous êtes trop jeune, trop timide ; vous vous effrayez d'un rien. Dans la dernière maladie de Mme de Nangis, par exemple, quand j'ai prescrit cette ordonnance salutaire, qui l'a sauvée, je vous ai vu pâlir, hésiter..... Vous ne sauriez jamais de vous-même prendre un parti vigoureux et décisif.

Ernest. C'est ce qui vous trompe, Monsieur ; selon moi, cette ordonnance devait tuer la malade.

Le Doct. (d'un air railleur.) Vraiment! qui vous l'a dit ?

Ernest. L'événement même ; car je n'en ai pas suivi un mot : j'ai fait tout le contraire ; et la marquise existe

encore.

Le Doct. (furieur.) Monsieur, un pareil manque d'égards.....un tel abus de confiance...

Ernest. Vous êtes le seul qui en soyez instruit; mais quand je me tais sur ce qui pourrait nuire à votre réputation, ne cachez pas au moins ce qui pourrait servir la mienne. Que la bonté soit chez vous égale au talent; et quand vous êtes arrivé, daignez tendre la main à ceux qui marchent derrière vous !

Le Doct. Demain, Monsieur, vous êtes libre, nous nous séparerons. (A Guillaume qui entre.) Hé bien, cette voiture..

Guillaume. Elle est prête.

Le Doct. C'est bien heureux ! Vous porterez cette lettre à l'instant à l'hôtel de Nangis ? Vous la remettrez à la marquise elle-même, entendez-vous ? (à Ernest.) Adieu, Monsieur. (à part.) Un jeune homme qui me doit tout. . que j'ai fait ce qu'il est. ....quelle ingratitude ! (Il sort.)

SCRIBE.-Né à Paris, en 1791.

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LE MÉDECIN MALGRÉ LUI.

COMÉDIE DE MOLIÈRE

PERSONNAGES.

GÉRONTE, père de Lucinde.
LUCINDE, fille de Géronte.
SGANARELLE, mari de Martine.
MARTINE, femme de Sganarelle.
M. ROBERT, voisin de Sganarelle.
VALÈRE et LUCAS, domestiques de Géronte.

SOÈNE PREMIÈRE.

SGANARELLE, MARTINE. Sgan. Non, je te dis que je n'en veux rien faire ; c'est à moi de parler e. d’être le maître.

Mart. Et je te dis, moi, que je veux que tu vives à ma fantaisie, et que je ne me suis point mariée avec toi pour souffrir tes fredaines.

Sgan. Oh! la grande fatigue que d'avoir une femme et qu'Aristote a bien raison, quand il dit qu'une femme est un être insupportable !

Mart. Voyez un peu l'habile homme, avec son benêt d'Aristote.

Sgan. Oui, habile homme. Trouve-moi un faiseur de fagots qui sache comme moi raisonner des choses, qui ait servi six ans un fameux méuecin, et qui ait su dans son jeune âge son rudiment par cœur.

Mart. Peste du fou !
Sgan. Peste de la femme !

Mart. Maudits soient l'heure et le jour où je m'avisai d'aller dire oui !

Sgan. Maudit soit le notaire qui me fit signer ma ruine

Mart. C'est bien à toi vraiment à te plaindre de cette affaire! Devrais-tu être un seul moment sans rendre grâce au ciel de m'avoir pour ta femme ! et méritais-tu d'épouser une personne comme moi ?

Sgan. Hé! tu fus bien heureuse de me trouver.

Mart. Qu'appelles-tu bien heureuse de te trouver ? Un homme qui me réduit à la misère ; un traître, qui mange tout ce que j'ai!...

Sgan. Tu as menti, j'en bois une partie.

Mart. Qui vend pièce à pièce tout ce qui est dans la logis !....

Sgan. C'est vivre de ménage.*
Mart. Qui m'a ôté jusqu'au lit que j'avais !....
Sgan. Tu t'en lèveras plus matin.

Mart. Enfin qui ne laisse aucun meuble dans toute la maison !....

Sgan. On en déménage plus aisément.

Mart. Et qui, du matin jusqu'au soir, ne fait que jouer et que boire !

Sgan. C'est pour ne me point ennuyer.

Mart. Et que veux-tu pendant ce temps que je fasse avec ma famille ?

Sgan. Tout ce qu'il te plaira.
Mart. J'ai quatre pauvres petits enfants sur les bras.
Sgan. Mets-les à terre.
Mart. Qui me demandent à toute heure du pain.

Sgan. Donne-leur le fouet : quand j'ai bien bu et bien mangé, je veux que tout le monde soit solll dans ma maison.

Mart. Et tu prétends, ivrogne, que les choses aillent toujours de même ?.

Sgan. Ma femme, allons tout doucement, s'il vous plaît.
Mart. Que j'endure éternellement tes insolences ?.
Sgan. Ne nous emportons point, ma femme.

Mart. Et que je ne sache pas trouver le moyen de te ranger à ton devoir ?

Sgan. Ma femme, vous savez que je n'ai pas l'âme endurante, et que j'ai le bras assez bon.

Mart. Je me moque de tes menaces.
Sgan.. Ma petite femme, ma mie !
Mart. Je te montrerai bien que je ne te crains nullement.

Sgan. Ma chère moitié, vous avez envie de me dérober cuelque chose.

Mart. Crois-tu que je m'épouvante de tes paroles ?

Sgan. Doux objet de mes veux, je vous frotterai les oreilles.

Mart. Infâme !

Sgan. Ah! vous en voulez donc ? Voici le vrai moyen de vous apaiser. (Sganarelle prend un bâton et menace de buttre sa femme.)

* Viore de ménage, Vivre avec économie ; et par plaisanterie, Ven. dre ses meubles pour subsister.

SCÈNE II.

M. ROBERT, SGANARELLE, MARTINE.

M. Rob. Holà ! holà ! holà ! Fi! Qu'est-ce-ci ? Quelle infamie! Peste soit le coquin de vouloir battre sa femme!

Mart. (à M. Rob.) Et je veux qu'il me katte, moi.
M. Rob. Ah! j'y consens de tout mon cœur.
Mart. De quoi vous mêlez-vous ?
M. Rob. J'ai tort.
Mart. Est-ce là votre affaire ?
M. Rob. Vous avez raison.

Mart. Voyez un peu cet impertinent, qui veut empêcher les maris de battre leurs femmes !

M. Rob. Je me rétracte.
Mart. Qu'avez-vous à voir là-dessus ?
M. Rob. Rien.
Mart. Est-ce à vous d'y mettre le nez ?
M. Rob. Non.
Mart. Mêlez-vous de vos affaires.
M. Rob. Je ne dis plus mot.
Mart. Il me plait d'être battue.
M. Rob. D'accord.
Mart. Ce n'est pas

à vos dépens.
M. Rob. Il est vrai.

Mart. Et vous êtes un sot de venir vous fourrer où vous n'avez que faire. (Elle lui donne un soufflet.)

M. Rob. (à Sganarelle.) Compère, je vous demande pardon de tout mon cæur. Faites, battez comme il faut votre femme ; je vous aiderai, si vous le voulez.

Sgan. Il ne me plaît pas, moi.
M. Rob. Ah! c'est une autre chose.

Sgan. Je la veux battre, si je le veux ; et ne la veux pas battre, si je ne le veux pas.

M. Rob. Fort bien.
Sgan. C'est ma femme, et non pas la vôtre.
M. Rob. Sans doute.
Sgan. Vous n'avez rien à me commander.
M. Rob. D'accord.
Sgan. Je n'ai que faire de votre aide.
M. Rob. Très volontiers.

Sgan. Et vous êtes un impertinent de vous ingérer des Affaires d'autrui. Apprenez que Cicéron dit qu'entre l'arbre

et l'écorce il ne faut pas mettre le doigt. (Il bat Al. Robert et le chasse.)

SCÈNE III.

MARTINE, VALÈRE, LUCAS.

Mart. (se croyant seule.) Ne nuis-je point trouver quelque invention pour me venger de mon mari ? Oui, il faut que je m'en venge à quelque prix que ce soit. Ces coups de bâton qu'il a voulu me donner me reviennent au cœur. (Heurtant Valère et Lucas.) Ah! messieurs, je vous demande pardon ; je ne vous voyais pas, et cherchais dans ma tête quelque chose qui m'embarrasse.

Val. Chacun a ses soins dans ce monde, et nous cherchons aussi ce que nous voudrions bien trouver.

Mart. Serait-ce quelque chose où je puisse vous aider ?

Val. Cela se pourrait ; nous tâchons de rencontrer quelque habile homme, quelque médecin particulier qui pût donner quelque soulagement à la fille de notre maître, attaquée d'une maladie qui lui a ôté tout d'un coup l'usage de la langue. Plusieurs médecins ont déjà épuisé toute leur science après elle : mais on trouve parfois des gens avec des secrets admirables, de certains remèdes particuliers qui font le plus souvent ce que les autres n'ont su faire ; et c'est là ce que nous cherchons.

Mart. (bas, à part.) Ah! que le ciel m'inspire une admirable invention pour me venger de mon mari ! (haut.) Vous ne pouviez jamais mieux vous adresser pour rencontrer ce que vous cherchez; nous avons ici un homme, le plus merveilleux homme du monde pour les maladies désespérées.

Val. ! de grâce, où pouvons-nous le rencontrer ?

Mart. Vous le trouverez maintenant vers ce petit lieu que voilà, qui s'amuse à couper du bois.

Luc. Un médecin qui coupe du bois !

Val. Qui s'amuse à cueillir des simples, voulez-vous dire ?

Mart. Non; c'est un homme extraordinaire qui se plait à cela, fantasque, bizarre, et que vous ne prendriez jamais pour ce qu'il est. Il va vêtu d'une façon extravagante, affecte quelquefois de paraître ignorant, tient sa science renfermée, et ne fuit rien tant que d'exercer les merveilleux talents qu'il a reçus du ciel pour la médecine.

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