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Val. C'est une chose admirable, que tous les grands hommes ont toujours du caprice, quelque petit grain de folie mêlé à leur science.

Mart. La folie de celui-ci est plus grande qu'on ne peut croire, car elle va parfois jusqu'à vouloir être battu pour demeurer d'accord de sa capacité, et je vous donne avis qu'il n'avouera jamais qu'il est médecin, s'il se le met en tête, que vous ne preniez chacun un bâton, et ne le réduisiez, à force de coups, à vous confesser à la fin ce qu'il vous cachera d'abord. C'est ainsi que nous en usons quand nous avons besoin de lui.

Val. Voilà une étrange folie !

Mart. Il est vrai ; mais après cela, vous verrez qu'il fait des merveilles.

Val. Comment s'appelle-t-il ?

Mart. Il s'appelle Sganarelle. Mais i. est aisé à connaître : c'est un homme qui a une longue barbe noire, et qui porte un habit jaune et vert.

Val. Mais est-il bien vrai qu'il soit si habile que vous le dites ?

Mart. Comment ! c'est un homme qui fait des miracles. Il y a six mois qu'une femme fut abandonnée de tous les autres médecins : on la tenait morte il y avait déjà six heures, et l'on se disposait à l'ensevelir, lorsqu'on y fit venir de force l'homme dont nous parlons. Il lui mit une petite goutte de je ne sais quoi dans la bouche; et, dans le même instant, elle se leva de son lit, et se mit aussitôt à se promener dans sa chambre comme si de rien n'eût été.

Luc. Ah!
Val. Il fallait que ce fût quelque goutte d'or potable.

Mart. Cela pourrait bien être. Il n'y a pas trois semaines encore qu'un jeune enfant de douze ans tomba du haut du clocher en bas, et se brisa sur le pavé la tête, les bras, et les jambes. On n'y eut pas plus tôt amené notre homme, qu'il le frotta par tout le corps d'un certain onguent qu'il sait faire, et l'enfant aussitôt se leva sur ses pieds, et courut jouer à la fossette.

Luc. Ah!

Val. Il faut que cet homme-là ait la médecine univer. gelle.

Mart. Qui en doute ?

Luc. Voilà justement l'homme qu'il nous faut. Allons rite le chercher.

Val. Nous vous remercions du plaisir que vous nous faites.

Mart. Mais souvenez-vous bien au moins de l'avertiss', ment que je vous ai donné.

SCÈNE IV.

SGANARELLE, VALÈRE, LUCAS.

Syan. (voyant qu'on l'examine.) A qui en veulent ces gens-là ?

Val. (à Lucas.) C'est lui assurément.

Luc. (à Valère.) Le voilà tout comme on nous l'a dépeint.

Sgan. (à part.) Ils consultent en me regardant. Quel dessein auraient-ils ?

Val. Monsieur, n'est-ce pas vous qui vous appelez Sganarelle ?

Sgan. Hé! quoi ?

Val. Je vous demande si ce n'est pas vous qui vous nommez Sganarelle ?

Sgan. Oui et non, selon ce que vous lui voulez.

Val. Nous ne voulons que lui faire toutes les civilités que nous pourrons.

Sgan. En ce cas, c'est moi qui me nomme Sganarelle.

Val. Monsieur, nous sommes ravis de vous voir. On nous a adressés à vous pour ce que nous cherchons ; et nous venons implorer votre aide, dont nous avons besoin.

Sgan. Si c'est quelque chose, messieurs, qui dépende de mon petit négoce, je suis tout prêt à vous rendre service.

Val. Monsieur, c'est trop de grâce que vous nous faites. Mais, couvrez-vous, s'il vous plaît ; le soleil pourrait vous incommoder.

Sgan. (à part.) Voici des gens bien pleins de cérémonies. (Il se couvre.)

Val. Monsieur, il ne faut pas trouver étrange que nous venions à vous ; les habiles gens sont toujours recherchés; et nous sommes instruits de votre capacité.

Sgan. Il est vrai, messieurs, que je suis le premier homme du monde pour faire des fagots.

Val. Ah! monsieur!...

Sgan. Je n'y épargne aucune chose, et les fais d'une façon qu'il n'y a rien à dire.

Val. Monsieur, ce n'est pas cela dont il est question.
Sgan. Mais aussi je les vends cent dix sous le cent.
Val. Ne parlons point de cela, s'il vous plaît.

Sgan. Je vous promets que je ne saurais les donner à

moins.

Val. Monsieur, nous savons les choses.

Sgan. Si vous savez les choses, vous savez que je les vends cela.

Val. Monsieur, c'est se moquer que..
Sgan. Je ne me moque point, je n'en puis rien rabattre.
Val. Parlons d'autre façon, de grâce.

Sgan. Vous en pourrez trouver autre part à moins ; il y fagots et fagots : mais pour ceux que je fais...

Val. Hé! monsieur, laissons-là ce discours.

Sgan. Non, en conscience; vous en paierez cela. Je vous parle sincèrement, et ne suis pas homme à surfaire.

Val. Faut-il, monsieur, qu'une personne comme vous s'amuse à ces grossières feintes, s'abaisse à parler de la sorte ! qu'un homme si savant, un fameux médecin comme vous êtes, veuille se déguiser aux yeux du monde, et tenir enterrés les beaux talents qu'il a !

Sgan. (à part.) Il est fou.
Val. De grâce, monsieur, ne dissimulez point avec nous.
Sgan. Comment ?

Luc. Tout ce tripotage ne sert de rien ; nous savons ce que nous savons.

Sgan. Quoi donc ? que voulez-vous me dire ? Pour qui me prenez-vous ?

Val. Pour ce que vous êtes, pour un grand médecin.

Sgan. Médecin vous-même ; je ne le suis point, et je ne l'ai jamais été. Val. (bas.) Voilà sa folie qui le tient. (haut.) Monsieur, pas

les choses davantage ; et n'en venons point, s'il vous plaît, à de fâcheuses extrémités.

Sgan. A quoi donc ?
Val. A de certaines choses dont nous serions fâchés,

Sgan. Venez-en à tout ce qu'il vous plaira : je ne suis point médecin, et ne sais ce que vous voulez me dire.

Val. (bas.) Je vois bien qu'il faut se servir du remède. (haut.) Monsieur, encore un coup, je vous prie d'avouer ce que vous êtes.

Luc. Hé! n'hésitez pas davantage, et confessez franchement que vous êtes médecin.

Sgan. Messieurs, en un mot autant qu'en deux mille, ja vous dis que je ne suis point médecin. Val. Puisque vous le voulez, il faut bien s'y résoudre.

(Ils prennent chacun un bâton, et le frappent.)

ne niez

Sgan. Ah! ah! ah! messieurs, je suis tout ce qu'il vous plaira.

Val. Pourquoi, monsieur, nous obligez-vous à cette via lence ?

Luc. A quoi bon nous donner la peine de vous battre ?
Val. Je vous assure que j'en ai tous les regrets du monde.
Luc. J'en suis fâché, franchement.

Sgan. Qu'est-ce-ci, messieurs ? De grâce, est-ce pour rire, ou si tous deux vous extravaguez, de vouloir que je soig médecin ?

Val. Quoi ! vous ne vous rendez pas encore, et vous vous défendez d'être médecin ?

Luc. Il n'est pas vrai que vous soyez médecin ?

Sgan. Non, non, très certainement. (Ils recommencent à le battre.) Ah! ah! Hé bien ! messieurs, oui, puisque vous le voulez, je suis médecin ; apothicaire encore, si vous le trouvez bon. J'aime mieux consentir à tout que de me faire assommer.

Val. Ah! voilà qui va bien, monsieur; je suis ravi de vous voir raisonnable.

Luc. Vous me mettez la joie au cæur, quand je vous entends parler comme cela.

Val. Je vous demande pardon de toute mon âme.
Luc. Je vous demande excuse de la liberté que j'ai prise.

Sgan. (à part.) Ouais! serait-ce bien moi qui me tromperais, et serais-je devenu médecin sans m'en être

aperçu

? Val. Monsieur, vous ne vous repentirez pas de nous montrer ce que vous êtes ; et vous verrez assurément que vous en serez satisfait.

Sgan. Mais, messieurs, dites-moi, ne vous trompez-vous point vous-mêmes ? Est-il bien assuré que je sois médecin ?

Val. Comment ! vous êtes le plus habile médecin du monde.

Luc. Un médecin qui a guéri je ne sais combien de maladies.

Sgan. Peste !

Val. Enfin, monsieur, vous aurez contentement avec nous, et vous gagnerez ce que vous voudrez en vous laissant conduire où nous prétendons vous mener.

Sgan. Je gagnerai ce que je voudrai ?
Val. Oui.

Sgan. Ah! je suis médecin, sans contredit. Je l'avais oublié; mais je m'en ressouviens. De quoi est-il question ? Où faut il se transporter ?

Dal. Nous vous conduirons. Il est question d'aller voir une fille qui a perdu la parole.

Sgan. Je ne l'ai pas trouvée.
Val. Allons, monsieur.

SCÈNE V.

VALÈRE, SGANARELLE, GÉRONTE, LUCAS.

Val. Monsieur, préparez-vous. Voici votre médecin qui

entre.

Gér. Monsieur, je suis ravi de vous voir chez moi, et nous avons grand besoin de vous. SGANARELLE, en robe de médecin, avec un chapeau pointu.. Hippocrate dit. . .que nous nous couvrions tous deux. Gér. Hippocrate dit cela ? Sgan. Oui. Gér. Dans quel chapitre, s'il vous plaît ? Sgan. Dans son chapitre...des chapeaux. Gér. Puisque Hippocrate le dit, il faut le faire.

Sgan. Monsieur le médecin, ayant appris les merver. lleuses choses...

Gér. A qui parlez-vous, de grâce ?
Sgan. A vous.
Gér. Je ne suis pas médecin.
Sgan. 'Vous n'êtes pas médecin ?
Gér. Non, vraiment.
Sgan. Tout de bon ?
Gér. Tout de bon.

(Sganarelle prend un bâton, et frappe Géronte.) Ah! ah ! ah !

Sgan. Vous êtes médecin maintenant, je n'ai jamais eu d'autre diplôme.

Gér. (à Valère.) Quel enragé m'avez-vous là amené ?

Val. Je vous ai bien dit que c'était un médecin gogucnard.

Gér. Qui : mais je l'enverrai promener avec ses goguenarderies.

Luc. Ne prenez pas garde à cela, monsieur, ce n'est que
Gér. Cette raillerie ne me plaît pas.

Sgan. Monsieur, je vous demande pardon de la liberté que j'ai prise.

Gér. Monsieur, je suis votre serviteur.

pour rire.

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