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FRAGMENTS,

QUAND un homme arrive au pouvoir, il a toutes les vertus d'une épitaphe ; qu'il tombe dans la misère, il a plus de viceg que n'en avait l'enfant prodigue.-(De Balzac.)

Accoutume-toi à l'économie, si tu ne veux pas te préparer une vieillesse mal aisée et délaissée de tout le monde; car quoiqu'il ne faille pas trop estimer les richesses, il est bon pourtant de passer pour être à son aise, parce que partout le pauvre est méprisé.-—(Fragment du XIIe siècle.)

Vous demandez comment on fait fortune. Voyez ce qui se passe au parterre d'un spectacle, le jour où il y a foule, comme les uns restent en arrière, comme les premiers reculent, comme les derniers sont portés en avant.

Cette image est si juste que le mot qui l'exprime a passé dans la langue du peuple. Il appelle faire fortune, se pousser.—(Chamfort.)

Il y a une différence si immense entre celui qui a sa fortune toute faite et celui qui la doit faire, que ce ne sont pas deux créatures de la même espèce.-(Voltaire.)

Chaque peuple a son objet de crainte particulier. En Espagne, on craint par-dessus tout, l'enfer; en Italie, la mort; en Angleterre, la servitude et la pauvreté; en France, le ridicule et le déshonneur.-(Comte de Ségur.)

En fait de malheurs, regardez toujours au-dessous de vous ; en fait de vertu et de science, regardez toujours audessus; ce sera le moyen de vous préserver du désespoir et de l'orgueil.-- (Pensée de Saint-Martin.)

Les personnes vraiment de bonne compagnie sont toujours les plus difficiles à blesser : le soin de leur réhabilitation ne les oblige pas de se gendarmer à tout propos.-(Marquis de Custine.)

Les peuples du continent ont remarqué qu'on trouve rare, ment un Anglais deux jours de suite de la même humeur.(Pouqueville.)

LETTRES.

[Des lettres ne plaisent guère au public que lorsqu'elles n'ont point été écrites pour le public. Travailler une lettre comme une production littéraire, c'est lui enlever d'avance tout ce qui fait le caractère et le charme de ce genre d'écrire, l'abandon, la grâce, et la familiarité. Madame de SÉVIGNÉ (1626–1696) a atteint la perfection du style épistolaire dans ses lettres à sa fille. Madame de MAINTENON (1635–1719), moins vive et moins piquante, se distingue par l'esprit d'observation, le naturel, et la précision. Si les lettres de Mme de Sévigné sont des chefs-d'œuvre de délicatesse et de grâce, celles de Mme de Maintenon sont des modèles de pureté de style et de raison. En lisant sa lettre à la duchesse de Bourgogne, on croit lire Salomon lui-même. Nous donnons quelques lettres de ces deux femmes célèbres. Après Madame de Sévigné, Vol. taire est de tous nos écrivains celui qui a le mieux réussi dans le style épistolaire ; il y a porté la facilité, l'esprit, et la grâce qu'on trouve dans ses productions de bon ton.]

DE MME DE SÉVIGNÉ À SA FILLE, MME DE GRIGNAN.

A Paris, mercredi, ler avril, 1671. Je revins hier de Saint-Germain ; j'étais avec madame d'Arpajon. Le nombre de ceux qui me demandèrent de vos nouvelles, est aussi grand que celui de tous ceux qui composent la cour. Je pense qu'il est bon de distinguer la Reine, qui fit un pas vers moi, et me demanda des nouvelles de ma fille sur son aventure du Rhône ;* je la remerciai de l'honneur qu'elle vous faisait de se souvenir de vous.

Elle reprit la parole, et me dit : Contez-moi comme elle a pensé périr, Je me mis à lui conter votre belle hardiesse de vouloir tra. verser le Rhône par un grand vent, et que ce vent vous avait jetée rapidement sous une arche, à deux doigts du pilier, où vous auriez péri mille fois, si vous aviez touché. La Reine me dit : Et son mari était-il avec elle ? Oui, madame, et monsieur le coadjuteurt aussi. Vraiment ils ont grand tort, reprit-elle, et fit des hélas, et dit des choses très obligeantes pour vous.

Il vint ensuite bien des duchesses, entr'autres ia jeune Ventadour, très belle et très jolie. Au milieu du

* Mme de Grignan avait été exposée à un grand danger en traversant le Rhône près d'Avignon.

+ M. le coadjuteur d'Arles, frère de M. de Grignan.

silence du cercle, la Reine se tourne et me dit: A qui ressemble votre petite-fille ?–Madame, lui dis-je, elle ressemble à M. de Grignan. Sa Majesté fit un cri : j'en suis fâchée, et me dit doucement, elle aurait mieux fait de ressembler à sa mère ou à sa grand-mère. Voilà ce que vous me valez de faire ma cour....

Je ne dois pas oublier monsieur le Dauphin et Mademoi. selle,* qui m'ont fort parlé de vous. J'ai vu madame de Ludre ; elle vint m'aborder avec une surabondance d'amitié qui me surprit; elle me parla de vous sur le même ton; et puis tout d'un coup, comme je pensais répondre, je trouvai qu'elle ne m'écoutait plus, et que ses beaux yeux trottaient par la chambre ; je le vis promptement, et ceux qui virent que je le voyais, m'en surent bon gré, et se mirent à rire.

Les coiffures Hurlu-Brelu m'ont fort divertie ; il y en a qu'on voudrait souffleter. La Choiseulf ressemblait

, comme dit Ninon, à un printemps d'hôtellerie comme deux gouttes d'eau, cette comparaison est excellente. Mais qu'elle est dangereuse cette Ninon ! Si vous saviez comme elle dogmatise sur la religion, cela vous ferait horreur. Elle trouve que votre frère a la simplicité de la colombe, il ressemble à sa mère ; c'est madame de Grignan qui a tout le sel de la maison.

Madame de Vauvineux vous rend mille grâces; sa fille a été très mal. Madame d’Arpajon vous embrasse mille fois ; et surtout M. le Camus vous adore : et moi, ma chère enfant, que pensez-vous que je fasse ? vous aimer, penser à vous, m'attendrir à tout moment plus que je ne voudrais, m'occuper de vos affaires, m'inquiéter de ce que vous pensez, sentir vos ennuis et vos peines, les vouloir souffrir pour vous, s'il était possible, écumer votre cæur, comme j'écumais votre chambre des fâcheux dont je la voyais remplie, en un mot, comprendre vivement ce que c'est d'aimer quelqu'un plus que soi-même, voilà comme je suis ; c'est une chose qu'on dit souvent en l'air, on abuse de cette expression ; moi, je la répète, et sans la profaner jamais, je la sens toute entière en moi, et cela est vrai.

* Mademoiselle, employé absolument, désignait autrefois La fille aînée de Monsieur, frère du roi, ou La première princesse du sang, tant qu'elle était fille.

† L'urbanité française a proscrit depuis longtemps cette inanière famijère de s'exprimer.

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Paris, le 15 décembre 1670. Je m'en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la plus petite, la plus rare, la plus commune, la plus éclatante, la plus secrète jusqu'aujourd'hui, la plus brillante, la plus digne d'envie ; enfin, une chose dont on ne trouve qu'un exemple dans les siècles passés, encore cet exemple n'est-il pas juste : une chose que nous ne saurions croire à Paris, comment la pourrait-on croire à Lyon ? une chose qui fait crier miséricorde à tout le monde ; une chose qui comble de joie madame de Rohan et madame de Hauteville ; une chose enfin qui se fera dimanche, où ceux qui la verront, croiront avoir la berlue ; une chose qui se fera dimanche, et qui ne sera peut-être pas faite lundi. Je ne puis me résoudre à vous la dire, devinez-la : je vous la donne en trois. Jetez-vous votre langue aux chiens ?+

Hé bien ! il faut donc vous la dire: M. de Lauzun épouse dimanche, au Louvre, devinez qui ? Je vous le donne en quatre, je vous le donne en dix, je vous le donne en cent. Madame de Coulanges dit: Voilà qui est bien difficile à deviner! c'est madame de la Vallière.--Point du tout, Madame. -C'est donc mademoiselle de Retz ?-Point du tout : vous êtes bien provinciale !-Ah, vraiment, nous sommes bien bêtes ! dites-vous : c'est mademoiselle Colbert. Encore moins.—C'est assurément mademoiselle de Créqui. Vous n'y êtes pas. Il faut donc à la fin vous le dire.

Il épouse dimanche, au Louvre, avec la permission du roi, mademoiselle.....mademoiselle de.....devinez le nom ; il épouse Mademoiselle, fille de feu Monsieur ;£ Mademoiselle, petitefille de Henri IV; mademoiselle d’Eu, mademoiselle de Dombes, mademoiselle de Montpensier, mademoiselle d'Orléans ; Mademoiselle, cousine-germaine du roi; Mademoiselle, destinée au trône; Mademoiselle, le seul parti de France qui fût digne de Monsieur.

Voilà un beau sujet de discourir. Si vous criez, si vous etes hors de vous-même, si vous dites que nous avons menti, que cela est faux, qu'on se moque de vous, que voilà une belle raillerie, que cela est bien fade à imaginer; si enfin vous nous dites des injures, nous trouverons que vous avez raison ; nous en avons fait autant que vous; adieu. Les lettres qui seront portées par cet ordinaire vous feront voir £i nous disons vrai ou non.

* Cousin-germain de Mme de Sévigné. + Jeter langue aux chiens, Renoncer à deviner quelque chose. # Frère de Louis XIII.

DE LA MÊME AU MÊME.

Paris, le 19 décembre 1670. Ce qui s'appelle tomber du haut des nues, c'est ce qui arriva nier au soir aux Tuileries ; mais il faut reprendre les choses de plus loin. Vous en êtes à la joie, aux transports, aux ravissements de la princesse, et de son bien heureux amant. Ce fut donc lundi que la chose fut déclarée comme je vous l'ai mandé. Le mardi se passe à parler, à s'étonner, à se complimenter. Le mercredi, Mademoiselle fit une donation à M. de Lauzun, avec dessein de lui donner les titres, les noms et les ornements nécessaires pour être nommé dans le contrat de mariage, qui fut fait le même jour. Elle lui donna donc, en attendant mieux, quatre duchés : le premier, c'est le comté d'Eu, qui est la première pairie de France, et qui donne le premier rang; le duché de Montpensier, dont il porta hier le nom toute la journée ; le duché de Saint-Fargeau; le duché de Châtellerault: tout cela estimé vingt-deux millions. Le contrat fut dressé ensuite ; il y prit le nom de Montpensier. Le jeudi matin, qui était hier, Mademoiselle espère que le roi signerait le contrat, comme il l'avait dit, mais sur les sept heures du soir, la reine, Monsieur, et plusieurs barons firent entendre à Sa Majesté que cette affaire faisait tort à sa réputation ; en sorte qu'après avoir fait venir Mademoiselle et monsieur de Lauzun, le roi lui déclara devant M. le prince, qu'il leur défendait absolument de songer à ce mariage. M. de Lauzun reçut cet ordre avec tout le respect, toute la soumission, toute la fermeté, et tout le désespoir que méritait une si grande chute. Pour Mademoiselle, elle éclata en pleurs, en cris, en douleurs violentes, en plaintes excessives, et tout le jour elle a gardé son lit, sans rien avaler que des bouillons. Voilà un beau songe

Voilà un beau songe ; voilà un beau sujet de raisonner et de parler éternellement; c'est ce que nous faisons jour et nuit, soir et matin, sans fin, sans cesse ; nous espérons que vous en ferez autant.

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