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Fragments de lettres de Mme de Sévigné. Il faut que je vous conte une petite historiette, qui est très vraie, et qui vous divertira. Le Roi se mêle depuis peu de faire des vers; MM. de Saint-Aignan et de Dangeau lui apprennent comment il faut s'y prendre. Il fit l'autre jour un petit madrigal, que lui-même ne trouva pas trop joli. Un matin il dit au maréchal de Grammont: Monsieur le maré. chal, uisez, je vous prie, ce petit madrigal, et voyez si vous en avez jamais vu un si impertinent : parce qu'on sait que depuis peu j'aime les vers, on m'en apporte de toutes les façons. Le marechal, après avoir lu, dit au Roi : Sire, votre majesté juge divinement bien de toutes choses ; il est vrai que voilà le plus sot et le plus ridicule madrigal que j'aie jamais lu. Le Roi se mit à rire, et lui dit: N'est-il pas vrai que celui qui l'a fait est un fat ? Sire, il n'y a pas moyen de lui donner un autre nom. Oh! bien, dit le Roi, je suis ravi que vous m'en ayez parlé si bonnement; c'est moi qui l'ai fait. Ah! sire, quelle trahison ! que votre majesté me le rende, je l'ai lu brusquement. Non, M. le maréchal, les premiers sentiments sont toujours les plus naturels. Le Roi a fort ri de cette folie; et tout le monde trouve que voilà la plus cruelle petite chose que l'on puisse faire à un vieux courtisan. Pour moi, qui aime toujours à faire des réflexions, je voudrais que le Roi en fit là-dessus, et qu'il jugeât par-là combien il est loin de connaître jamais la vérité.

L'ARCHEVÊQUE de Rheims venait hier fort vite de SaintGermain ; c'était comme un tourbillon : il croit bien être grand seigneur; mais ses gens le croient encore plus que lui. Ils

passaient au travers de Nanterre, tra, tra, tra ; il rencontre un homme à cheval, gare, gare ; ce pauvre homme veut se ranger, son cheval ne le veut pas ; et enfin, le carrosse et les six chevaux renversent le pauvre homme et le cheval, et passent par-dessus, et si bien par-dessus, que le carrosse en fut versé et renversé : en même temps l'homme et le cheval, au lieu de s'amuser à être roués et estropiés, se relèvent miraculeusement, remontent l'un sur l'autre, et s'enfuient, et courent encore, pendant que les laquais de l'archevêque, et le cocher, et l'archevêque même, se mettent à crier: ar. rête, arrête ce coquin, qu'on lui donne ccnt coups. L'arche. vêque, en racontant ceci, disait : si j'avais tenu ce maraud. à, je lui aurais rompu les bras et coupé les oreilles.

M. DE CHAULNES est occupé des milices : c'est une chose étrange, que de voir mettre le chapeau à des gens qui n'ont jamais eu que des bonnets bleus sur la tête ; ils ne peuvent comprendre l'exercice, ni ce qu'on leur défend : quand ils avaient leurs mousquets sur l'épaule, et que M. de Chaulnes paraissait, s'ils voulaient le saluer, l'arme tombait d'un côté et le chapeau de l'autre; on leur a dit qu'il ne fallait pas saluer ; et le moment d'après, quand ils étaient désarmés, s'ils voyaient passer M. de Chaulnes, ils enfonçaient leurs chapeaux avec les deux mains, et se gardaient bien de le saluer. On leur a dit que lorsqu'ils sont dans leurs rangs, ils ne doivent aller, ni à droite, ni à gauche ; ils se laissaient rouer l'autre jour par le carrosse de Mme de Chaulnes, sans vouloir se retirer d'un seul pas, quoiqu'on pût leur dire. Enfin, ma fille, nos Bas-Bretons sont étranges : je ne sais comme faisait Bertrand du Guesclin, pour les avoir rendus en son temps les meilleurs soldats de France.

Point d'ennemis, ma chère enfant; faites-vous une maxime de cette pensée, qui est aussi chrétienne que politique : je dis non-seulement point d'ennemis, mais beaucoup d'amis, vous en sentez la douceur dans votre procès. On peut avoir besoin de tel qu'on ne croit pas qui puisse jamais servir. Voyez comme Mme de la Fayette se trouve riche en amis de tous côtés, et de toutes conditions ; elle a cent bras, elle atteint partout; ses enfants savent bien qu'en dire, et la remercient tous les jours de s'être formé un esprit si liant.

DE MME DE MAINTENON À M. D'AUBIGNÉ SON FRÈRE.

On n'est malheureux que par sa faute. Ce sera toujours mon texte, et ma réponse à vos lamentations. Songez, mon cher frère, au voyage d'Amérique, aux malheurs de notre père, aux malheurs de notre enfance, à ceux de notre jeunesse, et vous bénirez la Providence, au lieu de murmurer contre la fortune. Il y a dix ans que nous étions bien éloignés l'un et l'autre du point où nous sommes aujourd'hui. Nos espérances étaient si peu de chose, que nous bornions nos vues à trois mille livres de rente. Nous en avons à présent quatre fois plus, et nos souhaits ne seraient pas encore remplis ! Nous jouissons de cette heureuse médiocrité que Yous vantiez si fort. Soyons contents. Si les biens nous viennent, recevons-les de la main de Dieu ; mais n'ayons pas des vues trop vastes. Nous avons le nécessaire et le com. mode : tout le reste n'est que cupidité. Tous ces désirs de grandeur partent du vide d'un cour inquiet. Toutes vos dettes sont payées ; vous pouvez vivre délicieusement sans en faire de nouvelles. Que désirez-vous de plus ? Faut-il que des projets de richesse et d'ambition vous coûtent la perte de votre repos et de votre santé ? Lisez la vie de saint Louis, vous verrez combien les grandeurs de ce monde sont audessous des désirs du ceur de l'homme : il n'y a que Dieu qui puisse le rassasier.

DE LA MÊME À MLLE D'AUBIGNÉ.

Je vous aime trop, ma chère nièce, pour ne pas vous dire vos vérités. Je les dis bien aux demoiselles de Saint-Cyr.* Et comment vous négligerais-je, vous que je regarde comme ma propre fille ? Je ne sais si c'est vous qui leur inspirez la fierté qu'elles ont, ou si ce sont elles qui vous donnent celle qu’on admire en vous. Quoi qu'il en soit, vous serez insupportable si vous ne devenez humble. Le ton d'autorité que vous prenez ne vous convient point. Vous croyez-vous un personnage important, parce que vous êtes nourrie dans une maison où le roi va tous les jours ? Le lendemain de sa mort, ni son successeur, ni tout ce qui vous caresse ne vous regardera ni vous ni Saint-Cyr. Si le roi meurt avant que vous soyez mariée, vous épouserez un gentilhomme de province, avec peu de bien et beaucoup d'orgueil. Si pendant ma vie vous épousez un seigneur, il ne vous estimera, quand je ne serai plus, qu'autant que vous lui plairez, et vous ne lui plairez que par votre douceur, et vous n'en avez point. Je ne suis point prévenue contre vous, et je vous aime: mais je vois en vous un orgueil effroyable. Vous savez l'Évangile par ceur: et qu'importe, si vous ne vous conduisez point par ses maximes? Songez que c'est uniquement la fortune de votre tante qui a fait celle de votre père, et qui fera la vôtre : et moquez-vous des respects qu'on vous rend. Vous voudriez même vous élever au-dessus de moi : ne vous flattez pas : je suis très peu de chose, et vous n'êtes rien. Je souffrais bien, l'autre jour, de tout ce que vous fites à Mme de Caylus. Je vous parle comme à une grande fille, parce que vous en avez l'esprit. Je consentirais dé bon cæur que vous en eussiez moins, pourvu que vous perdissiez cette pré. 80.sption ridicule devant les hommes et criminelle devant Dicu. Que je vous retrouve à mon retour modeste, douce, timide, docile. Je vous en aimerai davantage. Vous savez quelle peine j'ai à vous gronder, et quel plaisir j'ai à vous en faire.

* Maison d'éducation fondée par Madame de Maintenon.

DE LA MÊME À MME D'AUBIGNÉ, SA BELLE-SEUR.

Vous croirez bien, ma chère seur, que je connais Paris mieux que vous.

Dans ce même esprit, voici un projet de dépense tel que je l'exécuterais, si j'étais hors de la cour.

Vous êtes douze personnes, monsieur et madame, trois femmes, quatre laquais, deux cochers, un valet de chambre.

10

Quinze livres de viande à 5 sous la livre
Deux pièces de rôti

Du pain
Le vin
Le bois
Le fruit
La bougie
La chandelle

Liv. Sous.
3 15
2
1 10
2 10
2
1 10

10
8

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Je compte quatre sous en vin pour vos quatre laquais et vos deux cochers ; c'est ce que madame de Sévigné donne aux siens. Si vous aviez du vin en cave, il ne vous coûterait pas trois sous. J'en mets six pour votre valet de chambre, et vingt pour vous deux qui n'en buvez pas pour trois.

Je mets une livre de chandelle par jour, quoiqu'il n'en faille qu'une demi-livre. Je mets dix sous en bougie ; il y en a six à la livre, qui coûte une livre dix sous et qui dure trois jours. Je mets deux livres pour le bois. Cependant vous n'en brûlerez que trois mois de l'année, et il ne faut que deux feux.

Je mets une livre dix sous pour le fruit; le sucre ne coûte qu’onze sous la livre, et il n'en faut qu'un quarteron pour une compote.

Je mets deux pièces de rôti. On en épargne une quand monsieur ou madame soupe ou dine en ville. Mais aussi j'ai oublié une volaille bouillie pour le potage.

Nous entendons le ménage. Vous pouvez bien, sans passer quinze livres, avoir une entrée, tantôt de saucisses, tantôt de langues de mouton ou de fraises de veau, le gigot bourgeois, la pyramide éternelle, et la compote que vous aimez tant.

Cela posé, et d'après ce que j'apprends à la cour, ma chère enfant, votre dépense ne doit pas passer cent livres par semaine. C'est quatre cents livres par mois. Posons cinq cents, afin que les bagatelles que j'oublie, ne se plaignent point que je leur fais injustice. Cinq cents livies par mois

font:

Pour votre dépense de bouche
Pour vos habits
Pour loyer de maison
Pour gages et habits des gens
Pour les habits, l'opéra, et les magnifi-

cences de monsieur

6,000 liv. 1,000 1,000 1,000

3,000

12,000

Tout cela n'est-il pas honnête ? Et le reste de votre revenu ae peut-il suffire à certains extraordinaires qu'on ne peut prévoir ou éluder, comme quelques grands repas, l'entretien de deux carrosses, l'acquit de quelque petite dette ?-Adieu, mon enfant ; aimez-moi comme je vous aime.

DE LA MÊME À MADAME LA DUCHESSE DE BOURGOGNE.

N'ESPÉREZ pas un parfait bonheur : il n'y en a point sur la terre ; et s'il y en avait, il ne serait pas à la cour.

La grandeur a ses peines, et souvent plus cruelles que celles des particuliers : dans la vie privée, on se fait aux chagrins : à la cour, on ne s'y habitue pas.

Votre sexe est encore plus exposé à souffrir, parce qu'il est toujours dans la dépendance. Ne soyez ni fâchée ni honteuse de cette dépendance d'un mari, ni de toutes celles qui sont dans l'ordre de la Providence.

Parlez, écrivez, agissez, comme si vous aviez mille té. moins; comptez que tôt ou tard tout est su : il est très dan gereux d'écrire.

Ne confiez à personne rien qui puisse vous nuire, s'il est redit. Comptez que les secrets les mieux gardés, ne le sont

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