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que pour un temps; et qu'il n'est point de pays où il y ait plus d'indiscrétion que celui-ci (la cour), où tout se fait avec mystère.

Aimez vos enfants: voyez-les souvent: c'est l'occupation la plus honnête qu'une princesse, et qu'une paysanne puisse avoir. Jetez dans leur cœur les semences de toutes les vertus; et en les instruisant, songez que de leur éducation dépend le bonheur d'un peuple qui mérite d'être aimé de ses princes. Exposez-vous au monde selon les bienséances Si vous êtes inaccessible, vous ne serez pas

de votre état. aimée.

Détruisez autant que vous le pourrez, la vanité, l'immodestie, le luxe, et encore plus les calomnies, les médisances, les railleries offensantes, et tout ce qui est contraire à la charité.

N'épousez les passions de personne; c'est à vous à les modérer, et non pas à les suivre. Regardez comme vos véritables amis ceux qui vous porteront toujours à la douceur, à la paix, au pardon des injures; et par la raison contraire, craignez et n'écoutez pas ceux qui voudront vous exciter contre les autres, sous quelque apparence de zèle et de raison qu'ils couvrent leurs intérêts ou leurs ressentiments.

Défiez-vous des personnes intéressées, vaines, ambitieuses, vindicatives; leur commerce ne peut que vous nuire. N'ayez jamais tort. Ne vous mettez point en état de craindre la confrontation. Donnez toujours de bons conseils, si vous osez en donner. Excusez les absents, et n'accusez personne. Une princesse ne doit être d'aucun parti, mais établir partout la paix.

Sanctifiez toutes vos vertus, en leur donnant pour motif l'envie de plaire à Dieu.

Aimez l'État; aimez la noblesse qui en est le soutien; aimez les peuples; protégez les campagnes à proportion du crédit que vous aurez. Soulagez-les autant que vous pour.

rez.

Aimez vos domestiques; portez-les à Dieu; faites leur fortune, mais ne leur en faites jamais une grande. Ne contentez ni leur vanité, ni leur avarice; et que votre sagesse mette à leurs désirs la modération qu'ils devraient y mettre eux-mêmes.

En protégeant quelqu'un qui vous est connu, songez au .ort que vous faites à l'homme de mérite que vous ne connaissez pas.

Ne soyez point trop atachée au plaisir; il faut savoir

s'en passer, et surtout dans votre état, qui est un état de con trainte et de peine.

On ne donne presque jamais aux princes qu'une maxime qui est celle de la dissimulation; elle est fausse, elle fait tomber dans de grands inconvénients.

Ne vous laissez pas aller aux mouvements intérieurs: on a toujours les yeux ouverts sur les princes. Ils doivent donc toujours avoir un extérieur doux, égal, et médiocrement gai. Cependant montrez que vous êtes capable d'amitié. Votre amie est malade, ne cachez point votre inquiétude; elle meurt, montrez votre affliction. Soyez tendre aux prières des malheureux; Dieu ne vous a fait naître dans le haut rang, que pour vous donner le plaisir de faire du bien. Le pouvoir de rendre service et de faire des heureux est le vrai dédommagement des fatigues, des désagréments, de la servi tude de votre état.

Soyez compatissante envers ceux qui recourent à vous, pour obtenir des grâces; mais ne soyez pas importune à ceux qui les distribuent ou qui les donnent. N'entrez dans aucune intrigue, quelque intérêt et quelque gloire qu'on vous y fasse envisager.

Soyez en garde contre le goût que vous avez pour l'esprit. Trop d'esprit humilie ceux qui en ont peu. L'esprit vous fera haïr par le plus grand nombre, et peut-être mésestimer des personnes sages.

DE RACINE À SON FILS.
Paris, le 23 juin 1698.

VOTRE mère s'est fort attendrie à la lecture de votre dernière lettre, où vous mandiez qu'une de vos plus grandes consolations était de recevoir de nos nouvelles. Elle est très contente de ces marques de votre bon naturel. Mais je puis vous assurer qu'en cela vous nous rendez bien justice, et que les lettres que nous recevons de vous font toute la joie de la famille, depuis le plus grand jusqu'au plus petit. Ils m'ont tous prié aujourd'hui de vous faire leurs compliments, et votre sœur aînée comme les autres.

J'allai, il y a trois jours, dîner à Auteuil. On ine deInanda de vos nouvelles, et M. Despréaux assura la compagnie que vous seriez un jour très digne d'être aimé de tous mes amis. Vous savez que les poètes se piquent d'être prophètes; mais ce n'est que dans l'enthousiasme de leur poésie

qu'ils le sont, et M. Despréaux parlait en prose. Ses pré dictions ne laissèrent pas néanmoins de me faire plaisir. C'est à vous, mon cher fils, à ne pas faire passer M. Despréaux pour un faux prophète. Je vous l'ai dit plusieurs fois, vous êtes à la source du bon sens, et de toutes les belles connaissances pour le monde et pour les affaires.

J'aurais une joie sensible de voir la maison de campagne dont vous faites tant de récit, et d'y manger avec vous des groseilles de Hollande. Ces groseilles ont bien fait ouvrir les oreilles à vos petites sœurs, et à votre mère elle-même, qui les aime fort. Je ne saurais m'empêcher de vous dire qu'à chaque chose d'un peu bon que l'on nous sert sur notre table, il lui échappe toujours de dire: Racine en mangerait volontiers. Je n'ai jamais vu en vérité une si bonne mère, ni si digne que vous fassiez votre possible nour reconnaître son amitié. ~ Au moment que je vous écris, vos deux petites sœurs me viennent apporter un bouquet pour ma fête, qui sera demain, et qui sera aussi la vôtre.

VOLTAIRE AU JÉSUITE BETtinelli.

Si j'étais moins vieux, et si j'avais pu me contraindre, j'aurais certainement vu Rome, Venise, et votre Vérone, mais la liberté suisse et anglaise, qui a toujours fait ma pas sion, ne me permet guère d'aller dans votre pays voir les frères inquisiteurs, à moins que je n'y sois le plus fort. Et comme il n'y a pas d'apparence que je sois jamais ni général d'armée ni ambassadeur, vous trouverez bon que je n'aille point dans un pays où l'on saisit, aux portes des villes, les livres qu'un pauvre voyageur a dans sa valise. Je ne suis pas du tout curieux de demander à un dominicain permission de parler, de penser, et de lire; et je vous dirai ingénument que ce lâche esclavage de l'Italie me fait horreur. Je crois la basilique de Saint-Pierre de Rome fort belle; mais j'aime mieux un bon livre anglais, écrit librement, que cent mille colonnes de marbre.

VOLTAIRE À M. THIRIOT.

Lunéville, 12 juin 1735.

Oui, je vous injurierai jusqu'à ce que je vous aie guéri de votre paresse. Je ne vous reproche point de souper tous

les soirs avec M. de la Poplinière, je vous reproche de boret là toutes vos pensées et toutes vos espérances. Vous vivez comme si l'homme avait été crée uniquement pour souper, et vous n'avez d'existence que depuis dix heures du soir jusqu'à deux heures après minuit. Vous restez dans votre trou jusqu'à l'heure des spectacies à dissiper les fumées du souper de la veille; ainsi vous n'avez pas un moment pour penser à vous et à vos amis. Cela fait qu'une lettre à écrire devient un fardeau pour vous. Vous êtes un mois entier à répondre. Et vous avez encore la bonté de vous faire illu. sion au point d'imaginer que vous serez capable d'un emploi et de faire quelque fortune, vous qui n'êtes pas capable seulement de vous faire dans votre cabinet une occupation suivie, et qui n'avez jamais pu prendre sur vous d'écrire régulièrement à vos amis, même dans les affaires intéressantes pour vous et pour eux. Vous avez passé votre jeunesse ; vous deviendrez bientôt vieux et infirme; voilà à quoi il faut que vous songiez. Il faut vous préparer une arrière-saison tranquille, heureuse, indépendante. Que deviendrez-vous quand vous serez malade et abandonné ? Sera-ce une consolation pour vous de dire: j'ai bu du vin de Champagne autrefois en bonne compagnie? Songez qu'une bouteille qui a éte fêtée quand elle était pleine d'eau des Barbades, est jetée dans un coin dès qu'elle est cassée, et qu'elle reste en morceaux dans la poussière; que voilà ce qui arrive à tous ceux qui n'ont songé qu'à être admis à quelques soupers; et que la fin d'un vieil inutile, infirme, est une chose bien pitoyable. S cela ne vous donne pas un peu de courage, et ne vous excite pas

secouer l'engourdissement dans lequel vous laissez votre âme, rien ne vous guérira. Si je vous aimais moins, je vous plaisanterais sur votre paresse; mais je vous aime, et je vous gronde beaucoup.

Cela posé, songez donc à vous, et puis songez à vos amis. N'oubliez point vos amis, et ne passez pas des mois entiers sans leur écrire un mot. Il n'est point question d'écrire des lettres pensées et réfléchies avec soin, qui peuvent un peu coûter à la paresse; il n'est question que de deux ou trois mots d'amitié, et quelques nouvelles, soit d'amitié, soit des sottises humaines, le tout courant sur le papier sans peine et sans attention. Il ne faut, pour cela, que se mettre un demiquart d'heure vis-à-vis son écritoire. Est-ce donc là un effort si pénible? J'ai d'autant plus d'envie d'avoir avec vous un commerce régulier, que votre lettre m'a fait un plaisir ex trême....

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Du même à une jeune demoiselle qui l'avait consulté sur les livres qu'elle devait lire.

E ne suis, mademoiselle, qu'un vieux malade; et il faut que mon état soit bien douloureux, puisque je n'ai pu répondre plus tôt à la lettre dont vous m'honorez. Vous me demandez des conseils ; il ne vous en faut point d'autres que votre goût. Je vous invite à ne lire que les ouvrages qui sont depuis longtemps en possession des suffrages du public, et dont la réputation n'est point équivoque, il y en a peu; mais on profite bien davantage en les lisant qu'avec tous les mauvais petits livres dont nous sommes inondés. Les bors auteurs n'ont de l'esprit qu'autant qu'il en faut, ne le cherchent jamais, pensent avec bon sens, et s'expriment avec clarté. Il semble qu'on n'écrive plus qu'en énigme rien n'est simple, tout est affecté; on s'éloigne en tout de la nature, on a le malheur de vouloir mieux faire que nos maîtres.

Tenez-vouz-en, mademoiselle, à tout ce qui plaît en eux. La moindre affectation est un vice. Les Italiens n'ont dégénéré après le Tasse et l'Arioste que parce qu'ils ont voulu avoir trop d'esprit ; et les Français sont dans le même cas. Voyez avec quel naturel madame de Sévigné et d'autres dames écrivent !

Vous verrez que nos bons écrivains, Fénélon, Racine, Bossuet, Despréaux, emploient toujours le mot propre. On s'accoutume à bien parler en lisant souvent ceux qui ont bien écrit; on se fait une habitude d'exprimer simplement et noblement sa pensée sans effort. Ce n'est point une étude: il n'en coûte aucune peine de lire ce qui est bon, et de ne lire que cela; on n'a de maître que son plaisir et son goût.

Pardonnez, mademoiselle, à ces longues réflexions, ne les attribuez qu'à mon obéissance à vos ordres.

J.-J. ROUSSEAU AU COMTE de Lastic.

Le 20 décembre 1754.

SANS avoir l'honneur, Monsieur, d'être connu de vous, 'espère qu'ayant à vous offrir des excuses et de l'argent, ma lettre ne saurait être mal reçue.

J'apprends, que mademoiselle de Cléry a envoyé de Blois un panier à une bonne vieille femme, nommée madame

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