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BEAUTÉS

DES

E CRIVAINS FRANÇAIS,

ANCIENS ET MODERNES.

DON QUICHOTTE.

Au Lecteur.

On raconte que Philippe III, roi d'Espagne, étant un jour ☆ un balcon de son palais de Madrid, vit sur le bord du Man. canarès un étudiant qui, tenant un livre à la main, interrom. pait de temps en temps sa lecture pour se donner de grands coups sur le front avec des démonstrations extraordinaires de joie. Ce jeune homme, dit le roi, a perdu la tête, ou il lit don Quichotte. Le monarque avait deviné juste; c'était don Quichotte que lisait l'étudiant, et il n'était fou que de plaisir.*

Il n'est personne qui ait lu cette admirable production de Cervantes, à qui il ne soit arrivé de faire ainsi que l'étudiant; et comme tous ceux qui savent lire veulent connaître don Quichotte, afin de rire aussi avec lui, nous allons donner le portrait du fameux chevalier de la Manche, avec un abrégé de ses principales aventures.

De tous les livres que j'ai lus, don Quichotte est celui que j'aimnerais mieux avoir fait."--St.-Evremond, lettre au maréchal de Créquy.

CHAPITRE PREMIER.

Du caractère et des occupations de don Quichotte de la

Manche.

Dans un village de la Manche, vivait, il n'y a pas long. temps, un de ces gentilshommes qui ont une vieille lance, une rondache rouillée, un cheval maigre, et un lévrier. Un bouilli, plus souvent de vache que de mouton, une vinaigretto le soir, des oeufs frits le samedi, le vendredi des lentilles, et quelques pigeonneaux de surplus le dimanche, emportaient les trois quarts de son revenu. Le reste payait sa casaque de drap fin pour les jours de fête, et l'habit de gros drap pour les jours ouvriers. Sa maison était composée d'une gouvernante de plus de quarante ans, d'une nièce qui n'en avait pas vingt, et d'un valet qui faisait le service de la maison, de l'écurie, travaillait aux champs et taillait la vigne. L'âge de notre gentilhomme approchait de cinquante ans. Il était vigoureux, robuste, d'un corps sec, d'un visage maigre, très matincux, et grand chasseur. On prétend qu'il avait le surnom de Quixada ou Quésada. Les auteurs varient sur ce point. Ce qui parait le plus vraisemblable, c'est qu'il s'appelait Quixana. Peu importe, pourvu que nous soyons certains des faits.

Lorsque notre gentilhomme était oisif, c'est-à-dire, les trois quarts de la journée, il s'appliquait à la lecture des livres de chevalerie avec tant de goût, de plaisir, qu'il en oublia la chasse et l'administration de son bien. Cette passion devint si forte, qu'il vendit plusieurs morceaux de terre pour se former une bibliothèque de ces livres. Bientôt il lui vint dans l'esprit l'idée la plus étrange que jamais on ait conçue. Il s'imagina que rien ne serait plus beau, plus honorable pour lui, plus utile à sa patrie, que de ressusciter la chevalerie errante, en allant lui-même à cheval, bien armé, cherchant les aventures, redressant les torts, réparant les injustices. Le pauvre homme se voyait déjà conquérant pas sa valeur l'empire de Trébisonde. Enivré de ces espérances, il résolut aussitôt de mettre la main à l'euvre. La première chose qu'il fit, fut d'aller chercher de vieilles armes couvertes de rouille, qui depuis son bisaïeul étaient restées dans un coin. Il les nettoya, les rajusta le mieux qu'il put; mais il vit avec chagrin qu'il lui manquait la moitié du casque. Son adresse y suppléa ; il fit cette moitié de carton, et parvint à se fabriquer quelque chose qui ressemblait à un casque. A

la vérité, voulant éprouver s'il était de bonne trempe, il tire son épée, et, le frappant de toute sa force, il brisa du premier coup tout son ouvrage de la semaine. Il recommença son travail

, et, cette fois, ajouta par dessus de petites bandes de fer qui le rendirent un peu plus solide. Satisfait de son invention, et ne se souciant plus d'en faire une nouvelle épreuve, il se tint pour très bien armé. Alors il fut* voir son cheval, et, quoique la pauvre bête ne fût qu'un squelette vivant, il lui parut plus vigoureux que le Bucéphale d’Alex. andre. Il rêva pendant quatre jours au nom qu'il lui don. nerait, ce qui l'embarrassait beaucoup. Après en avoir adopté, rejeté, changé plusieurs, il se détermina pour Rossinante, nom sonore selon lui, beau, grand, significatif. Il fut si content d'avoir trouvé ce nom superbe pour son cheval, qu'il résolut d'en chercher un pour lui-même ; et cela lui coûta huit autres jours. Enfin il se nomma don Quichotte. Mais, se rappelant qu'Amadis ne s'était pas contenté de s'ap. peler seulement Amadis, et qu'il y avait joint le nom de la Gaule sa patrie, il voulut aussi s'appeler don Quichotte de la Manche, pour faire participer son pays à la gloire qu'il acquerrait.

C'était quelque chose que d'avoir des armes, un demicasque de carton, un coursier déjà nommé, un nom imposant pour lui-même ; mais le principal lui manquait encore; c'était une dame à aimer; car un chevalier sans amour est un arbre sans fruit, sans feuilles, une espèce de corps sans âme. Si, pour mes péchés, disait-il, ou plutôt pour mon bonheur, je me rencontre avec un géant, ce qui arrive tous les jours, et que du premier coup je le renverse, le partage par le milieu du corps, ou enfin l'oblige à se rendre, ne me sera--il pas agréable d'avoir une dame à qui l'envoyer, afin que, se présentant devant elle, il vienne se mettre à genoux, et lui dise d’un voix soumise : Madame, vous voyez ici le géant Caraliambro, souverain de l'ile de Malindranie. L'illustre chevalier que la renommée ne peut jamais assez louer, don Quichotte de la Manche, après m'afoir vaincu en combat singulier, m'a prescrit de me rendre aux pieds de votre gran. deur pour qu'elle dispose de moi.

O que notre héros fut content de lui lorsqu'il eut fait ce discours ! et qu'il le fut davantage quand il eut trouvé le nom de sa dame! On prétend qu'il avait été jadis amoureux d'une assez jolie paysanne des environs, qui jamais n'en avait rien su, ou ne s'en était guère souciée. Ce fut elle qu'il établit la souveraine de son ceur. Elle se nommait Aldonza Lorenzo; mais, voulant lui donner un nom plus convenable à une princesse, il l'appela Dulcinée du Toboso. C'était dans ce village qu'elle demeurait. Ce nom, qui lui coûta du travail, lui parut aussi harmonieux, aussi agréable, aussi expressif que tous ceux qu'il avait choisis.

* On dit quelquefois il fut, pour il alla.-ACAD.

CHAPITRE II.

Sortic de don Quichotte.

DEPUIS quelques jours don Quichotte sollicitait en secret de le suivre, en qualité d'écuyer, un laboureur de ses voisins, homme de bien, si le pauvre peut se nommer ainsi, mais dont la tête n'avait pas beaucoup de cervelle. Parmi beaucoup de promesses que notre héros fit à ce bon homme, il lui répétait toujours que, dans ce beau métier d'écuyer errant, rien n'était plus ordinaire que de gagner en un tour de main le gouvernement d'une ile. Le crédule laboureur, qui s'appelait Sancho Panza, fut surtout séduit par cette espérance, et résolut de quitter et ses enfants et sa femme, pour courir après ce gouvernement. Don Quichotte, sûr d'un écuyer, s'occupa de ramasser un peu d'argent, vendit une pièce de terre, engagea l'autre, perdit sur toutes, et parvint à se faire une somme assez raisonnable. Il emprunta d'un de ses amis une rondache meilleure que la sienne, se pourvut de linge, et convint avec Sancho du jour et de l'heure où ils partiraient. ll lui recommanda surtout de se munir d'un bissac. Sancho promit de ne pas l'oublier, et ajouta que, n'étant pas accoutumé à faire beaucoup de chemin à pied, il avait envie d'emmener son âne, qui était une excellente bête. Le nom d'âne fit quelque peine à don Quichotte ; il ne se rappelait point qu'aucun écuyer célèbre eût suivi son maître de cette manière. Mais, faisant réflexion qu'il donnerait à Sancho le cheval du premier chevalier vaincu, il ne vit point d'inconvénient à le laisser venir sur son âne.

Tous leurs arrangements faits, une belle nuit don Quichotte et son écuyer, sans prendre congé de personne, partirent et marchérent si bien, qu'au point du jour ils ne crai. gnaient plus de pouvoir être rattrapés. Le bon Sancho, sur son âne, entre son bissac et sa grosse gourde, allait comme un patriarche, impatient déjà de voir arriver cette île dont il devait être gouverneur. Don Quichoʻte, rempli d'espoir, l'air

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