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S'offiant de la livrer au plus tard dans deux jours,
Ils conviennent de prix, et se mettent en quête,
Trouvent l'ours qui s'avance et vient vers eux au trot.
Voilà mes gens frappés comme d'un coup de foudre.
Le marché ne tint pas, il fallut le résoudre :
D'intérêts* contre l'ours, on n'en dit pas un mot.
L'un des deux compagnons grimpe au faîte d'un arbre ;

L'autre, plus froid que n'est un marbre,
Se couche sur le nez, fait le mort, tient son vent,

Ayant quelque part ouï dire

Que l'ours s'acharne peu souvent
Sur un corps qui ne vit, ne meut, ni ne respire.
Seigneur ours, comme un sot, donna dans ce panncau:
Il voit ce corps gisant, le croit privé de vie ;

Et, de peur de supercherie,
Le tourne, le retourne, approche son museau,

Flaire aux passages de l'haleine.
C'est, dit-il, un cadavre; ôtons-nous, car il sent.
A ces mots, l'ours s'en va dans la forêt prochaine.
L'un de nos deux marchands de son arbre descend,
Court à son compagnon, lui dit que c'est merveille
Qu'il n'ait eu seulement que la peur pour tout mal.
Eh bien! ajouta-t-il, la peau de l'animal ?

Mais que t'a-t-il dit à l'oreille ?
Car il t'approchait de bien près,
Te retournant avec sa serre.

Il m'a dit qu'il ne faut jamais
Vendre la peau de l'ours qu'on ne l'ait mis par terre.

LA FONTAINE.

LE PAQUEBOT.

UNE circonstance m'a forcé dernièrement de faire un voy. age en Angleterre, c'est-à-dire d'aller passer vingt-quatre heures à Douvres. Je n'en prendrai pas occasion de décrire les meurs, d'analyser la constitution, d'évaluer les finances des trois royaumes; de l'aspect de cette ville, je ne conclurai pas que les Iles Britanniques ne sont qu'un vilain amas de rochers arides ; de l'excessif embonpoint de mon hôtesse de Douvres, de sa figure hommasse, de sa passion pour le claret,

* C'est-à-dire, on ne dit pas un mot pour obtenir le dédommagement It la peine et de la dépense qu'avait couté cette expédition contre l'ours je ne conclurai pas que les femmes anglaises pèsent de deux à trois quintaux ; qu'elles s'enivrent tous les soirs, et qu elles ont de la barbe au menton. Je ne parlerai que de mon passage de Calais à Douvres, et je me bornerai à la peinture d'un paquebot, que l'on pourrait, à quelques égards, comparer à la barque de Caron.

Pressé de partir, j'avais accepté la proposition qui m'avait été faite, par la voie des Petites Affiches,* de voyager à frais communs, avec un particulier connu qui se rendait en poste à Calais. Mon compagnon de voyage, que je ne connaissais encore que de correspondance, vint me prendre à cinq heures du matin, nous montons en voiture, et nous voilà en route. La première observation que j'eus occasion de faire, porta sur l'énormité du bagage que mon compagnon emportait avec lui. Indépendamment de la vachet et des malles qui surchargeaient la voiture, l'intérieur était rempli d'une quantité d'objets et de provisions de toute espèce. Cette remarque me ournit l'occasion de nouer l'entretien.

“ Monsieur se propose de faire un long voyage, à ce qu'il me semble ?”—“ Je suis las de la vie oisive que je mène depuis si longtemps, et, pour en varier les scènes, j'ai pris la résolution de visiter une bonne partie du globe. mence par l'Angleterre, sans trop savoir pourquoi, car c'est un pays que je déteste." “ Vous l'avez habité sans doute ?"

Non, je sors de Paris pour la première fois ; mais j'ai lu tout ce qu'on a écrit sur ces tristes contrées, où un rayon du soleil est aussi rare qu’une grappe de raisin.”—“Cette objection est de peu d'importance pour un voyageur, et vous trouverez là, je vous assure, beaucoup de choses faites pour exciter votre curiosité; quelques-unes mêmes dignes de toute votre admiration.". “C'est un sentiment auquel je ne suis pas sujet, et convaincu, comme je le suis, que Paris est encore, à tout prendre, ce qu'il y a de mieux sur la terre, je ne suis

pas loin de croire que j'aurais tout aussi bien fait de res. ter chez moi."

Dans la suite de cet entretien, j'appris que celui avec qui je voyageais se nommait M. Vermenil, qu'il avait cinquantecinq ans, qu'il était garçon, qu'il jouissait d'une soixantaine de mille livres de rente, et qu'il ne s'était jamais plus ennuyé

Je com

* Petites Affiches, Feuille périodique, dans laquelle on annonce les terres, les maisons, les meubles à vendre, les appartements à louer, les effets perdus ou trouvés, etc.

† La vache, the imperial.

que depuis qu'il avait été guéri de la goutte par un charlatan non patenté. “ Je ne devine pas, lui dis-je, ce que vous pou viez trouver d'amusant à la goutte.” “ Én perdant la goutte j'ai gagné le spleen, et je voyage maintenant pour me guérir de cette dernière maladie. Fasse le ciel que le remède cette fois encore, ne soit pas pire que le mal !"

Comme il achevait ces mots, notre postillon, qui s'obstinait à ne point céder le pavé à une berline à six chevaux qui ve. nait au-devant de nous, l'accrocha en passant, et nous versa sur le bas-côté de la route. J'aurais mieux fait de rester chez moi,dit M. Vermenil, en se débarrassant du milieu des paquets sous lesquels il était tombé, tandis que j'empêchais le postillon de dételer son porteur pour courir après la berline qui se sauvait au galop. Le mal n'était pas grand ; quelques paysans nous aidèrent à relever notre voiture, et, sans autre encombre, nous arrivâmes à Amiens, où nous nous arrêtâmes

pour dîner.

M. Vermenil trouva tout ce qu'on nous servait détestable; il ne fit pas même grâce au pâté, qu'il dédaigna, sans égard à la réputation qu'Amiens s'est acquise en ce genre. Je lui proposai de faire un tour dans la ville, tandis que l'on attellerait nos chevaux; mais il en avait assez vu pour être en état de prononcer “qu'Amiens était une misérable ville, bâtie en bois, dont la cathédrale ne pouvait pas souffrir la comparaison avec Notre-Dame de Paris, et où l'on faisait très mauvaise chère."

L'avantage que j'ai d'avoir couru le monde depuis l'âge de quinze ans m'a dès longtemps familiarisé avec cette suite d'inconvénients inséparables des voyages. En une heure de temps je suis établi en quelque endroit que je me trouve, aussi commodément que si j'y avais passé plusieurs mois ; je prends les hommes et les choses comme ils se présentent, et je fais en sorte de tirer quelque instruction ou quelque plaisir des objets au milieu desquels je me trouve placé. Il n'en était pas

ainsi de mon compagnon de voyage. Dégoûté de tout, parce qu'il l'était de lui-même, voyageant sans autre but que de se fuir, et se retrouvant toujours, pour lui tout était incommodité, obstacle, désappointement. Il se plaignait du bruit de la voiture, des cahots, de ne savoir où appuyer sa tête, et le refrain de son éternelle complainte, qu'il modulait sur vingt tons plus comiques l'un que l'autre, était toujours; 6 J'aurais mieux fait de rester chez moi."

Je m'amusais à calculer combien de fois il le répèterait avant d'avoir achevé son tour d'Europe, lorsque nous arri

ܪ

vâmes à Calais, au milieu d'une pluie de cartes que l'on etait dans notre voiture, pour nous indiquer le nombre et le nom des paquebots prêts à partir.

A peine étions-nous descendus à l'ancienne et célèbre auberge de M. Dessin, que plusieurs capicaines vinrent eux. mêmes nous offrir leurs services. Nous nous décidâmes

pour le paquebot français, L'Espérance. Le vent était favorable; nous devions mettre à la voile dans deux heures, et nous n'avions que le temps de faire porter et visiter nos effets à la douane, formalité que M. Vermenil trouva fort impertinente, quand il offrait de donner sa parole qu'il n'empirtait rien qui fût soumis aux droits./

Il était quatre heures de l'après-midi, lorsque nous nous rendîmes au port.

Le ciel était serein, la mer légèrement agitée par un vent favorable, et déjà le pont du paquebot était couvert de nombreux passagers. A la vue de la planche étroite sur laquelle il fallait passer, peu s'en fallut que mon compagnon n'abandonnât la partie. Il finit cependant par suivre, avec une courageuse résolution, l'exemple que lui donnaient des femmes et des enfants. Nous sommes à bord ; on démarre, au bruit de cent voix qui vont et reviennent du rivage au navire. " Adieu, ma tante !

-Adieu, mon frère ! N'oubliez pas la petite provision d'aiguilles.-My love to Nancy !--Prenez garde que le vent n'enlève votre bonnet ! Tell George, I shall soon be in town !-Ne manquez pas d'aller à Scotland Yard.--Ayez soin de remettre ma lettre vousmême." Et cent autres recommendations semblables, que l'on répète encore lorsqu'on ne s'entend plus ; cependant la voile s'enfle, le rivage s'éloigne; et déjà nous ne voyons plus que la tour du phare.

Je ramènc alors mes regards autour de moi, et je fais la revue de nos passagers. Ils se composent, en partie à peu près égala, d'Anglais et de Français de différentes classes, parmi lesquels se distinguent une Right Honorable Lady, avec ses deux petites-filles Laura et Emma, brillantes de fraîcheur, de jeunesse, et de grâce; un Beau de Londres et ses deux grooms, avec lesquels il est facile de le confondre ; deux jeunes Parisiens, dont l'un est un modèle de bon ton, et l'autre un modèle de badauderie et de fatuité ; une grosse dame d'un embonpoint qui pourra fort bien paraître suspect à la douane de Douvres, et qui ne peut être qu'une bijoutière ou une marchande de modes, å en juger par l'élégance déplacée de sa toilette, et les boucles de diamants qui pendent à ses deux oreilles. Le reste des passagers rentre dans l'or

dre commun, et, par cela même, n'est susceptible d'aucune remarque.

Le premier examen achevé sur le pont, je descendis dans la cabine, où je ne fus pas surpris de trouver M. Vermeni étendu sur un des lits que l'on réserve ordinairement aux dames. Il dormait déjà d'un profond sommeil, mais son repoi ne fut pas de longue durée. Parvenus au milieu du canal, la lame plus longue et plus élevée ne tarda pas à imprimer au navire un mouvement de roulis dont presque tous les cours furent à la fois avertis par un mal-aise progressif qui s'annonçait par des symptômes différents : les uns res taient immobiles : les autres étaient pâles ; ceux-ci se plæi gnaient d'un grand mal de tête; ceux-là, dans une espèco d'ivresse, voyaient tous les objets tourner autour d'eux. Notre homme de la cabine fut un des plus promptement atteints. Eveillé en sursaut par le mal de mer, tout nouveau pour lui: “Qu'est-ce que çà ?” s'écria-t-il. “Eh bien! Ah! je vais me trouver mal. Dites-leur donc de finir." Quand on lui eut fait observer que cela devait se passer ainsi, et qu'il souffrirait moins sur le pont, il se hâta d’y monter, en témoignant son regret de n'avoir pas pris un paquebot plus solide.

Il vint prendre place sur un banc, à côté de la marchande de modes et d'un gros shopkeeper, à qui il avait entendu dire que la place la plus voisine du grand mât était la meilleure.

La mer grossissait toujours, et le tangage qui succéda au roulis porta bientôt au dernier degré les angoisses d'un mal dont j'étais le seul passager qui ne fût pas atteint. Vieux loup de mer; je me ressouvenais de mon ancien état, et j'allais de l'un à l'autre porter des consolations et des secours aux plus malades. Les deux jolies petites-filles de milady étaient principalement l'objet de mes attentions.

Quant à M. Vermenil, il y avait quelque chose de si ex travagant dans ses plaintes, de si ridicule dans ses contorsions, qu'il arrachait le rire même à ses compagnons de souffrance. “ Ah!” s'écriait-il, en se tenant la tête avec les deux mains, 'il faut que je sois un grand coquin, un grand misérable, quand je pouvais rester tranquille chez moi au milieu de toutes les douceurs, de toutes les jouissances de la vie, de venir m'enfermer dans cette bière flottante pour y souffrir toutes les tortures !... Aïe! aïe! je suffoque”-“ And I too,disait le marchand anglais, I wish I was at home.

- Taisez-vous avec votre baragouin,” reprit M. Vermenil en colère: “il s'agit bien de plaisanterie."-_" Je ne plaisantais pas (continua l’Anglais), j'avais le droit de me plaindre comme vous.

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