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marquant une jolie Andalouse, sa compagne de voyage, qu baise dévotement son pouce en soupirant : “ Jésus! Jésus !" (On croit ici que ceux qui baisent leur pouce après avoir fait le signe de la croix ne manquent pas de s'en trouver bien.) La nuit est tout-à-fait venue, mais heureusement la iune se lève brillante sur un ciel sans nuages. On commence à découvrir de loin l'entrée d'une gorge affreuse qui n'a pas moins d'une demi-lieue de longueur. “Mayoral, est-ce là l'endroit où l'on a déjà arrêté la diligence ?”—“Oui, monsieur, et tué un voyageur. Postillon, poursuit le mayoral, ne fais pas claquer ton fouet de peur de les avertir.” “Qui ?'' demande le voyageur.-“Les voleurs," répond le mayoral. _“Diable !” s'écrie le voyageur.- Monsieur, regardez donc là-bas au tournant de la route. .ne sont-ce pas des hommes ? Ils se cachent dans l'ombre de ce grand rocher.”

“Oui, madame, un, deux, trois, six hommes à cheval !” “Ah! Jésus, Jésus!" (signe de croix et baisement de pouce.) Mayoral, voyez-vous là-bas ?"_" Oui.”

56 En voici un qui tient un grand bâton, peut-être un fusil ?"~"C'est un fusil.”—“Croyez-vous que ce soient de bonnes gens ?" demande avec anxiété la jeune Andalouse. “Qui sait !" répond le mayoral en haussant les épaules et abaissant les coins de sa bouche.--"Alors que Dieu nous pardonne tous !" et elle se cache la figure dans le gilet du voyageur doublement ému. La voiture va comme le vent : huit mules vigoureuses au grand trot. Les cavaliers s'arrêtent: ils se forment sur une ligne. ...c'est pour barrer le passage. Non, ils s'ouvrent. Trois prennent à gauche, trois à droite de la route. ...c'est qu'ils veulent entourer la voiture de tous les côtés.—“Posti. llon ! arrêtez vos mules, si ces gens-là vous le commandent. N'allez pas nous attirer une volée de coups de fusil !??“Soyez tranquille, monsieur ; j'y suis plus intéressé que vous.”—Enfin l'on est si près que déjà l’on distingue les grands chapeaux, les selles turques, et les guêtres de cuir blanc des six cavaliers. Si l'on pouvait voir leurs traits, quels yeux, quelles barbes, quelles cicatrices on apercevrait! Il n'y a plus de doute: ce sont des voleurs, car ils ont tous des fusils. Le premier voleur touche le bord de son grand chapeau, et dit d'un ton de voix grave et doux : Vayan Vms. con Dios!

Allez avec Dieu ! C'est le salut que les voya. geurs échangent sur la route. Vayan Vms. con Dios! disent à leur tour les autres cavaliers, s'écartant poliment pour que la voiture passe, car ce sont d'honnêtes fermiers attardés au marché d'Écija, qui retournent dans leur village et qui voy

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agent en troupe et armés, par suite de la grande préoccupa. tion des voleurs dont j'ai déjà parlé.

Après quelques rencontres de cette espèce, on arrive promptement à ne plus croire du tout aux voleurs. On s'ac. coutume si bien à la mine un peu sauvage des paysans, que des brigands véritables ne vous parastraient plus que d’honnêtes laboureurs qui n'ont pas fait leur barbe depuis longtemps. J'ai fait connaissance à Grenade avec un jeune Anglais qui, pour avoir longtemps parcouru sans accident les plus mauvais chemins de l'Espagne, en était venu à nier opiniâtrément l'existence des voleurs. Un jour il est arrêté par deux hommes de mauvaise mine, armés de fusils. Il s'imagina aussitôt que c'étaient des paysans en gaieté qui voulaient s'amuser à lui faire peur. A toutes leurs injonctions de donner de l'argent, il répondait en riant et en disant qu'il n'était pas leur dupe. Il fallut, pour le tirer d'erreur, qu'un des véritables bandits lui donnât sur la tête un coup de crosse dont il montrait encore la cicatrice trois mois après.

A différentes époques, le gouvernement espagnol s'est occupé sérieusement de purger les grandes routes des voleurs qui depuis un temps immémorial sont en possession de les parcourir. Ses efforts n'ont jamais pu avoir de résultats décisifs. Une bande a été détruite, mais une autre s'est formée aussitôt. Quelquefois un capitaine général est parvenu, à force de soins, à chasser tous les voleurs de son gouvernement, mais alors les provinces voisines en ont regorgé. La nature du pays hérissé de montagnes, sans routes frayées, rend bien difficile l'entière destruction des voleurs. En Es. pagne comme dans la Vendée, il y a un grand nombre de métairies isolées (aldeas), éloignées de plusieurs milles de tout endroit habité. En garnisonant toutes ces métairies, tous les petits hameaux, on obligerait promptement les voleurs à se livrer à la justice, sous peine de mourir de faim. Mais où trouver assez d'argent, assez de soldats? Les propriétaires des aldeas sont intéressés, on le sent, à conserver de bons rap ports avec les brigands dont la vengeance est redoutable. D'un autre côté les voleurs qui comptent sur eux pour leur

ubsistance, les ménagent, leur payent bien les objets dont ils ont besoin, et quelquefois même les associent au partage du butin. Un voleur commence en général par être contrebandier. . Son commerce est troublé par les employés de la douane. C'est une injustice criante pour les neuf dixièmes de la population, que l'on tourmente un galant homme qui vend å bon compte de meilleurs cigares que ceux du roi, qui apporte aux femmes des soieries, des marchandises anglaises et tout le commérage de dix lieues à la ronde. Qu'un douanier vienne à tuer ou à prendre son cheval, voilà le contrebandier ru. iné; il a d'ailleurs une vengeance à exercer; il se fait voleur.

Le modèle du voleur espagnol, le prototype du héros do grand chemin, le Robin Hood, le Roque Guinar de notre temps, c'est le fameux Jose Maria, surnommé el tempranito, le matinal. C'est l'homme dont on parle le plus de Madrid à Séville et de Séville à Malaga. Beau, brave, courtois autant qu'un voleur peut l'être, tel est Jose Maria. S'il arrête une diligence, il donne la main aux dames pour descendre, et prend soin qu'elles soient commodément assises à l'ombre, car c'est de jour que se font la plupart de ses exploits. Jamais un juron, jamais un mot grossier; au contraire, des égards presque respectueux, et une politesse naturelle, qui ne se dément jamais. Ote-t-il une bague de la main d'une dame: “Ah, madame, dit-il, une aussi belle main n'a pas besoin d'ornements.” Et tout en faisant glisser la bague hors du doigt, il baise la main d'un air à faire croire, suivant l'expression d'une dame espagnole, que le baiser avait pour lui plus de prix que la bague. On m'a assuré qu'il laisse toujours aux voyageurs assez d'argent pour arriver à la ville la plus proche, et que jamais il n'a refusé à personne la permission de garder un bijou que des souvenirs rendaient précieux.

On m'a dépeint Jose Maria comme un grand jeune homme de vingt ans, bien fait, la physionomie ouverte et riante, des dents blanches comme des perles et des yeux remarquablement expressifs. Il porte ordinairement un costume d'une très grande richesse. Son linge est toujours éclatant de blancheur, et ses mains feraient honneur à un élégant de Paris ou de Londres. Il n'y a guère que cinq ou six ans qu'il court les grands chemins. Il était destiné par ses parents à l'église, et il étudiait la théologie à l'université de Grenade ; mais sa vocation n'était pas fort grande. Une affaire d'amour l'obligea de prendre la fuite et de s'exiler à Gibraltar; là, comme l'argent lui manquait, il fit marché avec un négociant anglais pour introduire en contrebande une forte partie de marchandises prohibées. Il fut trahi par un homme à qui il avait fait part de son projet. Les douaniers surent la route qu'il devait tenir, et s'embusquèrent sur son passage. Tous les mulets qu'il conduisait furent pris; mais il ne les abandonna qu'après un combat acharné, dans lequel il tua ou blessa plusieurs douaniers. Dès ce moment, il n'eut plus d'autre ressource que de rançonner les voyageurs.

Un bonheur continuel l'a constamment accompagné jus. qu'à ce jour. Sa tête est mise à prix, son signalement est affiché à la porte de toutes les villes, avec promesse de 8,000 réaux à celui qui le livrera mort ou vif, fût-il un de ses complices ! Pourtant Jose Maria continue impunément son dangereux métier, et ses courses s'étendent depuis les frontières du Portugal jusqu'au royaume de Murcie. Sa bande n'est pas nombreuse; mais elle est composée d'hommes dont la fidélité et la résolution sont depuis longtemps éprouvées. Un jour, à la tête d'une douzaine d'hommes de son choix, il sur. prit à la venta de Gazin soixante-dix volontaires royalistes envoyés à sa poursuite, et les désarma tous. On le vit ensuite regagner les montagnes à pas lents, chassant devant lui deux mulets chargés des soixante-dix escopettes qu'il empor. tait comme pour en faire un trophée.

On conte des merveilles de son adresse à tirer à balle, Sur un cheval lancé au galop, il touche un tronc d'olivier à cent cinquante pas. Le trait suivant fera connaître à la fois son adresse et sa générosité: Un capitaine Castro, officier rempli de courage et d'activité, qui poursuit, dit-on, les voleurs autant pour satisfaire une vengeance personnelle que pour remplir son devoir de militaire, apprit par un de ses espions que Jose Maria se trouverait un tel jour dans une aldea écartée. Castro, au jour indiqué, monte à cheval, et pour ne pas éveiller des soupçons en mettant trop de monde en campagne, il ne prend avec lui que quatre lanciers. Quelques précautions qu'il mit en usage pour cacher sa marche, il ne put si bien faire que Jose Maria n'en fût instruit. Au moment où Castro, après avoir passé une gorge profonde, entrait dans la vallée où était située l'aldea de son ennemi, douze cavaliers bien montés paraissent tout-à-coup sur son flanc, et beaucoup plus près que lui de la gorge par où seulement il pouvait faire sa retraite. Les lanciers se crurent perdus. Un homme, monté sur un cheval bai, se détache au galop de la troupe des voleurs, et arrête son cheval tout court à cent pas de Cas

“On ne surprend pas Jose Maria! s'écrie-t-il. Capi. taine Castro, que vous ai-je fait pour que vous vouliez me livrer à la justice ? Je pourrais vous tuer; mais les hommes de cæur sont devenus rares, et je vous donne la vie. Voici un souvenir qui vous apprendra à m'éviter. A votre shako!” En parlant ainsi, il l'ajuste, et d'une balle il traverse le haut du shako du capitaine. Aussitôt il tourna bride et disparut avec ses gens.

Voici un autre exemple de sa courtoisie : On célébrait une

tro.

noce dans une métairie des environs d'Andujar. Les maries avaient déjà reçu les compliments de leurs amis, et l'on allait se mettre à table, sous un grand figuier, devant la porte de la maison ; chacun était en disposition de bien faire, et les émanations des jasmins et des orangers en fleurs se mêlaient agréablement au parfum plus substantiel qui s'exhalait de plusieurs plats qui faisaient plier la table sous leur poids. Tout d'un coup parut un homme à cheval, sortant d'un bouquet de bois, à portée de pistolet de la maison. L'inconnu sauta lestement à terre, salua les convives de la main, et conduisit son cheval à l'écurie. On n'attendait personne; mais en Espagne tout passant est bien venu à partager un repas de fête ; d'ailleurs l'étranger, par ses habillements, paraissait être un homme d'importance.

Le marié se détacna aussitôt pour l’inviter à dîner. Pendant qu'on se demandait tout bas quel était cet étranger, le notaire d’Andujar, qui assistait à la noce, était devenu pâle comme la mort. Il essayait de se lever de la chaise qu'il occupait auprès de la mariée ; mais ses genoux ployaient sous lui, et ses jambes ne pouvaient plus le supporter. Un des convives, soupçonné depuis longtemps do s'occuper de contrebande, s'approcha de la mariée : “C'est Jose Maria ! dit-il. Je me trompe forut ou il vient ici pour faire quelque malheur. C'est au notaire qu'il en veut. Mais que faire ? le faire échapper !”—“Impossible! Jose Maria l'aurait bientôt rejoint.” _“ Arrêter le brigand ?”. bande est sans doute aux environs ; d'ailleurs il porte des pistolets à sa ceinture, et son poignard ne le quitte jamais.".

Mais, monsieur le notaire, qu'avez-vous donc fait ?”—“ Hélas! rien, absolument rien!" Quelqu'un murmura tout bag que le notaire avait dit à son fermier, deux mois avant, que si Jose Maria venait jamais lui demander à boire, il devrait met:re un gros d'arsenic dans son yin.

On délibérait encore sans entamer la olla, quand l'inconnu reparut suivi du marić. Plus de doute, c'était Jose Maria. Il jeta en passant un coup d'eil de tigre au notaire qui se mit à trembler comme s'il avait eu le frisson de la fièvre ; puis il salua la mariée avec grâce, et lui demanda la permission de danser à sa noce. Elle n'eut garde de refuser, ou de lui faire mauvaise mine. Jose Maria prit aussitôt un tabouret de liége, s'approcha de la table et s'assit sans façon à côté de la mariée, entre elle et le notaire qui paraissait à chaque instant sur le point de s'évanouir. On commença à manger. Jose Maria était rempli d'attentions et de petits soins pour sa voisine. Lorsqu'on servit du vin d'extra, la mariée prenant

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