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voir. Son habit, d'ailleurs magnifique, ne convenait point & la fête.

Le roi, qui s'en aperçut d'abord: “Chevalier de Gram. mont, lui dit-il, Termes n'est donc point arrivé:" “ Pardonnezmoi, sire, dit-il, Dieu merci. Comment; Dieu merci ? dit le roi, lui serait-il arrivé quelque chose par les chemins ? Sire, dit le chevalier de Grammont, voici l'histoire de mon habit et de M. Termes, mon courrier.” A ces mots, le bal tout prêt à commencer fut suspendu. Tous ceux qui devaient danser faisaient un cercle autour du chevalier du Grammont; il poursuivit ainsi son récit:

“Il y a deux jours que ce coquin devait être ici, suivant mes ordres et ses serments. On peut juger de mon impatience tout aujourd'hui, voyant qu'il n'arrivait pas. Enfin, après l'avoir bien maudit, il n'y a qu'une heure qu'il est arrivé, crotté depuis la tête jusqu'aux pieds, botté jusques à la ceinture, fait enfin comme un excommunié. Eh bien! monsieur le faquin, lui dis-je, voilà de vos façons de faire; vous vous faites attendre jusques à l'extrémité; encore est-ce un miracle que vous soyez arrivé. Oui, mor... dit-il, c'est un miracle. Vous êtes toujours à gronder. Je vous ai fait faire le plus bel habit du monde, que monsieur le duc de Guise lui-même a pris la peine de commander. Donne-le donc, bourreau, lui dis-je; monsieur, dit-il, si je n'ai mis douze brodeurs après, qui n'ont fait que travailler jour et nuit, tenez-moi pour un infâme. Je ne les ai pas quittés d'un mo

Et où est-il, dis-je, traître qui ne fait que raisonner dans le temps que je devrais être habillé? Je l'avais, dit-il, empaqueté, serré, ployé, que toute la pluie du monde n'en eût point approché. Me voilà, poursuivit-il, à courir jour et nuit, connaissant votre impatience, et qu'il ne fait pas bon lanterner avec vous. . . . Mais où est-il, m'écriai-je, cet habit si bien empaqueté ? Péri, Monsieur, me dit-il en joignant les mains. Comment! péri, lui dis-je en sursaut. Oui, péri, perdu, abimé. Que vous dirai-je de plus ? Quoi ! le paquebot a fait naufrage? lui dis-je. Oh! vraiment, c'est bien pis, comme vous allez voir, me répondit-il. J'étais à une demilieue de Calais hier au matin, et je voulus prendre le long de la mer pour faire plus de diligence : mais, ma foi, l'on dit bien vrai, qu'il n'est rien tel que le grand chemin ; car je donnai tout au travers d'un sable mouvant, où j'enfonçais jusques au menton.

Un sable mouvant auprès de Calais, lui dis-je. Oui, monsieur, me dit-il, et si bien sable mouvant, que je me donne au diable, si on me voyait autre chose que le

ment,

haut de la tête, quand on m'en a tiré. Pour mon cheval, il a fallu plus de quinze hommes pour l'en sortir: mais pour mon portemanteau où malheureusement j'avais mis votre habit, jamais on n'a pu le trouver. Il faut qu'il soit pour le moins une lieue sous terre.

“Voilà, sire, poursuivit le chevalier de Grammont, l'a. venture et le récit que m'en a fait cet honnête homme. Je l'aurais infailliblement tué, si je n'avais eu peur de faire attendre mademoiselle d'Hamilton, et si je n'avais été pressé de vous donner avis du sable mouvant, afin que vos courriers prennent soin de l'éviter.”

HAMILTON.

LES FOURBERIES DE SCAPIN.

LÉANDRE; SCAPIN, son valet. . Ah! ah! vous voilà ! je suis ravi de vous trouver, monsieur le coquin.

Scap. Monsieur, votre serviteur.
. (mettant l'épée à la main.) Ah! je vous apprendrai. .

Scap. (se mettant à genoux.) Monsieur, que vous ai-je fait ?

. Je veux que tu me confesses tout-à-l'heure la perfidie que tu m'as faite. Oui, coquin, je sais le trait que tu m'as joué; mais je veux en avoir la confession de ta propre bouche, vu je vais te passer cette épée au travers du corps.

Scap. Ah! monsieur, auriez-vous bien ce cour-là !
. Parle donc.
Scap. Je vous ai fait quelque chose, monsieur ?
Lé. Oui, coquin; et ta conscience ne te dit que trop ce

que c'est.

Scap. Hé bien, monsieur, puisque vous le voulez, je vous confesse que j'ai bu avec mes amis ce petit quartaut de vin d'Espagne dont on vous fit présent il y a quelques jours, et que c'est moi qui fis une fente au tonneau, et répandis de l'eau autour, pour faire croire que le vin s'était échappé.

. C'est toi, qui m'as bu mon vin d'Espagne, et qui as été cause que j'ai tant querellé la servante, croyant que c'était elle qui m'avait fait le tour ?

Scap. Oui, monsieur. Je vous en demande pardon.

. Je suis bien aise d'apprendre cela : mais ce n'est pas 'affaire dont il est question maintenant.

Scap. Ce n'est pas cela, monsieur ?

. Non ; c'est une autre affaire qui me touche bien pl 13, ot je veux que tu me la dises.

Scap. Monsieur, je ne me souviens pas d'avoir fait autre chose.

. (voulant frapper Scapin.) Tu ne veux pas parler ?

Scap. Oui, monsieur. Vous savez qu'il y a trois semaines vous m'envoyâtes porter le soir une petite montre à la jeune Égyptienne que vous aimez; je revins au logis, mes habits tout couverts de boue, et le visage plein de sang, et vous dis que j'avais trouvé des voleurs qui m'avaient bien battu er m'avaient dérobé la montre. C'était moi, monsieur, qui l'avais retenue, afin de voir quelle heure il est.

. Ah! ah! j'apprends ici de jolies choses, et j'ai un serviteur fort fidèle, vraiment ! Mais ce n'est pas encore cela que je demande.

Scap. Ce n'est pas cela ?

. Non, infâme ; c'est autre chose encore que je veux que tu me confesses.

Scap. Monsieur, voilà tout ce que j'ai fait.
. (voulant frapper Scapin.) Voilà tout ?

Scap. Hé bien, oui, monsieur; vous vous souvenez de ce loup-garou, il y a six mois, qui vous donna tant de coups de bâton la nuit, et pensa vous faire rompre le cou dans une cave où vous tombâtes en fuyant.

. Hé bien ?

Scap. C'était moi, monsicur, qui faisais le loup-garou, seulement pour vous faire peur, et vous ôter l'envie de nous faire courir toutes les nuits comme vous aviez coutume.

. Je saurai me souvenir en temps et lieu de tout ce que je viens d'apprendre. Mais je veux venir au fait, et que tu me confesses ce que tu as dit à mon père.

Scap. A votre père ?
. Oui, fripon, à mon père.
Scap. Je ne l'ai pas seulement vu depuis son retour.
. C'est de sa bouche que je le tiens pourtant.
Scap. Avec votre permission, il n'a pas dit la vérité.

SCÈNE SUIVANTE.

SUJET.

Scapin s'est engagé à tirer deux cents pistoles d'Argante, père d'Octave, ami de Léandre.

ARGANTE, SCAPIN.
ARGANTE, de retour d'un long voyage, vient d'apprendre

que son fils s'est marié pendant son absence ; il raisonne ainsi, se croyant seul.--Avoir si peu de conduite et de considération ! S'aller jeter dans un engagement comme celui-la! Ah! ah! jeunesse impertinente !

Scap. Monsieur, votre serviteur.
Arg. Bonjour, Scapin!
Scap. Vous rêvez à l'affaire de votre fils.

Arg. Je t'avoue que cela me donne un furieux chagrin, et je viens de consulter des avocats pour faire casser ce ma. riage.

Scap. 'Si vous m'en croyez, monsieur, vous tâcherez pai quelque autre voie d'accommoder l'affaire. Vous savez co que c'est que les procès en ce pays-ci, et vous allez vous enfoncer dans d'étranges épines.

Arg. Tu as raison, je le vois bien. Mais quelle autre voie ? Scap. Je pense que j'en ai trouvé une.

La compassion que m'a donnée votre chagrin m'a obligé à chercher dans ma tête quelque moyen pour vous tirer d'inquiétude: car de tout temps, je me suis senti pour votre personne une inclination particulière.

Arg. Je te suis obligó.

Scap. J'ai donc été trouver le frère de cette fille qui a été épousée. C'est un de ces braves de profession, de ces gens qui sont tout coups d'épée, qui ne font non plus de conscience de tuer un homme que d'avaler un verre de vin. Je l'ai mis sur ce mariage et je l'ai tant tourné de tous les côtés, qu'il a prêté l'oreille aux propositions que je lui ai faites d'ajuster l'affaire pour quelque somme ; et il donnera son consentement à rompre le mariage, pourvu que vous lui donniez de l'argent.

Arg. Et qu'a-t-il demandé ?
Scap. Oh! d'abord des choses par-dessus les maisons.
Arg. Hé! quoi ?
Scap. Des choses extravagantes.
Arg. Mais encore ?

Scap. Il ne parlait pas moins que de cinq ou six cents pistoles.

Arg. Cinq ou six cents fièvres quartaines qui le puissent serrer! Se moque-t-il des gens ?

Scap. C'est ce que je lui ai dit. J'ai rejeté bien loin de pareilles propositions, et je lui ai bien fait entendre que vous n'étiez point une dupe, pour vous demander des cinq ou six cents pistoles. Enfin, après plusieurs discours, voici le ré. sultat de notre conférence. Nous voilà au temps, m'a-t-il dit, que je dois partir pour l'armée; je suis après à m'équiper, et le besoin que j'ai de quelque argent me fait consentir malgré moi à ce qu'on me propose. Il me faut un cheval de service, et je n'en saurais avoir un qui soit tant soit peu raisonnable, à moins de soixante pistoles.

Arg. Hé bien, pour soixante pistoles, je les donne.

Scap. Il faudra le harnais et les pistolets, et cela ira bica 'à vingt pistoles encore.

Årg. Vingt pistoles, et soixante, ce serait quatre-vingts !
Scap. Justement.
Arg. C'est beaucoup; mais soit, je consens à cela.

Scap. Il lui faut aussi un cheval pour monter son valet, qui coûtera bien trente pistoles.

Arg. Oh! C'en est trop; il n'aura rien du tout.
Scap. Monsieur....
Arg. Non. C'est un impertinent.
Scap. Voulez-vous que son valet aille à pied ?
Arg. Qu'il aille comme il lui plaira, et le maître aussi.

Scap. Ah! monsieur, ne vous arrêtez point à peu de chose: a'allez point plaider, je vous prie; et donnez tout pour vous sauver des mains de la justice.

Arg. Hé bien soit. Je me résous à donner encore ces irente pistoles.

Scap. Il me faut encore, a-t-il dit, un mulet pour porter...

Arg. Oh! que la peste l'étouffe avec son mulet! Nous irons devant les juges.

Scap. De grâce, monsieur....
Arg. Non, je n'en ferai rien.
Scap. Monsieur, un petit mulet.
Arg. Je ne lui donnerais pas seulement un ane.
Scap. Considérez...
Arg. Non, j'aime mieux plaidre

Scap. Hé! monsieur, de quoi parlez-vous là, et à quoi vous résolvez-vous ! Jetez les yeux sur les détours de la jus. tice; voyez combien de procédures embarrassantes, combien d'animaux ravissants par les griffes desquels il vous faudra passer; sergents, procureurs, avocats, juges, et leurs clercs. Hé! monsieur, si vous le pouvez, sauvez-vous de cet enfer-là. La seule pensée d'un procés serait capable de me faire fuir jusqu'aux Indes.

Arg. A combien est-ce qu'il fait monter le mulet ?

Scap. Monsieur, pour le mulet, pour son cheval, et celui de son homme, pour le harnais et les pistolets, et pour payer

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