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Nyon, et la tour d'Hermance, qui ont tour à tour servi aux oppresseurs et aux opprimés. A cette opposition, tirée de monuments en ruines, vient se joindre celle qui résulte de la différence de forme des gouvernements, et ce contraste frappant n'est ni le moins curieux ni le moins instructif.

Que de grands noms ces rives fameuses rappellent à la mémoire ! Combien d'hommes illustres y sont venus cher. cher la paix ! Necker qui, après avoir été ministre, supporta si dignement sa disgrâce ; Voltaire, génie universel, qui fut l'ami d'un grand roi sans cesser de conserver son indépen. dance et sa liberté ; Jean-Jacques Rousseau, qui immortalisa tous les lieux où il lui plut de placer ses héros, êtres imaginaires dont les malheurs nous arrachent des larmes véritables madame de Staël, qui écrivit avec toute la force de pensée d'un homme de génie et toute la finesse d'une femme d'esprit ; Byron, poète sublime, et le premier de son siècle; Gibbon, Kemble, et tant d'autres qui trouvèrent sur ses bords hospitaliers cette douce tranquillité que la fortune refuse au mérite ou à la grandeur! Non, le beau lac de Genève n'a rien à envier au lac de Côme, aux rives du Mincio, au riant Tivoli: n'a-t-il pas d'aussi grands souvenirs, une nature plus forte et plus vigoureuse, le Jura aux cimes arrondies, et les Alpes au front couvert de neiges éternelles.

A. FÉE. (Professeur de botanique à la Faculté de Strasbourg.)

Observation.-Ce morceau a le mérite du style, qui est clair, coulant et rapide. La variété des images soutient l'attention et excite un vif intérêt. Cuvier partageait l'enthousiasme de M. Fée pour cette admirable contrée, quand il disait : “ Et ce beau pays, si propre à frapper l'imagination, à nourrir le talent du poète et de l'artiste, l'est peut-être encore davar.tage à réveiller la curiosité du philosophe, à exciter les recherches du physicien ; c'est vraiment là que la nature semble vouloir se montrer par un plus grand nombre de faces."

LE LAC LOMOND.

Qui pourrait faire passer avec une encre froide, avec des mots stériles, dans l'esprit et le cœur des autres, des émotions dont on s'étonne soi-même, et qu'on ne se croyait plus la force d'éprouver! Qui pourrait décrire cette méditerranée de mon tagnes* chargée d’iles toutes variées dans leurs formes et dans lesirs caractères ; les unes graves, majestueuses, couvertes de noirs ombrages qui se confondent avec la couleur des eaux car les lacs de Calédonie sont toujours les lacs noirs d'Ossian ;* les autres plus tristes, plus austères encore, dressant ça et là sur leur surface quelques rochers dépouillés, à peine frappés de tons bizarres par les reflets de la lumière, ou quelques touffes de fleurs saxatiles ;t le plus grand nombre déployant de frais rivages, des bocages ravissants, des bouquets de futaies élevées, placés comme de grandes masses d'ombres sur le vert soyeux de la pelouse : jardin délicieux où l'âme se transporte avec ravissement, et dont l'éloquente beauté parle au coeur de tous les hommes ! J'ai vu un paysan immobile devant le lac, les yeux fixes, l'esprit absorbé, à ce qu'il paraissait, dans une méditation profonde. Je me suis approché de lui. Je l'ai détourné de sa contemplation. Il m'a regardé un moment, et m'a dit en soupirant et en élevant les mains vers le ciel : Fine country!

* Belle alliance de mota.

“Le lac Lomond peut être regardé en élégance, en grandeur, en variété de sites et d'effets, dit l'excellent Itinéraire de Chapman, comme le plus intéressant et le plus magnifique de la Grande-Bretagne. Je le regarde, moi qui ai parcouru beaucoup de pays, comme un des spectacles les plus intéressants et les plus magnifiques de la nature, et je me flatte de faire adopter cette appréciation au lecteur le moins sensible en ce genre de beautés, sans me servir d'aucun des prestiges de l'hyperbole.

Qu'il se représente un lac sur lequel on compte trentedeux îles, dont un grand nombre ont plusieurs milles de longueur; et qui a son horizon borné de tous côtés par une chaine de montagnes dont quelques-unes ont plus de cinq cents toises d'élévation. Qu'il joigne à cette simple donnée topographique l'effet d'une végétation variée, mais toujours charmante ou sublime, celui des accidents du jour et de l'ombre dans les circuits de ces gorges profondes où le soleil paraît et disparaît à tout moment, en passant derrière les montagnes qui les embrassent; les apparences bizarres des vapeurs qui pendent à leurs sommets, dans ce pays qui a consacré, si l'on peut parler ainsi, la mythologie des nuages, les bruits singuriers des échos qui se renvoient à des distances infinies la moindre rumeur du moindre flot, et qui finissent par vous apporter je ne sais quel frémissement harmonieux, comme ce.

* Ossian, barde fameux, aussi habile à manier la lance qu'à tirer des scris de la lyre.

+ On donne le nom de saxatiles à toutes les plantes qui croissent dang k's lieux pierreux ou parmi les rochers.

lui qui expire dans la dernière vibration d'une corde de harpe; la tradition des premiers temps, et, avec elle, les noms d'Os. sian, de Fingal, d’Oscar, qui sont parvenus avec la mémoire de leurs faits et de leurs chants à tous les habitants de ces ri. vages presque aussi vivement que ceux des héros d'une époque plus rapprochée, et de ce Rob-Roy lui-même, par lequel le Čaiédonien, ému d'une forte surprise ou d'un profond sujet de crainte, jure encore aujourd'hui comme les Latins juraient par Hercule.

NODIER.---Né à Besançon, en 1783; mort en 1840. Observation. Cette description ravissante, d'un style aussi harmonieux que pittoresque, fait partager au lecteur les émotions qui ont agité l'écrivain à la vue du site enchanteur dont son talent magique prése te une réelle et sublime peinture.

LE CHÊNE ET LE ROSEAU.

Le chêne un jour dit au roseau:
Vous avez bien sujet d'accuser la nature;
Un roitelet pour vous est un pesant fardeau ;

Le moindre vent qui d'aventure
Fait rider la face de l'eau

Vous oblige à baisser la tête
Cependant que* mon front, au Caucase pareil,
Non content d'arrêter les rayons du soleil,

Brave l'effort de la tempête.
Tout vous est aquilon, tout me semble zephyr
Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage

Dont je couvre le voisinage,
Vous n'auriez pas tant à souffrir;
Je vous défendrais de l'orage :

Mais vous naissez le plus souvent
Sur les humides bords des royaumes du veni.
La nature envers vous me semble bien injuste.
Votre compassion, lui répondit l'arbuste,
Part d'un bon naturel : mais quittez ce souci;

Les vents me sont moins qu'à vous redoutables :
Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici

Contre leurs coups épouvantables
Résisté sans courber le dos :

* Poétique, pour pendant que.

Mais attendons la fin. Comme il disait ces mots,
Du bout de l'horizon accourt avec furie

Le plus terrible des enfants
Que le nord eût portés jusque-là dans ses flancs.

L'arbre tient bon ; le roseau plie.
Le vent redouble ses efforts,

Et fait si bien qu'il déracine
Celui de qui la tête au ciel était voisine,
Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.

LA FONTAINE.

LE PRINTEMPS EN BRETAGNE.

Le printemps en Bretagne est plus doux qu'aux envirus de Paris et fleurit trois semaines plus tôt. Les cinq oiseaux qui l'annoncent, l'hirondelle, le loriot, le coucou, la caille, et le rossignol, arrivent avec de tièdes brises qu'hébergent les golfes de la péninsule armoricainc.* La terre se couvre de marguerites, de pensées, de jonquilles, de jacinthes, de narcisses, de renoncules, d'anémones, comme les espaces aban. donnés qui environnent Saint-Jean-de-Latran et Sainte-Croix de Jérusalem, à Rome. Des clairières se panachent d'élégantes et hautes fougères; des champs de genêts et d'ajoncs resplendissent de fleurs qu'on prendrait pour des papillons d'or posés sur des arbustes verts et bleuâtres.

Les haies, au long desquelles abondent la fraise, la framboise, et la violette, sont décorées d'églantiers, d'aubépine blanche et rose, de boules de neige, de chèvre-feuilles-convolvulus, de buis, de lierre à baies écarlates, de ronces dont les rejets brunis et courbés portent des feuilles et des fruits magnifiques. Tout fourmille d'abeilles et d'oiseaux : les essaims et les nids arrêtent les enfants à chaque pas. Le myrte et le laurier croissent en pleine terre; la figue mûrit comme en Provence. Chaque pommier, avec ses roses carminées, ressemble à un gros bouquet de fiancée de village.

L'aspect du pays, entrecoupé de fossés boisés, est celui d'une continuelle forêt, et rappelle l'Angleterre. Des vallons étroits et profonds, où coulent, parmi des saussaies et des chènevières, des petites rivières non navigables, présentent des perspectives riantes et solitaires. Les futaies à fonds de bruyères et à cépées de houx, habitées par des sabotiers, des charbonniers, et des verriers tenant du gentilhomme, du commerçant, et du sauvage, les landes nues, les plateaux pelés, les champs rougeâtres de sarrasin, qui séparent ces vallons entre eux, en font mieux sentir la fraîcheur et l'agrément. Sur les côtes se succèdent des tours à fanaux, des clochers de la Renaissance,* des vigies,t des ouvrages romains, des monuInents druidiques, des ruines de châteaux : la mer borne le

Elle tire son nom

* L'Armorique est l'ancien nom de la Bretagne. de deux mots celtiques or, proche, et mor, mer.

bout.

CHATEAUBRIAND.

Observation.—Description charmante, écrite avec tout l'amour que peut inspirer la terre natale. Le style si élevé et si majestueux de M. de Chateaubriand s'est admirablement plié à la forme bucolique: Virgile n'eût pas mieux dit.

LA MAISON, LES AMIS, LES PLAISIRS DE JEANJACQUES A LA CAMPAGNE, S'IL

ÉTAIT RICHE.

Je n'irais pas me bâtir une ville à la campagne, et mettre au fond d'une province les Tuileriesť devant mon appartement. Sur le penchant de quelque agréable colline bien ombragée, j'aurais une petite maison rustique, une maison blanche avec des contrevents verts; et, quoiqu'une couverture de chaume soit en toute saison la meilleure, je préférerais magnifiquement, non la triste ardoise, mais la tuile, parce qu'elle a l'air plus propre et plus gaie que le chaume, qu'on ne couvre pas autrement les maisons dans mon pays, et que cela me rappellerait un peu l'heureux temps de ma jeunesse. J'aurais pour cour une basse-cour, et pour écurie une étable avec des vaches, pour avoir du laitage que j'aime beaucoup. J'au: rais un potager pour jardin, et pour parc un joli verger. Les fruits, à la discrétion des promeneurs, ne seraient ni comptés ni cueillis par mon jardinier, et mon avare magnificence n'étalerait point aux yeux des espaliers superbes auxquels à peine on osât toucher. Or, cette petite prodigalité serait peu

* La Renaissance (des beaux-arts); ère nouvelle qui date du règno de François Ior.

+ Pointes de rochers isolés au milieu de la mer.

1 Le palais des Tuileries. On l'appelle ainsi, parce qu'il y avait ab trefois des tuileries dans cet endroit,

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