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Le maî. de danse. Je me moque de sa raison démonstrative.

Le mai. d'ar. (au maître de danse.) Comment, petit impertinent !

M. Jour. Hé! mon maître d'armes !

Le maî. de mus. Laissez-nous un peu lui apprendre à parler.

M. Jour. (au maître de musique.) De grâce! arrêtez

VOUS.

SCÈNE III.

Les mêmes ; UN MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

M. Jour. Holà, monsieur le philosophe, vous arrivez toua à

propos avec votre philosophie. Venez un peu mettre la paix entre ces personnes-ci.

Le maî. de phil. Qu'est-ce donc ? Qu'y a-t-il, mes. sieurs ?

M. Jour. Ils se sont mis en colère pour la préférence de leurs professions, jusqu'à se dire des injures et vouloir en venir aux mains.

Le maî. de phil. Hé quoi ! messieurs, faut-il s'emportei de la sorte ? Et n'avez-vous point lu le docte traité que Sénèque a composé de la colère ? Y a-t-il rien de plus bas et de plus honteux que cette passion, qui fait d'un homme une bête féroce ? et la raison ne doit-elle pas être maîtresse de tous nos mouvements ?

Le maî. de danse. Comment, monsieur ! il vient nous dire des injures à tous deux, en méprisant la danse, que j'exerce, et la musique, dont il fait profession!

Le maî. de phil. Un homme sage est au-dessus de toutes les injures qu'on lui peut dire ; et la grande réponse qu'on doit faire aux outrages, c'est la modération et la patience.

Le maî. d'arm. Ils ont tous deux l'audace de vouloir comparer leurs professions à la mienne !

Le maî. de danse. Je lui soutiens que la danse est une science à laquelle on ne peut faire assez d'honneur.

Le maî. de mus. Et moi, que la musique en est une que tous les siècles ont révérée.

Le maî. d'arm. Et moi, je leur soutiens à tous deux que la science de tirer des armes est la plus belle et la plus nécessaire de toutes les sciences.

Le maî. de phil. Et que sera donc la philosophie ? Je vous trouve tous trois bien impertinents de parler devant rnoi avec cette arrogance, et de donner impudemment le nom de science à des choses que l'on ne doit pas même honorer du nom d'art, et qui ne peuvent être comprises que sous le nom de métier misérable de gladiateur, de chanteur, et de baladin.

PRÉCIS DU RESTE DE LA SCÈNE III.

Le maître d'armes, le maître de musique, et le maître de danse disent des injures au maître de philosophie ; celui-ci, plus patient et plus modéré en théorie qu'en pratique, se jetle sur eux, et tous trois le chargent de coups. M. Jourdain s'évertue en vain pour les apaiser, et ils sortent en se battant.

SCÈNE IV.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE, M. !OURDAIN.

Le mai. de phil. (raccommodant son collet.) Venons à notre leçon.

M. Jour. Ah! monsieur, je suis fâché des coups qu'ils vous ont donnés.

Le maî. de phil. Cela n'est rien. Un philosophe sait recevoir comme il faut les choses ; et je vais composer contre eux une satire du style de Juvénal, qui les déchirera de la belle façon. Laissons cela. Que voulez-vous apprendre ?

M. Jour. Tout ce que je pourrai; car j'ai toutes les envies du monde d'être savant; et j'enrage que mon père et ma rzère ne m'aient pas fait bien étudier dans toutes les sciences quand j'étais jeune.

Le maî. de phil. Ce sentiment est raisonnable: nam, sine doctrina, vita est quasi mortis imago. Vous entendez cela, et vous savez le latin, sans doute ?

M. Jour. Oui; mais faites comme si je ne le savais pas : expliquez-moi ce que cela veut dire.

Le maî. de phil. Cela veut dire que, sans la science, la ie est presque une image de la mort.

M. Jour. Ce latin-là a raison.

Le mai. de phil. N'avez-vous point quelques principes, quelques commencements des sciences ?

M. Jour. Oh ! oui. Je sais lire et écrire.

Le maî. de phil. Par où vous plaît-il que nous commen. cions ? Voulez-vous que je vous apprenne la logique ?

M. Jour. Qu'est-ce que c'est que cette logique ?

Le maî. de phil. C'est elle qui enseigne les trois opéra. uons de l'esprit.

M. Jour. Quelles sont-elles ces trois opérations de l'es.

prit?

Le maî. de phil. La première, la seconde, et la troisième.
M. Jour. Apprenons autre chose qui soit plus joli.
Le maî de phil. Voulez-vous apprendre la morale ?
M. Jour. La morale ?
Le maî. de phil. Oui.
M. Jour. Qu'est-ce qu'elle dit, cette morale ?

Le maî. de phil. Elle traite de la félicité, enseigne aux hommes à modérer leurs passions, et. . .

M. Jour. Non, laissons cela : je suis extrêmement bilieux, et il n'y a morale qui tienne ; je veux me mettre en colère quand il m'en prend envie.

Le maî. de phil. Est-ce la physique que vous voulez apprendre ?

M. Jour. Qu'est-ce qu'elle chante, cette physique ?

Le mai. de phil. La physique est celle qui explique les principes des choses naturelles, et les propriétés du corps ; qui discourt de la nature des éléments, des métaux, des minéraux, des pierres, des plantes, et des animaux ; et nous enseigne les causes de tous les météores, l'arc-en-ciel, les comètes, les éclairs, le tonnerre, la foudre, la pluie, la neige, la grêle, les vents, et les tourbillons.

M. Jour. Il y a trop de tintamarre là-dedans, trop de prouillamini,

Le maî. de phil. Que voulez-vous donc que je vous apprenne ?

M. Jour. Apprenez-moi l'orthographe.
Le maî. de phil. Très volontiers.

M. Jour. Après, vous m'apprendrez l'almanach, pour savoir quand il y a de la lune, et quand il n'y en a point.

Le maî de phil. Soit. Pour bien suivre votre pensée et traiter cette matière en philosophe, il faut commencer, selon l'ordre des choses, par une exacte connaissance de la nature des lettres, et de la différente manière de les prononcer toutes. Et là-dessus j'ai à vous dire que les lettres sont divisées en voyelles, ainsi dites voyelles parce qu'elles expriment la voix, et en consonnes, ainsi appelées consonnes, parce qu'elles sonnent avec les voyelles, et ne font que marquer les diverses articulations des voix. Il y a cinq voyelles, ou voix, A, E, I, O, U.

M. Jour. J'entends tout cela.

Le maî. de phil. La voix A se forme en ouvrant fort la bouche, A.

M. Jour. A, A. Oui.

Le maî. de phil. La voix U se forme en allongeant les deux lèvres en dehors, comme si vous faisiez la moue, U.

M. Jour. U, U. Il n'y a rien de plus véritable. U. Ah! les belles choses ! les belles choses ! Que n'ai-je étudié plus tôt pour savoir tout cela ! Ah! mon père et ma mère, que je vous veux de mal !

Le maî. de phil. Demain, nous verrons les autres lettres qui sont les consonnes.

M. Jour. Est-ce qu'il y a des choses aussi curieuses que celles-ci ?

Le mai. de phil. Sans doute, et je vous expliquerai à fond toutes ces curiosités.

M. Jour. Je vous en prie. Je souhaiterais aussi que vous m'aidassiez à écrire quelque chose dans un petit billet que je veux laisser tomber aux pieds d'une personne de grande qualité.

Le maî. de phil. Fort bien.
M. Jour. Cela sera galant, oui ?

Le maî. de phil. Sans doute. Sont-ce des vers que vous lui voulez écrire ?

M. Jour. Non, non, point de vers.
Le maî. de phil. Vous ne voulez que de la prose.
M. Jour. Non, je ne veux ni prose ni vers.
Le maî. de phil. Il faut bien que ce soit l'un ou l'autre.
M. Jour. Pourquoi ?

Le maî. de phil. Par la raison, monsieur, qu'il n'y a pour s'exprimer que la prose ou les vers.

M. Jour. Il n'y a que la prose ou les vers ?

Le maî. de phil. Non, monsieur. Tout ce qui n'est point prose est vers ; et tout ce qui n'est point vers est prose.

M. Jour. Et comme l'on parle, qu'est-ce que c'est donc

que cela ?

Le maî. de phil. De la prose.

M. Jour. Quoi ! quand je dis, Nicole, apportez-moi mes pantoufles, et me donnez mon bonnet de nuit, c'est de la prose ?

Le maî. de phil. Oui, monsieur

M. Jour. Par ma foi, il y a plus de quarante ans que je dis de la prose sans que j'en susse rien ; et je vous suis le plus obligé du monde de m'avoir appris cela. Je vous re. mercie de tout mon cæur, et je vous prie de venir demain de bonne heure.

Le mai. de phil. Je n'y manquerai pas.

ACTE III.

SCÈNE PREMIÈRE.

M. JOURDAIN, en habit de cour ; MADAME JOURDAIN, NICOLE.

Mad. Jour. Ah! ah ! voici une nouvelle histoire ! Qu'estce que c'est donc, mon mari, que cet équipage-là ? Vous moquez-vous du monde, de vous être fait habiller de la sorte ? et avez-vous envie qu'on se raille partout de vous ?

M. Jour. Il n'y a que des sots et des sottes, ma femme, qui se railleront de moi.

Mad. Jour. Vraiment, on n'a pas attendu jusqu'à cette heure ; et il y a longtemps que vos façons de faire donnent à rire à tout le monde.

M. Jour. Qui est donc tout ce monde-là, s'il vous plait ?

Mad. Jour. Tout ce monde-là est un monde qui a raison, et qui est plus sage que vous. Pour moi, je suis scandalisée de la vie que vous menez.

Je ne sais plus ce que c'est que notre maison : on y entend toute la journée des vacarmes de violons et de chanteurs dont tout le voisinage se trouve incommodé.

Nic. Madame parle bien. Je ne saurais plus* voir mon ménage propres avec cet attirail de genst que vous faites venir chez vous. Ils ont des pieds qui vont chercher de la boue dans tous les quartiers de la ville pour l'apporter ici ; et la pauvre Françoise est presque sur les dents à frotter les planchers que vos beaux maîtres viennent crotter régulièrement tous les jours.

M. Jour. Ouais! notre servante Nicole, vous avez le caquet bien affilé !

Mad. Jour. Nicole a raison, et son sens est meilleur que le vôtre. Je voudrais bien savoir ce que vous pensez faire d'un maître de danse à l'âge que vous avez.

Nic. Et d'un grand maître tireur d'armes qui vient, aveo ses battements de pieds, ébranler toute la maison.

M. Jour. Taisez-vous, ma servante, et ma femme.

Mad. Jour. Est-ce que vous voulez apprendre à danse! pour quand vous n'aurez plus de jambes ?

Nic. Est-ce que vous avez envie de tuer quelqu'un ?

* Ne saurais plus, can no longer.
+ Mon ménage propre, the house clean.
Attirail de gens, gang.

& Sur les dents, cxhausted.

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