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CHAPITRE VII.

Gil-Blas chez l'archevêque de Grenade.

Je pris le chemin d'Almanza, d'où, poursuivant ma route, j'allai de ville en ville jusqu'à celle de Grenade, sans qu'il m'arrivât aucune mauvaise aventure. Une des premières personnes que je rencontrai dans les rues de Grenade, fut le seigneur don Fernand de Leyva que j'avais connu à Valladolid. Seigneur, lui dis-je, si quelqu'un de vos amis a besoin d'un secrétaire ou d'un intendant, je vous conjure de lui parler en ma faveur : j'ose vous assurer qu'il ne vous reprochera pas de lui avoir donné un mauvais sujet. Très volontiers, répondit-il, je ferai ce que vous souhaitez.

Effectivement, dès la première fois que nous nous revimes, il me dit : Monsieur l'archevêque de Grenade, mon parent et mon ami, voudrait avoir un jeune homme qui eût de la littérature, et une bonne main, pour inettre au net ses écrits ; car c'est un grand auteur. Il a composé je ne sais combien d'homélies, et il en fait encore tous les jours, qu'il prononce avec applaudissement. Comme je vous crois son fait, je vous ai proposé, et il m'a promis de vous prendre. Allez vous présenter à lui de ma part. Vous jugerez, par la réception qu'il vous fera, si je lui ai parlé de vous avantageusement.

La condition me sembla telle que je pouvais la désirer. Ainsi, m'étant préparé de mon mieux à paraître devant le prélat, je me rendis un matin à l'archevêché. Je trouvai dans les appartements un peuple d'ecclésiastiques et de gens d'épée, dont la plupart étaient des officiers de monseigneur, ses aumôniers, ses écuyers, ou ses valets de chambre. Je m'adressai à un grave et gros personnage, qui se tenait à la porte du cabinet de l'archevêque, pour l'ouvrir et la fermer quand il le fallait. Je lui demandai civilement, s'il n'y avait pas moyen de parler à monscigneur. Attendez, me dit-il, d’un air sec: sa grandeur va sortir pour aller entendre la messe ; elle vous donnera en passant un moment d'audience. L'archevêque parut bientôt. Ce prélat était dans sa soixanteneuvième année, fait à peu près comme mon oncle le chanoine Gil Pérez, c'est-à-dire, gros et court; et il avait par-dessus le marché les jambes fort tournées en dedans. Malgré cela, je lui trouvais l'air d'un homme de qualité, sans doute parce que je savais qu'il en était un.

L'archevêque s'avança d'abord vers moi, et me demanda d'un ton de vois plein de douceur, ce que je souhaitais. Je lui dis que j'étais le jeune homme dont le seigneur don Fer nand de Leyva lui avait parlé. Il ne me donna pas le temps de lui en dire davantage. Ah! c'est vous, s'écria-t-il, c'es' vous dont il m'a fait un si bel éloge : je vous retiens à mon service. Vous êtes une bonne acquisition pour moi : vous fi'avez qu'à demeurer ici. A ces mots, il s'appuya sur deux écuyers, et sortit après avoir écouté des ecclésiastiques qui avaient quelque chose à lui communiquer.

Monseigneur ne tarda guère à revenir. Il me fit entrer dans son cabinet pour m'entretenir en particulier. Je jugeai bien qu'il avait dessein de tâter mon esprit. Je me tins sur mes gardes, et me préparai à mesurer tous mes mots. Il m'interrogea d'abord sur les humanités. Je ne répondis point mal à ses questions. Il vit que je connaissais assez les auteurs grecs et latins. Il me mit ensuite sur la dialectique c'est où je l'attendais : il me trouva là-dessus ferré à glace. Votre éducation, me dit-il avec quelque sorte de surprise, n'a point été négligée. Voyons maintenant votre écriture. J'en tirai de ma poche une feuille que j'avais apportée exprès. Mon prélat n'en fut pas mal satisfait. Je suis content de votre main, s'écria-t-il, et plus encore de votre esprit. Je remercierai mon neveu don Fernand de m'avoir donné un si joli garçon : c'est un vrai présent qu'il m'a fait.

CHAPITRE VIII.

Gil-Blas devient le favori de l'archevêque de Grenade.

Le jour suivant, monseigneur me fit appeler de bon matin. C'était pour me donner une homélie à transcrire. Mais il me recommanda de la copier avec toute l'exactitude possible. Je n'y manquai pas. Je n'oubliai ni accent, ni point, ni virgule. Aussi la joie qu'il en témoigna, fut mêlée de surprise. Bonté divine ! s'écria-t-il avec transport, lorsqu'il eut parcouru des yeux tous les feuillets de ma copie, vit-on jamais rien de si correct ? Vous êtes trop bon copiste, pour n'être pas grammairien. Parlez-moi confidemment, mon ami. N'avez-vous rien trouvé, en écrivant, qui vous ait choqué ? Quelque négligence dans le style, ou quelque terme impropre? Oh! monseigneur, lui répondis-je d'un air modeste, je ne suis point assez éclairé pour faire des observations cri. tiques ; et quand je le serais, je suis persuadé que les ouvrages de votre grandeur échapperaient à ma censure. Le prélat sourit de ma réponse, mais il ne répliqua point.

J'achevai de gagner ses bonnes grâces par cette flatterie. Je lui devins plus cher de jour en jour: et j'appris enfin de don Fernand, qui venait le voir très souvent, que j'en étais aimé de manière que je pouvais compter ma fortune faite. Cela me fut confirmé peu de temps après par mon maître même, et voici à quelle occasion. Un soir il répéta devant moi avec enthousiasme, dans son cabinet, une homélie qu'il devait prononcer le lendemain dans la cathédrale. Il ne se contenta pas de me demander ce que j'en pensais en général, il m'obligea de lui dire quels endroits m'avaient le plus frappé. J'eus le bonheur de lui citer ceux qu'il estimait le plus, ses morceaux favoris. Par là je passai dans son esprit pour un homme qui avait une connaissance délicate des vraies beautés d'un ouvrage. Voilà, s'écria-t-il, ce qu'on appelle avoir du goût et du sentiment. Va, mon ami, tu n'as pas, je t'assure, l'oreille béotienne. En un mot, il fut si content de moi, qu'il me dit avec vivacité : Sois, Gil-Blas, sois désormais sans inquiétude sur ton sort; je me charge de t'en faire un des plus agréables. Je t'aime, et pour te le prouver, je te fais mon confident.

Je n'eus pas sitôt entendu ces paroles, que je tombai aux pieds de sa grandeur, tout pénétré de reconnaissance. J'embrassai de bon cæur ses jambes cagneuses, et je me regardai comme un homme qui était en train de s'enrichir. Oui, mon cnfant, reprit l'archevêque, dont mon action avait interrompu le discours, je veux te rendre dépositaire de mes plus secrètes pensées. Écoute avec attention ce que je vais te dire. Je me plais à prêcher. Le Seigneur bénit mes homélies. Elles touchent les pécheurs, les font rentrer en eux-mêmes, et recourir à la pénitence. Ces conversions devraient toutes seules m’exciter au travail. Néanmoins, je t'avouerai ma faiblesse, je me propose encore un autre prix, un prix que la délicatesse de ma vertu me reproche inutilement; c'est l'estime que le monde a pour les écrits fins et limés. L'honneur de passer pour un parfait orateur a des charmes pour moi. On trouve mes ouvrages également forts et délicats, mais je voudrais bien éviter le défaut des bons auteurs, qui écrivent trop longtemps, et me sauver avec toute ma réputation.

Ainsi, mon cher Gil-Blas, continua le prélat, j'exige une chose de ton zèle. Quand tu t'apercevras que ma plume sentira la vieillesse, lorsque tu me verras baisser, ne manque pas de m'en avertir. Je ne me fie point à moi là-dessus; mon amour-propre pourrait me séduire. Cette remarque de. mande un esprit désintéressé : je fais choix du tien, que je connais bon. Je m'en rapporterai à ton jugement. Grâces au Ciel, lui dis-je, monseigneur, vous êtes encore fort éloigné de ce temps-là. De plus, un esprit de la trempe de celui de votre grandeur se conservera beaucoup mieux qu'un autre, ou, pour parler plus juste, vous serez toujours le même. Je vous regarde comme un autre cardinal Ximénès, dont le génia supérieur, au lieu de s'affaiblir par les années, semblait Eil recevoir de nouvelles forces. Point de flatterie, interrompitil, mon ami. Je sais que je puis tomber tout d'un coup. A mon âge, on commence à sentir les infirmités, et les infirmités du corps altèrent l'esprit. Je te le répète, Gil-Blas; dès que tu jugeras que ma tête s'affaiblira, donne m'en aussitôt avis. Ne crains pas d'être franc et sincère. Je recevrai cet avertissement, comme une marque d'affection pour moi. D'ailleurs, il y va de ton intérêt. Si, par malheur pour toi, il me revenait qu'on dit dans la ville que mes discours n'ont plus leur force ordinaire, et que je devrais me reposer, je te le déclare tout net, tu perdrais avec mon amitié la fortune que je t'ai promise. Tel serait le fruit de ta sotte discrétion.

Le patron cessa de parler en cet endroit pour entendre ma réponse, qui fut une promesse de faire ce qu'il souhaitait. Depuis ce moment-là il n'eut plus rien de caché pour moi ; je devins son favori.

CHAPITRE IX. L'archevêque tombe en apoplexie. De l'embarras se trouve

Gil-Blas, et de quelle manière il en sort. Dans le temps de ma plus grande faveur, nous eûmes une chaude alarme au palais épiscopal : l'archevêque tomba en apoplexie. On le secourut si promptement, et on lui donna de si bons remèdes, que quelques jours après il n'y paraissait plus. Mais son esprit en reçut une rude atteinte Je le remarquai bien dès le premier discours qu'il composa. Je ne trouvai pas toutefois la différence qu'il y avait de celui. là aux autres assez sensible, pour conclure que l'orateur commençait à baisser. J'attendis encore une homélie, pour mieux savoir à quoi m'en tenir. Oh! pour celle-là, elle fut décisive. Tantôt le bon prélat se rebattait; tantôt il s'élevait trop haut, ou descendait trop bas. C'était un discours diffus, une capucinade.

Je ne fus pas le seul qui y prit garde. La plupart des auditeurs, quand il la prononça, comme s'ils eussent été auss

gagés pour l'examiner, se disaient tout bas les uns aux autres, Voilà un sermon qui sent l'apoplexie. Allons, monsieur l'arbitre des homélies, me dis-je alors à moi-même, préparezvous à faire votre office. Vous voyez que monseigneur tombe ; vous devez l'en avertir, non-seulement comme dépositaire de ses pensées, mais encore de peur que quelqu'un de ses amis ne soit assez franc pour vous prévenir. En ce cas. là, vous savez ce qu'il en arriverait : vous seriez biffé de son testament.

Après ces réflexions, j'en faisais d'autres toutes contraires. L'avertissement dont il s'agissait, me paraissait délicat à donlier. Je jugeais qu'un auteur entêté de ses ouvrages pourrait le recevoir mal ; mais rejetant cette pensée, je me représentais qu'il était impossible qu'il le prit en mauvaise part, après l'avoir exigé de moi d'une manière si pressante. Ajoutons à cela, que je comptais bien lui parler avec adresse, et lui faire avaler la pilule tout doucement. Enfin, trouvant que je risquais davantage à garder le silence qu'à le rompre, jo me déterminai à parler.

Je n'étais plus embarrassé que d'une chose ; je ne savais de quelle manière entamer la parole. Heureusement l'orateur lui-même me tira de cet embarras, en me demandant ce qu'on disait de lui dans le monde, et si l'on était satisfait de son dernier discours. Je répondis qu'on admirait toujours ses homélies, mais qu'il me semblait que la dernière n'avait pas si bien que les autres affecté l'auditoire. Comment donc ! mon ami, répliqua-t-il avec étonnement, aurait-elle trouvé quelque Aristarque ?* Non, monseigneur, lui repartis-je, non : ce ne sont pas

des ouvrages tels

que
les vôtres

que

l'on ose critiquer. Il n'y a personne qui n'en soit charmé. Néanmoins, puisque vous m'avez recommandé d'être franc et sincere, je prendrai la liberté de vous dire que votre dernier discours ne me paraît pas tout-à-fait de la force des précé. dents. Ne pensez-vous pas cela comme moi ?

Ces paroles firent pâlir mon maître, qui me dit avec un souris forcé: Monsieur Gil-Blas, cette pièce n'est donc pas de vôtre goût ? Je ne dis pas cela, monseigneur, interrompis-je tout déconcerté. Je la trouve excellente, quoiqu'un peu au-dessous de vos autres ouvrages.

Je vous entends, répliqua-t-il ; je vous parais baisser, n'est-ce pas ? Tranchez

* Grand critique qui florissait vers l'an 150 avant J. C. Il a mérité que son nom désignât dans tous les siècles un censeur sévère mais juste 6. éclairé.

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